CHAPITRE V
LES ECRIVAINS ORIENTAUX DU Iir SIECLE.
Jusqu'à la fin du ii« siècle, les deux parties, orientale et occidentale, de l'Eglise étaient sans doute caractérisées déjà, l'une par ses tendances plus spéculatives et philosophiques, l'autre par ses goûts et son génie pratiques. Cette différence toutefois, par suite peut-être de la mêlée des auteurs (saint Justin, Tatien, Irénée sont des orientaux qui ont vécu en Occident), n'avait pas été aussi accusée de beaucoup qu'elle le devint dans la suite. Mais, au iii^ siècle, le développement que prit, sous l'impulsion de Clément et d'Origène, la spéculation théologique en Orient fut un premier pas vers une distinction plus marquée des deux Eglises; puis, à la même époque, l'adoption, par l'Eglise d'Occident, du latin comme langue officielle en fut un second qui la rendit manifeste. Désormais nous devrons, dans cet exposé, traiter à part des auteurs orientaux et des auteurs latins, puisque leurs préoccupations ne sont pas tout à fait les mêmes et que leur foi, tout en restant une, ne parle pas la même langue.
De plus et dans l'Église d'Orient même, un déplacement se produit à ce moment du centre d'inffuence que nous connaissions jusqu'ici. Au premier et au
deuxième siècle, les seules Eglises en vue sont celles de Syrie et d'Asie Mineure, Antioche, Jérusalem, Smyrne, Ephèse, Hiérapolis, etc. L'Asie produit, au II® siècle, les écrivains les plus nombreux et les plus réputés, Papias, Polycarpe, Apollinaire, Apollonius, Méliton, Irénée aussi. Mais, à la fin de ce môme siècle? une Eglise apparaît soudain dans l'histoire qui conquiert immédiatement le premier rang : c'est celle d'Alexandrie. Pendant plus de cent cinquante ans elle maintiendra et déi'endra sa préséance. Avant de parler des écrivains de la Syrie et de l'Asie Mineure, nous devons traiter de ceux d'Alexandrie et de l'Egypte.
S 1. — Alexandrins et Egyptiens, démenti.
C'est à saint Marc que serait due, suivant une tradition rapportée par Eusèbe (ii, 16), la fondation de l'Eglise d'Alexandrie. Entre saint Marc et l'évèque Demetrius qui la gouvernait en 221, Jules Africain compte dix évêques. De cette Eglise sont sortis, pour établir leurs sectes dissidentes, Valentin, Carpocrate, Basilide ; et cette circonstance implique qu'il y régnait déjà au milieu du ii^ siècle une activité intellectuelle assez intense. Une école catéchétique s'y était fondée, dépendante dans une certaine mesure de l'autorité officielle sans être précisément son organe, où l'on ne se contentait pas d'expliquer aux catéchumènes les éléments de la foi, mais où l'on donnait aux chrétiens désireux de s'instruire un aliment théologique plus fort, et où l'on développait même devant les païens les
d. La meilleure édition de ses œuvres est celle d'O. Staehlin, Leipzig, 1905-1909, dans la collection des Christlichen Schriftsteller de Berlin. Celle de Potter (1715) est reproduite dans la Patrologie grecque, vni, IX. Voir FUEPPEL, Clément d'Alexandrie, Paris, 1865. E. de Faye, Clément d'AL, 2» édit., Paris, 1906. J. Patrick, Clément of Alexayidria, Edinburgli,
raisons de croire. Cette école devait remonter assez haut dans le ii^ siècle : elle ne se montre pas toutefois à nos yeux avant l'an 180, avec ses premiers maîtres connus, Pantène et Clément.
Pantène, « l'abeille de Sicile », a été le maître de Clément. Devenu directeur de l'école d'Alexandrie après avoir été missionnaire, il y a expliqué « de vive voix et par des écrits les trésors des divines Ecritures » (EusÈBE, H. E., V, 10). Cependant, malgré ce témoignage d'Eusèbe, il est douteux que Pantène ait en effet publié des ouvrages. Pour nous, le plus ancien écrivain orthodoxe d'Alexandrie est Clément.
Clément a dû naître vers l'an 150 à Athènes, d'une famille païenne. Les circonstances de sa conversion sont inconnues : on présume seulement que, tourmenté par le problème de Dieu, comme Justin, il fut, comme lui, attiré vers le christianisme par l'élévation et la pureté de la doctrine et de la morale évangéliques. Cette conversion était sinon achevée, du moins en bonne voie, lorsque Clément entreprit les voyages dont il parle dans ses écrits. Parti de Grèce, il visita la Grande Grèce en Italie, la Palestine et enfin l'Egypte, recherchant partout les maîtres chrétiens. La rencontre de Pantène à Alexandrie, vers l'an 180, le fixa dans cette ville. Il y fut élevé au sacerdoce. Disciple d'abord de Pantène, il devint, vers 190, son collaborateur et enseigna à ses côtés.
Cet enseignement de Clément prit fin en 202 ou 203, à l'ocbasion de la persécution de Septime Sévère qui ferma l'école chrétienne d'Alexandrie. Clément se retira en Cappadoce chez l'évèque Alexandre qui avait été son élève. En 211, on le voit porter aux Antiochiens, de la part de cet Alexandre, une lettre où il est question des services que lui. Clément, avait rendus en Cappadoce (EusÈnE, H. E,, vi, 11, 5-6). En 215 ou
216 ce même Alexandre devenu évêque de Jérusalem, écrivant à Origène, parle de Clément comme d'un mort. Clément dut donc mourir entre 211-216. Les anciens auteurs l'ont qualilié de saint. Son nom cependant n'a pas été admis par Benoît XIV dans le martyrologe romain.
Clément était un esprit naturellement largo et élevé, im caractère sympathique et généreux, ttu- pénétré du désir d'être utile à ses disciples et à ses lecLrurs. Son érudition était prodigieuse : aucun auteur, pas même Origène, n'a connu ni cité autant que lui les anciens écrits païens ou chrétiens. Sans doute, toute cette érudition n'est pas de première main : elle vient, en grande partie, de florilèges et recueils d'extraits qu'il a compulsés. Elle n'en est pas moins surprenante et prouve, en tout cas, qu'il avait lu et retenu beaucoup. Que l'on joigne à cela un style coulant, agréable et imagé, et l'on aura quelquoK idée des qualités de Clément écrivain. Malheureusemîent, ces qualités sont déparées chez lui par des défauts considérables qui ont toujours rendu laborieuse l'étude de ses œuvres. Il ne sait pas analyser les sujets qu'il traite pour en présenter successivement les diverses parties. Il expose tout son sujet tout à la fois et, comme il ne l'épuise jamais, on le voit sans cesse y revenir pour suppléer à ses oublis. De là une prolixité fatigante qu'aggrave encore l'excès des digressions et des citations. C'est dans les Stroinates surtout que se fait davantage sentir cette absence de sobriété et de plan. Quant au style, s'il est aisé et facile, il est peu soigné et présente contre la grammaire et la syntaxe de l'atticisme bien des fautes. Clément écrivait vite et se souciait peu « d'helléniser ». Il est juste toutefois de remarquer que beaucoup de ces fautes sont moins les siennes que celles de son milieu et de son temps. A la
PRtClà DE PATROLOGIE. 7
fin du II* siècle, le grec avait déjà beaucoup perdu de sa pureté classique.
Au point de vue théologique, une des grandes préoccupations de Clément a été de déterminer les rapports de la foi et de la raison, de dire ce qu'a fait la philosophie pour préparer le monde à la révélation chrétienne, et comment on doit s'en servir pour transformer les donntcs de cette révélation en une théologie scientifique. La solution d'ensemble qu'il a donnée est exacte. Dans le détail, on lui a reproché quelques erreurs qui ne sont pas cependant toujours établies ; et il serait d'ailleurs surprenant qu'en un sujet si vaste et si nouveau il eût rencontré partout la juste mesure et l'expression exacte.
La presque totalité des œuvres conservées de Clément d'Alexandrie est formée par une grande composition en trois parties qui comprend le Protreptique, le Pédagogue et les Stromates. L'auteur en expose l'économie au Pédagogue, i, 1. Dans le Protreptique, il s'adressera au païen et le fera sortir de son erreur : il le convertira (TrpoTpsTrojv) ; dans le Pédagogue, il lui enseignera à mener une vie honnête et chrétienne (TTaiSaYOYwv) ; enfin dans un troisième ouvrage, il l'instruira des dogmes de la foi et lui exposera les vérités spéculatives [lia Ttaaiv IxStSadxwv). C'était, en somme, toute une théologie (apologie, morale, dogme) que Clément se proposait d'écrire.
Le Protreptique (ïlpoTpsTTTtxoi; TCpoi;''EXXï]va(;, Exhortation aux Grecs), en douze chapitres, est une apologie qui se rattache aux écrits similaires du ii® siècle. L'auteur y montre, d'une part, l'inanité et la fausseté du paganisme, de l'autre, l'impuissance de la philosophie à nous donner sur Dieu et la religion un enseignement suffisant. Il en conclut qu'il faut demander aux prophètes et à Jésus-Christ la vérité totale. Le
livre, dont le fond et la forme sont achevés, a tout le mérite des belles compositions grecques.
Avec le Pédagogue apparaissent les défauts de Clément. L'ouvrage se divise en trois livres. Le premier commence par une polémique contre les faux gnosliqaes. Ceux-ci se regardaient comme des hommes d'essence supérieure, et traitaient les catholiques ordinaires d'enfants [rr^mox) incapables de s'élever à la perfection. Clément combat cette prétention. Par le baptême nous sommes les enfants du Christ, notre pédagogue; mais ce baptême, qui est une illumination et qui nous rend capables de voir Dieu, contient en germe la perfection chrétienne : la vraie gnose n'est qu'un développement de la foi. Ce développement s'opère sous l'influence de l'éducation du Verbe, éducation qui a deux caractères : c'est une éducation dirigée par la bonté, et c'est une éducation aussi ancienne que le monde, car le Verbe qui s'est incarné est le même aui a créé l'homme et l'a instruit dès l'origine.
Dans les deuxième et troisième livres du Pédagogue^ Clément en vient à la pratique. 11 parcourt les diverses circonstances de la vie quotidienne, et, sous la forme d'une causerie élevée et brillante, fiagclle les vices de son temps et donne des conseils de vertu, et môme de politesse et d'hygiène. Aucune théorie morale proprement dite, mais une série de peintures, même de portraits, et d'exhortations au bien.
Le Pédagogue nous montre en Clément un moraliste assez différent du Clément spéculatif qu'on imagine d'ordinaire. Celui-ci reparaît en partie dans les Stromates. D'après ce qui a été dit, on s'attendrait à voir intituler ce dernier ouvrage de la trilogie Le Maître ('O SioaaKaXoç) et à y trouver un exposé du dogme chrétien. Au lieu de cela, on a entre mains un
recueil de mélanges dont le titre entier est Tapis (<TTpo)[jLaTet(;) de mémoires gnostiques sur la vraie philosophie. Est-ce bien là le livre que Clément avait annoncé ? Oui probablement, mais seulement ébauché et dont il n'a guère écrit que le commencement * . Au lieu d'y faire un exposé didactique de la doctrine chrétienne, l'auteur a préféré la présenter toute vivante en la personne du parfait gnostique, c'est-à-dire du parfait chrétien qu'il dépeint avec amour. Comme dans le Pédagogue, la théorie est rejetée à l'arrière-plan des faits.
On ne possède actuellement que sept stromates et peut-être des matériaux pour un huitième. Le premier démontre qu'il est permis et utile au chrétien non seulement d'écrire des ouvrages, mais d'étudier la philosophie grecque et généralement les sciences qui s'enseignaient alors. Le deuxième traite des rapports de la foi et de la gnose chrétienne ; le troisième du mariage ; le quatrième du martyre et de la possibilité pour tout chrétien de devenir vrai gnostique, c'està-dire parfait ; le cinquième des symboles et de l'allégorie ; le sixième revient sur les deux stromates précédents pour les compléter; le septième dépeint la vie religieuse du gnostique chrétien : c'est le plus intéressant et le mieux composé de tout l'ouvrage.
Il est certain que le Protreptique a été écrit avant le Pédagogue, et celui-ci avant les Stromates. On regarde généralement les Stromates comme le dernier ouvrage de Clément, et on ne les met pas avant 202-203 ou même 208-211. Le Protreptique et le Pédagogue peuvent dater de 189-200.
Après la grande trilogie de Clément, il faut nommer
i. M. de Faye ue voit dans les Stromates qu'une série d'essais destinés à préparer la composilion du Maître, mais ne faisant point partie d« l'ouvrage.
comme son plus important ouvrage les Hypoty poses (u7îOTU7ri.jff£K;, Esquisses). C'était un commentaire, enhuit livres, de passages choisis de l'Ancien et du Nouveau Testament, notamment des épîtres de saint Paul, des épîtres catholiques (sauf la troisième de saint Jean) et des Actes des apôtres. L'exégèse en était surtout allégorique, etPhotius, qui avait lu l'ouvrage, a porté sur sa théologie un jugement dont la sévérité semble excessive. Il s'en est conservé en grec de nombreuses citations et, en latin, les commentaires de la première épître de saint Pierre, de la première et de la deuxième épître de saint Jean et de l'épître de saint Jude, sous le titre généralement adopté à'Aduinbrationes Clementis alexandrini in epistulas canonicas.
A côté de ce grand commentaire se place le Quis dives salvetur [Quel est le riche qui est saucé), homélie entièrement conservée sur Marc, x, 17-31. Clément y observe que le détachement des richesses demandé par Notre-Seigneur n'est pas toujours le détachement effectif et extérieur, mais bien le détachement intérieur et affectif. Les richesses ne sont pas un obstacle au salut, si on en use bien : bien plus, elles peuvent devenir un moyen de salut en facilitant à leur possesseur les œuvres de miséricorde et de charité. C'est à la lin de cette homélie qu'est racontée l'histoire si connue du voleur converti par l'apôtre saint Jean, qu'Eusèbe a reproduite [H. £"., m, 23, 5 et suiv.). L'antiquité a beaucoup apprécié ce petit écrit, plein d'onction et de réflexions justes : mais on n'en saurait fixer la date.
Quant aux autres ouvrages contenus dans les éditions de Clément, ce sont moins des traités proprement dits de Clément que des extraits qu'il avait faits de livres étrangers ou des notes qu'il comptait utiliser pour ses travaux futurs. Le fragment édité par Potter comme huitième stromate vient d'un traité de logique, et s'oc-
cupe de la définition, du genre, des espèces, de la méthode, etc. Les Extraits des écrits de Théodote, au nombre de 86, sont des fragments recueillis d'ouvrages gnostiques valentiniens et surtout de Théodote. Enfin les 53 Eclogae ex scripturis propheticis sont des notes sans suite sur divers sujets, et dont il est difficile de déterminer la provenance.
Au livre vi, 13, 3, 9 de son Histoire ecclésiastique, Eusèbe a énuméré quelques autres compositions de Clément : Sur la Pâque; Sur le jeûne; Sur la détraction; Exhortation à la patience ou Aux nouveaux baptisés; Canon ecclésiastique ou A.ux judaïsants. Il reste quelques fragments de plusieurs de ces écrits.
S 2. — Origène'.
Le plus célèbre des élèves de Clément fut assurément Origène. Origène ('iiptYÉvr,ç, fils d'Horus) est ne en 185 ou 186 en Egypte ou même à Alexandrie d'une famille chrétienne. D'abord instruit par son père Léonidas, qui mourut martyr en 202 ou 203, puis disciple de Pantène et de Clément, le jeune homme montra une telle précocité de savoir et de talent qu'à dix-sept ans il donnait déjà des leçons de grammaire, et à dixhuit ans était choisi par l'évêque Demetrius pour succéder à Clément dans la direction de l'école d'Alexandrie.
Alors commence sa vie d'enseignement qui se partage nettement en deux périodes. De 204 environ à
1. Édition de ses œuvres par de la Rue {1733-1739) dansla Patrolog.'e grecque, xi-xvn, qui y a ajouta les Hexaples de Mo.ntfaucoh et divers nupplénients. L'éiliiion des Se hri liste lier de Berlin ne compte encore que six volumes. Voir P. Huet, Onfifeniana (Rouen, lee»*) dans P. G., XVII, ouTrage fondamental. E. R. Redepenmng, Origène», eine Darslellimg seines Lebens und seiner Lehre, Bonn, 1841-1846. Freppel, Origène, Paris, 1884. Ch. Bigg, The Christian Platonists of Alexandria, Oxford, 13S6. F. Prat, Origène (La Pensée chrétienne), Paris, 1907.
230, Origène, sauf quelques interruptions, enseigne à Alexandrie; de 232 jusqu'à sa mort, il enseigne à Césarée de Palestine.
Pendant la première période, il n'enseigne pas seulement, il étudie encore et n'hésite pas, à vingt-cinq ans, à se mettre à l'école du néoplatonicien Ammonius Saccas, pour se perfectionner dans la connaissance de la philosophie. Il médite les Ecritures et apprend — très imparfaitement — l'hébreu. En 212, il fait un voyage à Rome pour en voir «la très ancienne Église ». En 215 ou 216, la persécution de Caracalla l'oblige à se réfugier en Palestine, où les deux évéques de Césarée et de Jérusalem, Théoctiste et Alexandre, le prient d'expliquer, lui simple laïque, l'Ecriture dans /"Église. Un ordre de Demetrius le rappelle en 218 ou 219 à Alexandrie pour y reprendre son enseignement. C'en est la période la plus brillante. Abondamment pourvu par un de ses disciples, le riche Ambroise, de secrétaires et de copistes, Origène, dans la force de l'âge, multiplie ses compositions et ses travaux.
Un fâcheux incident vint les interrompre. A l'occasion d'un voyage en Achaïe en 230, Origène passa de nouveau par Césarée. Ses deux protecteurs, Théoctiste et Alexandre, en profitèrent pour l'ordonner prêtre, sans avoir consulté préalablement l'évêque d'Alexandrie, Demetrius. C'était une violation des canons. Demetrius protesta et, d'autres causes peut-être agissant, Origène fut, en 231-232, destitué de sa charge à l'école d'Alexandrie et déposé du sacerdoce. Ces mesures furent notifiées aux Églises par des lettres spéciales.
Le séjour en Egypte n'était plus possible. Origène, banni, se retira de nouveau à Césarée de Palestine et y commença la seconde période de son enseignement. Parmi ses auditeurs se trouva pour un temps celui qui devint saint Grégoire le Thaumaturge. Le maître tra-
versa, sans en être touché, la persécution de Maximin (235-237), fit, en 240, un voyage à Athènes et, en 244, un autre en Arabie pour y ramener à l'orthodoxie l'évêque Bérylle de Bostra. Saisi et jeté en prison quand éclata la persécution de Dèce (250-251), il y fut soumis à diverses tortures qui ne le firent pas périr immédiatement mais qui hâtèrent sa fin. Rendu à la liberté, Origène mourut peu après à Tyr, en Phénicie, en 254 ou 255, à l'âge de soixante-neuf ans.
L'antiquité a de bonne heure surnommé Origène Adamantins ('ASafxavTtoç, l'homme d'acier), pour marquer, suivant Eusèbe, la force de ses raisonnements, suivant saint Jérôme, l'éternelle durée de ses écrits : on pourrait ajouter, pour marquer son infatigable ardeur au travail. Esprit d'une insatiable curiosité, d'une prodigieuse étendue, plus étendu encore que profond, il a embrassé toute la science philosophique, scripturaire et théologique de son temps. Rien d'important ne lui avait échappé de l'ancienne littérature profane ou sacrée. Si l'on excepte les livres des épicuriens et des athées qu'il écartait a priori, il avait lu tous les autres et avait fait son profit de tous. Sa prédilection toutefois était pour l'Ecriture. Indépendamment des travaux de critique qu'il avait entrepris sur son texte, et dont nous parlerons, il en avait scruté tous les récits et tous les enseignements, et c'est toujours sur son autorité qu'il aimait à appuyer sa propre doctrine. Origène est essentiellement un théologien bibliste, qui n'a formulé presque toute sa théologie qu'à l'occasion de ses commentaires sur l'Ecriture. Cette théologie n'est pas irréprochable, et ses défauts ont attiré à la mémoire de l'auteur bien des contradictions et même des condamnations. Dans l'ensemble cependant, elle lui a valu le premier rang parmi les théologiens des trois premiers siècles. Et l'on souhai-
terait sans doute dans l'œuvre d'Origène plus de fermeté et de suite, mais on ne peut qu'être étonné de la richesse et de la variété des aperçus qui s'y rencontrent.
Au point de vue du style, Origène est inférieur à Clément en pureté, en délicatesse et en harmonie. Au fond, il n'a nul souci de bien écrire et ne vise qu'à être cl'iir. Mais, de plus, il est souvent prolixe et imprécis. Ces défauts s'expliquent si l'on remarque que beaucoup de ses ouvrages ne sont que des leçons ou des discours sténographiés, et que l'énorme production de sa plume ne lui laissait guère le temps de soigner sa composition.
Origène en effet a été l'auteur le plus fécond qu'ait eu l'Église et même qu'ait connu l'antiquité. Saint Épiphane parle de six mille ouvrages dont il serait l'auteur. Exagération évidente ! La liste dressée par Eusèbe, qui ne devait comprendre, il est vrai, que la collection faite par le prêtre Pamphile à Césarée, n'en comptait pas deux mille. Ce qui reste de la liste faite par saint Jérôme n'arrive pas à huit cents numéros ; mais elle est sûrement incomplète. En somme, il est certain qu'une bonne partie de l'héritage littéraire d'Origène est perdue. Deux causes ont contribué à cette perte. D'abord, l'énormité même de son œuvre, dans laquelle, faute de pouvoir tout transcrire, on a choisi seulement ce qui semblait meilleur; ensuite les condamnations qui ont atteint la mémoire de l'auteur et ont discrédité ses livres. Plus de la moitié de ce qui a été conservé n'existe que dans des traductions latines du iv* ou du v' siècle, « trop libres et trop retouchées pour qu'on puisse les prendre à la lettre^ ».
1. La Philocalie est un recueil des plus beaux morceaux d'Origène composé par saint Basile et saint Grégoire de Nazianze. Elle a été réédiléepar A. Robinson, Cambridge, 189<{.
Dans la revue qui va suivre on parlera successivement : 1° des travaux scripturaires d'Origène ; IP de ses œuvres d'apologie et de polémique ; IIP de ses œuvres théologiques ; IV° enfin de ses œuvres ascétiques et de ses lettres.