CHAPITRE VI
On a déjà dit un mot ci-dessus du caractère positif et pratique qui distingue en général les écrivains de l'Occident, par opposition à l'esprit philosophique et spéculatif qui convient à ceux de l'Orient. Tandis que les Grecs agitent les problèmes de métaphysique religieuse, les Latins s'appliquent plus volontiers aux questions de morale chrétienne ou d'organisation ecclésiastique. Cette différence a sa source dans la différence même des races et de leurs qualités propres. D'autre part, au m* siècle, Origèneest, en Orient, un centre littéraire autour duquel tout gravite : presque tous les auteurs sont des amis ou des ennemis du grand alexandrin. En Occident, ce centre n'existe pas : il n'existe que des divisions géographiques, et, à ce point de vue, les écrivains y forment trois groupes bien distincts : le groupe des Africains, celui des Romains, et un troisième groupe, infime, d'écrivains de Gaule et de Pannonie. Nous les parcourrons successivement.
S 1. — Écrivains d'Afrique. Tertullien^. Les écrivains d'Afrique sont de beaucoup les plus
1. OBuvres dansP. L.,i-iii;meiUeureéditionparFiOE:HLER,Q.S. F, Ter-
nombreux et les plus importants. C'est en Afrique qu'a pris réellement naissance la littérature latine de l'Église, et c'est en Afrique qu'elle a atteint, avec saint Augustin, son apogée. En attendant, son premier représentant ou l'un de ses premiers représentants dans ce pays est déjà un maître : c'est Tertullien. QuiNTUS Septimius Florens Tertullianus est né à Carthage, vers l'an 160, d'un officier romain en garnison dans cette ville. Son père était païen, et sa jeunesse, à lui, fut peu vertueuse. Mais elle fut laborieuse. Tout ce que Tertullien a pu étudier et lire, il l'a lu et étudié : son érudition est considérable. En particulier, il possède une connaissance approfondie du droit romain : s'il n'a pas exercé la profession de jurisconsulte ou d'avocat, il en a certainement le tempérament et l'esprit. Sa conversion au christianisme peut dater de 193-195 environ. On ignore les motifs précis qui la provoquèrent : mais elle fut sincère et complète. Vers l'an 200 il reçut, quoique marié, le sacerdoce, traversa, sans être inquiété, la persécution de Sévère etatteignit,tout en bataillant toujours contre le paganisme et l'hérésie, l'année 213. C'est à ce moment qu'il rompit définitivement avec l'Église. La cause de la rupture fut la condamnation par Rome du montanisme, et plus particulièrement peut-être l'autorisation des secondes noces, réprouvées par la secte. Retourné contre les catholiques, Tertullien les combattit avec la même violence qu'il avait mise dans sos luttes contre l'hérésie. Mais on remarque, à partir de
tulliani quae supersunt omnia, Lipsiae, 1853-1854. L'édition du Corpus de Vienne est incomplète. Dans les Textes et documents ont paru : De paenitentia, Depudicitia (1906), De praescriptione haerelicorum (19'i7), texte latin et traduct. française de P. be Labriolle. J. P. VValtzing a publié une traduction française et un commentaire de VApologeticum, Liège, 1919. Voir Freppel, Tertullien, Paris, 1864; G. Boissier, La fin du paganisme, i, 259-304; P. Monceaix, Hist. littér. de l'Afrique chrétienne, I, Paris, 1901; A. d'Alks, La tliéolOijie de Tertullien, PiXTis, 1905.
cette époque, un notable ralentissement de son activité littéraire. Son dernier ouvrage connu, le De pudicitia, est de 217-222. Après cette date on perd sa trace. On sait seulement qu'il finit par se brouiller avec le gros des montanistes, et devint le chef d'un petit parti qui prit le nom de tertuUianistes. Saint Jérôme dit qu'il parvint à l'extrême vieillesse, ce qui suppose que sa vie se prolongea jusque vers 240-250.
Tertullien était né pour la lutte. Esprit vigoureux, caractère indépendant, logicien implacable qui pousse ses principes à l'extrême, volonté de fer qui entend que tout plie devant elle, il a combattu toute sa vie pour ce qu'il a cru être la vérité, le bien et le droit. Malheureusement il a les défauts de ses qualités. C'est un homme excessif en tout. Son esprit raisonneur va jusqu'au paradoxe. Emporté par sa passion de vaincre, il exagère les principes, il fausse, presque sans s'en douter, les textes et les faits, il rama.sse tous les arguments qui se présentent et, sans prendre le temps d'en faire le triage, les précipite pêle-mêle contre l'adversaire. Sa fermeté est le plus souvent raide et dure. Il outre la morale chrétienne ; il la rend impraticable parce qu'il ne voit jamais les vérités voisines de celles qu'il développe, et parce qu'il-appliquc aux problèmes complexes de la vie pratique la logique rectiligne et abstraite qui ne convient qu'aux problèmes de la pensée pure : c'est un détestable casuiste.
11 y avait évidemment dans son caractère un fond notable d'orgueil. Lui-même a confessé que l'impatience était son grand défaut. L'impatience! c'est-àdire l'impossibilité d'attendre, de traiter les choses posément, de laisser, dans la conduite des affaires et des consciences, une part au temps et aux influences divines et humaines.
Quant à l'écrivain, il est en lui de tout premier ordre. Ce n'est pas que Tertullien n'ait des défauts considérables et évidents. Il est souvent nég-ligé ou même affecté et maniéré. Son excessive concision et sa recherche de l'antithèse le rendent obscur. C'est un rhéteur qui court après l'effet, et pour qui d'ailleurs la pureté de la langue ne compte pas. Il emprunte ses mots de tous côtés et n'hésite pas, quand il en sent le besoin, à en forger de nouveaux. Mais, d'autre part, il compose avec soin ; ses écrits sont exactement ordonnés et, dans ses plus grands écarts, il ne perd jamais de vue le but à atteindre. Son style, absolument original, a de la précision, de la couleur, du relief, de la variété et surtout de la vie. Un mouvement irrésistible entraîne sa phrase et, avec elle, le lecteur qu'il ne laisse pas respirer. Ses néologismes mêmes ont souvent leur raison d'être. Obligé d'exprimer dans un idiome ancien et païen des idées chrétiennes et nouvelles, Tertullien a dû introduire, dans la langue qu'il parlait, des mots nouveaux ou modifier le sens des anciens pour leur faire rendre toute sa pensée : il est le vrai créateur de la langue théologique latine.
On possède de Tertullien trente et un écrits authentiques, dont quatre ont été composés de 197 à 200 ; dix^ de 200 à 206 ; douze, de 206 à 216 ; cinq, de 213 à 222. Toutefois, au lieu de suivre, pour les énumérer, cet ordre chronologique, nous les partagerons en 1° Écrits apologétiques; 2° Ecrits contre les hérésies; 3" Écrits dogmatiques ; 4'* Écrits moraux et disciplinaires. Les écrits perdus seront mentionnés à la fin.