PATHOGÉNIE DES TUMEURS
La question des greffes, des inoculations de tumeurs cancéreuses conduit naturellement à parler de la pathogénie de ces proliférations et l’analogie entre les foyers néoplasiques secondaires et les métastases infectieuses n’a pas été sans frapper les observateurs.
Théorie parasitaire des tumeurs. — Elle était déjà contenue en germe dans le rapprochement entre les manifestations infectieuses et les généralisations cancéreuses, lîappin, Scheurlen cherchèrent à démontrer tout d’abord l’origine microbienne des tumeurs malignes, mais les constatations microscopiques, les cultures, les inoculations n’apportèrent dans cette voie que des déceptions.
Des travaux plus récents sur le rôle des parasites dans le développement des tumeurs, ont eu un grand retentissement : Fabre-Domergue, puis Menetrier adoptent la classification suivante des principaux parasites décrits dans les tumeurs : 1° le type de Darier, 2° le type d’Albarran, 3° le type de Thoma, de Nils-Sjôbring, 4° le type de Russel.
Darier décrivit d’abord dans la psorospermose folliculaire végétante, puis dansl’épithélioma du mamelon, descellules particulières ressemblant singulièrement aux coccidies du foie du lapin. Ces cellules rondes ou ovalaires sont habituellement intracellulaires ; elles ont été étudiées par NVickham.
AlbaTran observa des éléments plus volumineux, atteignant ou
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dépassant les dimensions des cellules du néoplasme et accolées à ceux-ci, non inclus dans leur protoplasma.
Thoma, puis Nils-Sjobring el de nombreux histologistes étudièrent des parasites plus petits; souvent contenus dans le noyau même des cellules, ces corpuscules revêtent des aspects variables dans lesquels on a voulu voir différents stades d’évolution du même parasite, comme cela existe pour les protozoaires.
Les corps à fuchsine décrits par Russel dans les néoplasmes ont été vus presque en même temps par Cazm qui les considoia comme étant le fait de dégénérescence cellulaire. Shattock et ballance ont noté la présence de ces corps à fuchsine dans des affections très différentes du cancer, telles que la diphtérie et la tuberculose.
line série d’études intéressantes sur les parasites du cancer a été faite par Soudakewitch, par Ruffer et W alker, Ruffer et Plimmer. Ces derniers auteurs ont donné une méthode très détaillée qui leur a permis de voir dans les cellules épithéliales des néoplasmes des espèces de vacuoles contenant un parasite nucléé très différent des cellules avoisinantes. Ils attribuent à ces parasites une action irritative particulière, origine des proliférations épithéliales.
Une hypothèse ingénieuse mais non démontrée a été faite par Klebs; suivant cet auteur, les leucocytes seraient capables de se conjuguer avec les cellules épithéliales et d’engendrer par cetle sorte de fécondation des éléments nouveaux qui constitueraient le cancer. Malgré les recherches et les hypothèses séduisantes qui ont été faites au sujet du rôle du parasitisme dans la genèse des tumeurs, nous ne possédons pas de certitude sur ce point et beaucoup d anatomo-pathologistes restent très sceptiques sur l’importance des parasites et même sur leur existence dans les tumeurs malignes.
Brault va plus loin; la présence des parasites dans les tumeurs fût-elle reconnue, elle n’expliquerait pas encore, suivant lui, l’agencement particulier des cellules, ces néoformations qui sont des groupements cellulaires, de véritables ébauches de tissu.
Origine embryonnaire des tumeurs. — Cohnheim a émis l’opinion que les tumeurs sont d’origine congénitale, et en fait cette manière de voir répond à un certain nombre de cas.
L’origine embryonnaire par exemple peut être démontrée pour les tératomes, masses embryonnaires dans la structure desquelles entrent des tissus très différents. De même les kystes dermoides s’expliquent par des enclavements datant de 1 époque embryonnaire.
Certaines tumeurs du testicule nées aux dépens des ovules primordiaux, ou certaines tumeurs de l’ovaire nées d'ovules ayant
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proliféré sans fécondation préalable se rattachent encore au groupe des néoplasies d’origine embryonnaire.
S’ensuit-il qu’on doive avec Colinheim considérer toutes les tumeurs comme étant d'origine congénitale? Cet auteur admet que pendant la vie embryonnaire, il a été produit pour certains tissus trop de cellules; celles qui restent non employées ont conservé la propriété de proliférer activement à un moment donné. Sous une impulsion quelconque, traumatisme, irritation, elles sortent de leur sommeil et se reproduisent rapidement; leur reproduction est d’autant plus intense que les tissus voisins ont une résistance physiologique moindre.
Cette théorie de Colinheim repose sur une série d’hypothèses qui ne sont pas démontrées, et elle ne saurait expliquer la formation de toutes les tumeurs; bien que quelques expériences soient en faveur de la prolifération plus active des éléments embryonnaires, il n’en est pas moins vrai que ceux-ci, après avoir été greffés, finissent tôt ou tard par se résorber, et nous avons vu d’autre part combien sont décevantes les expériences des greffes de tumeurs chez les sujets sains.
Théorie spécifique. — Elle a été formulée par Bard. 11 considère les tumeurs comme des monstruosités du développement des cellules. Normalement existe un lien mal connu mais certain entre les différents tissus, c’est ce lien qui maintient l’harmonie dans le développement des tissus. En se rompant, ce lien permet à certaines cellules de proliférer d'une façon excessive. Ces cellules se multiplient et forment une tumeur en transmettant leurs propriétés aux éléments qu’elles engendrent.
Un coup d'œil sur les différentes théories qui se partagent l’explication de la genèse des tumeurs en montre les divergences ; nombreuses sont les obscurités sur ce chapitre; peu avancées sont nos connaissances sur l’origine des tumeurs.
HISTOGENÈSE DES TUMEURS
L'accroissement des tumeurs se fait par multiplication cellulaire, et si nous admettons que les cellules néoplasiques dérivent des cellules normales des tissus, on peut se demander si les tumeurs ne sont pas de simples hyperproductions de tissus normaux. Cette conception, si elle est vraie pour plusieurs tumeurs, est inexacte pour beaucoup d’entre elles, leurs éléments constituants différant par des caractères histologiques importants des éléments normaux.
Les cellules des tumeurs sont déviées dans leur morphologie et
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dans leurs fonctions; elles sont souvent plus volumineuses que les cellules d’origine, parfois deviennent géantes, contenant plusieurs noyaux; elles sont souvent irrégulières; leurs sécrétions sont modifiées, parfois exagérées, parfois diminuées, ou de qualités différentes.
Cependant les cellules néoformées peuvent être très voisines des cellules normales dans leur forme, et l’on s’est demandé si, dans quelques cas, leurs sécrétions internes n’étaient pas capables de suppléer à celles des régions détruites de l’organe malade.
Quoi qu’il en soit, leur agencement est désordonné et ne parvient jamais à constituer des tissus normaux; si les cellules se groupent en forme de glandes, elles ne peuvent évacuer leurs produits de sécrétions externes, car les canaux excréteurs font défaut.
Les cellules néoplasiques se multiplient suivant les deux modes habituels : division directe et division indirecte.
Division indirecte ou karyokinèse (Voy. p. 16). — C’est le moyen de reproduction le plus souvent observé dans les tumeurs. On voit presque toujours des ligures karyokinétiques nombreuses dans une tumeur en évolution, surtout dans les cancers, et Corail, Seslawin ont noté un rapport entre l’accroissement de la tumeur et le nombre des karyokinèses. Il est à remarquer que ces figures, nombreuses dans les néoplasies épithéliales, sont moins fréquentes dans le tissu conjonctif; c’est ainsi que Hauser compte dans le cancer de l’estomac 500 ligures de karyokinèses épithéliales pour 8 du stroma conjonctif.
Mais la division cellulaire indirecte se fait-elle suivant le même mode dans les tumeurs que dans les tissus normaux? Fréquemment la karyokinèse est anormale, elle est multipolaire au lieu d’èlre simple, elle se fait par trois, par quatre, par cinq et même davantage.
Ces irrégularités dans Je nombre et l’orientation des filaments chromatiques conduisent à la formation de figures très compliquées. Le protoplasma ne suit pas toujours les divisions des noyaux, et ceux-ci se divisant plus activement peuvent à un moment se trouver contenus en grand nombre dans une même masse protoplasmique, ce qui constitue une cellule géante. Les parasites des tumeurs, suivant plusieurs auteurs, ne seraient autre chose que ces noyaux modifiés dans leur évolution.
Ces figures karyokinétiques anormales sont certainement plus fréquentes dans les cancers, mais ne sauraient être considérées avec Hansemann comme des éléments de diagnostic différentiel, car elles peuvent se rencontrer parfois dans des sarcomes, dans des tumeurs bénignes, et même dans des irritations toxiques.
Division directe. — C’est le procédé le plus simple de rcpro-
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duetion cellulaire: une encoche apparaît dans le noyau, le nucléole s’étire, s’amincit à son centre, une rupture se produit à l’endroit effilé, et l’on a deux moitiés de noyau contenant deux moitiés de nucléole; le protoplasma se divise de même et deux cellules nouvelles sont ainsi formées. Cette reproduction par sectionnement ou bien par étirement (Ranvier) a été retrouvée dans les tumeurs (Arnold, Borrel).
La présence de leucocytes dans les cellules des néoplasmes a été souvent signalée et, comme nous l’avons vu, Klebs attache une grande importance à cette constatation, puisqu’il admet une fécondation de la cellule néoplasique par le leucocyte, celle fécondation devenant la cause de la prolifération spécialement active des tumeurs.
Glycogenèse dans les tumeurs. — Les fonctions physiologiques, de même que la morphologie des cellules néoformées, doivent être troublées, c’est une hypothèse qui se présente naturellement à l’esprit et de fait les cellules caliciformes dans les tumeurs sécrètent un mucus plus abondant et différent de celui des cellules normales. La glvcogenèse dans les tumeurs a particulièrement attiré l’attention des anatomo-pathologistes. Ce phénomène constaté par Chambard, par Corn il et Ranvier, par Schiele, Langhans, a surtout été bien étudié par Brault.
On savait qu’une glycogenèse importante appartient aux tissus en voie de prolifération, les tissus de l’embryon en particulier en sont le siège, rien de surprenant dès lors que les tumeurs dont la multiplication cellulaire est très active présentent une glycogenèse prononcée. Mais tandis que, dans les tissus de l’embryon, le glycogène se répartit d’une façon réglée, il apparaît d’une façon désordonnée dans les tumeurs, suivant en cela le désordre morphologique.
La constatation de glycogène dans une tumeur n’est pas un élément de diagnostic différentiel, car on peut le rencontrer dans des tumeurs bénignes qui croissent rapidement, et il peut être absent dans des tumeurs malignes à un stade de repos. Mais suivant Brault, il devient un élément de pronostic quand on note sa présence dans une tumeur ayant les caractères histologiques d’un épithélioma ou d’un sarcome, il indique que la tumeur prolifère activement et on le trouve surtout abondant dans les zones d'envahissement du néoplasme.
Il y a une sorte d’opposition entre ce qui se passe dans les infections graves et ce qu’on voit dans les tumeurs. Dans le premier cas, le glycogène tend à disparaitre des tissus, c’est ainsi que l'inoculation
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du Bacillus anthracis ou de sa toxine fait disparaître le glycogène du foie. Dans les tumeurs au contraire, le glycogène augmente comme dans les tissus embryonnaires.