LXV
L'épître de saint Clément a joui dans l'antiquité de la plus haute estime, au point d'être mise par quelques auteurs au nombre des écrits inspirés. Saint Irénée l'appelle une lettre « très forte > ; Eusèbe une lettre « grande et admirable », et ce dernier témoigne qu'en beaucoup d'Eglises elle était lue publiquement dans les réunions des fidèles {H.E., m, 16). Elle mérite cette estime par l'heureux mélange d'énergie et de douceur qui s'y rencontre; par la finesse d'observation, la délicatesse de touche et l'élévation des sentiments dont l'auteur y fait preuve partout. La grande prière de la fin est d'une inspiration très haute. Il est fâcheux que l'abus des citations de l'Ancien Testament, dans la première partie surtout, brise parfois le développement et l'élan de la pensée.
Au point de vue théologique, l'épître de saint Clément a une importance considérable. Elle est « l'épiphanie de la primauté romaine » , la première manifestation du sentiment qu'on en avait à Rome. Elle contient aussi la première affirmation patristique du droit divin de la hiérarchie (xlii, 1,2, 4; xnv, 2).
S 2. — Saint Ignace ».
Saixt Ignace, appelé aussi Théophore, avait, suivant la tradition, succédé à Evodius, premier évêque d'Antioche après saint Pierre (Eusèbe, H. E., m, 22). De sa jeunesse et même de son épiscopat on ne sait rien de certain. On soupçonne seulement qu'il était né dans le paganisme et s'était plus tard converti.
Il était évêque d'Antioche ^, quand une persécution dont on ignore le motif s'abattit sur son Eglise. Il en fut la" plus noble et peut-être l'unique victime. Condamné aux bêtes, Ignace dut prendre le chemin de Rome pour y subir son supplice.
Le voyage se fit tantôt par terre et tantôt par mer. Il passa à Philadelphie de Lydie, et de là arriva à Smyrneparla route de terre. ASmyrne, il fut accueilli par l'évoque Polycarpe, et reçut des délégations des églises voisines, d'Éphèse, de Magnésie et de Tralles avec leurs évèques respectifs, Onésime, Damas et Polybe. C'est à Smyrne qu'il écrivit ses lettres aux Ephésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens et aux Romains. Puis de Smyrne il vint à Troas, et y écrivit ses lettres aux Églises de Philadelphie et de Smyrne, et la lettre à Polycarpe. Un vaisseau le transporta ensuite à Niiapolis d'où partait la route de terre qui, passant par Philippes et Thessalonique, aboutissait à Dyrrachium (Durazzo), en face de l'Italie. Les Philip-
1. Édit. spéciale d'A. Lelong, dnns la collection Textes el documenis : Les Pères apostoliques, iu,Ijnaced'Antioche, Paris, 1910; de .I.-B. Ligut- FOOT, The apostolic fathers, part ii, 2« éd., 1889-lSOO. Voir H. de Genouil- L.vc, L'Église chrétienne au temps d'Ignace d'Anlioche, Paris, 4907. p. Batiffol, L'Église naissante et le catholicisme, Paris, 1:^09. Bon commentaire catholique par M. PiAckl, Die Christologie des hl. Ignatiusvon Ant., Fribourg-en-Br., 19U.
2. L'opinion d'E. Bruston, qui en fait un diacre d'Antioche, ne semble pas avoir trouvé d'écho,
LES PÈBES APOSTOLIQUES. 19
pions reçurent Ignace avec vénération et, après son départ, écrivirent à Polycarpe pour le prier de faire porter par son courrier la lettre qu'ils destinaient aux chrétiens d'Antioche, et lui demander de leur envoyer à eiïx, Philippiens, ce qu'il possédait des lettres dlgnace. C'est le dernier renseignement que nous ayons sur l'évêque d'Antioche. Il souffrit à Rome la mort qu'il avait désirée; mais les deux relations de soa martyre qui nous restant {Martyrùun romanum, Martyrium antiochenum] sont légendaires.
Les lettres de saint Ignace nous sont parvenues en trois recensions différentes :
Une recension longue qui, outre les sept lettres susdites en une forme plus développés, comprend six autres lettres : une lettre de Marie do Cassobola à Ignace, et cinq lettres d'Ignace à Marie de Cassobola, aux Tarsiens, aux Antiochiens, à Héron et aux Philippiens : en tout treize lettres '.
Une recension courte^ en syriaque, qui comprend seulement, sous une forme très abrégée, les trois épîtres à Polycarpe, aux Éphésiens et aux Romains ^.
Enfin une recension moyenne^ qui comprend les sept épîtres aux Ephésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Romains, aux Philadelphiens, aux Smyrniotes et à Polycarpe dans un texte moins développé que celui de la recension longue, plus développé que celui de la recension courte.
Or, de l'aveu actuellement unanime, ni la recension longue^ ni la recension courte n'ont droit à représenter l'œuvre authentique d'Ignace ^. Celle-ci, si elie
\. On en trouvera le texte dans le second volume des Patres aposla lici de Fiuik.
2. Édit. W. CcREïON, The ancient syriac version ofthe Epîstles of P. Ignatius, London, iHiS ; Corpus Ignatianum, 13 iO; A. HiuGEnrEiD, Ignal i antioch... epistulaeet mai'tyria, Berolini, 1!;02,
3. La collection longueQst l'œuvre d'un faussaire semi-arien ou apoi-
s'est conservée quelque part, l'a été dans la recension moyenne. Mais l'a-t-elle été même dans la recension moyenne? Autrement dit, les sept épîtres de la recension moyenne sont-elles authentiques?
A cette question, longtemps et àprement débattue, il faut répondre par l'affirmative. Les considérations intrinsèques, les seules à peu près que l'on puisse invoquer contre cette solution, n'ont vraiment aucune force, et ne sauraient prévaloy* contre les témoignages d'Eusèbe [H. E., m, 22; 36 et 38), d'Origène {In Cantic. canticor.^ prolog. ;//i Lucam, homil. vi), de saint Irénée [Adç. haer., v, 28, 4) et de saint Polycarpe [Ad Philipp., xiii). Sauf quelques auteurs obstinés, les critiques même protestants et rationalistes se mettent d'ailleurs sur ce sujet de plus en plus d'accord avec les catholiques ^ . On peut dire que l'authenticité des épîtres ignatiennes est un point acquis.
A quelle date ces épîtres ont-elles été écrites?
A une date évidemment qui coïncide sensiblement avec celle de la mort de saint Ignace. Or celle-ci ne saurait être exactement fixée. Une seule chose paraît certaine : c'est qu'Ignace fut martyrisé sous Trajan (98-117). Les actes du martyre donnent la neuvième année de Trajan (107), saint Jérôme {De vir. ilL, 16) la onzième année (109). On ne se trompera guère en plaçant ce martyre et par conséquent la composition des lettres autour de Tan 110.
Le but principal que se propose Ignace dans toutes ses épîtres — sauf celle aux Romains — est de précau-
licariste de la fin du iv» s'ècle ; la forme courte n'est qu'une abréviation des trois lettres correspondantes dans la recension moyenne.
A. Tiennent encore contre l'autlienticité Hilgenfeld, Lipsius, Voelter. Renan n'admettait l'autlienticité que de l'Épître aux Romains, la seule au contraire que rejette E. Bruston. Tiennent pour l'authenticité des sept épîtres Th. Zahn, k. Harnack, 0. Pfleiderer, J. Réville et généralement les catholiques. La thèse a été complètement établie par J.-B- Lightfoot, Apostolic fathers, part ii, vol. 1, 1885.
tionner les fidèles à qui il écrit contre les erreurs et les divisions que tâchaient de semer parmi eux certains missionnaires de l'hérésie et du schisme. La doctrine que ceux-ci s'efforçaient de propager était une sorte de gnosticisme judaïsant : d'un côté, ils poussaient à la conservation des pratiques juives ; de l'autre, ils étaient docètes et ne voyaient dans l'humanité de Jésus-Christ qu'une apparence irréelle. De plus, ils se séparaient du gros de la communauté, et tenaient à part leurs conventicules liturgiques. Saint Ignace combat leurs prétentions en affirmant que le judaïsme est périmé, et en insistant avec force sur la réalité du corps et des mystères de Jésus ; mais il s'efforce surtout de ruiner dans son principe toute leur propagande, en recommandant aux fidèles, comme le premier de leurs devoirs, de ne se séparer jamais de leur évêque et de leur clergé. Au-dessous de l'évêque, unique dans chaque Église, Ignace distingue nettement un corps de prêtres et de diacres qui lui sont soumis. Ils constituent avec l'évêque l'autorité à laquelle il faut nécessairement obéir si l'on veut que se maintiennent dans l'Kglise l'unité et la saine doctrine.
Quant à l'Épître aux Romains, son objet est spécial. Ignace craint que, mus par une fausse compassion, les tidèles de Rome n'essaient d'empêcher son martyre. Il les supplie de n'en rien faire.
Le style d'Ignace est « rude, obscur, énigmatique, plein de répétitions et d'insistances, mais d'une énergie continue, et çà et là d'un éclat saisissant » (Batiffol). Nul auteur, si ce n'est saint Paul à qui il ressemble beaucoup, n'a mieux fait passer dans ses écrits toute sa personne et toute son âme. Un mouvement que l'on sent irrésistible entraîne cette composition incorrecte et heurtée. Un feu court sous ces phrases où parfois un mot inattendu jaillit comme un éclair. La
22 PRÉCIS DE PATROLOGIfc:.
beauté de l'équilibre classique a fait place à une beauté d'ordre supérieur, parfois étrange, qui a sa source dans rintensité du sentiment et dans les profondeurs de la piété du martyr. Rien n'égale, à ce point de vue, la lettre aux Romains : elle est peut-être le plus beau morceau, en tout cas « l'un des joyaux de la littérature chrétienne primitive » (Renan).
S 3. — Saint Polycarpe et les Actes de son martyre ^ .
Le souvenir de saint Polycarpe est intimement lié à celui de saint Ignace d'une part, de l'autre à celui de saint Irénée. Polycarpe est né très probablement en l'an 69 ou 70, d'une famille aisée, et a été disciple de saint Jean l'évangéliste (Eusèbe, H. E.^ v, 20, 6). Il a conversé avec ceux qui avaient vu le Seigneur et a été établi, relativement jeune encore, évêque de Smyrne, puisqu'il a reçu en cette qualité saint Ignace allant à Rome. Saint Irénée relève avec insistance son amour de la tradition et de la saine doctrine [ibid., 7). Vers la fm de sa vie, en 154, il vint à Rome trouver le pape Anicet, pour discuter avec lui la question de la Pàque et soutenir l'usage de son Eglise. Les deux évêques ne purent s'entendre, mais se séparèrent en paix «(Id., v, 24, 16, 17). Un ou deux ans après, en 155 ou 156, Polycarpe mourait martyr.
Les détails de sa mort ont été conservés par une lettre, rédigée par un certain Marcion au nom de l'Église de Smyrne, et adressée, dans l'année même qui suivit le martyre de l'évêque (xviii, 3), à l'Eglise de Philomelium « et à toutes les chrétientés du monde appartenant à l'Eglise universelle » ^. Polycarpe fut
4. Édition spéciale d'A. Lelong, même volume que celui de S. Ignace;
et de J.-B. LiomFooT, The apostolic fathers, part ii, London, 1885, d8S9.
2. Dans cette relation, les chapitres xxi et xxii, d peuvent être des
brûlé vif, ou plutôt tué d'un coup de poignard sur le bûcher, et ensuite consumé par le feu. Les chrétiens purent « recueillir ses ossements d'une plus grande valeur que les pierres précieuses, plus estimables que l'or, pour les déposer dans un lieu convenable », auprès duquel ils se réuniraient plus tard pour célébrer l'anniversaire de son martyre (xviii, 2).
Au témoignage de saint Irénée (Eusî:be, H. E., v, 20, 8), saint Poly carpe avait écrit un certain nombre de lettres. Nous ne possédons que sa lettre aux Philippiens, écrite à l'occasion du passade d'Ignace parmi eux. Celui-ci avait engagé les chrétiens de Philippes à écrire à ceux d'Antioche pour les féliciter d'avoir vu finir la persécution qui leur avait enlevé leur évêque. Les Philippiens s'adressèrent à Polycarpe pour le prier de faire porter leur lettre aux Anliochiens par le messager qu'il enverrait lui-même à Antioche, et lui demander en même temps de leur faire parvenir les lettres d'Ignace qu'il pourrait avoir. C'est la réponse de Polycarpe à cette missive des Philippiens que nous possédons. Elle a dû être écrite peu après la mort de saint Ignace (cf. ix avec xiii).
Nous ne l'avons entière que dans une version latine médiocre. Tous les manuscrits grecs connus s'arrêtent vers la fin du chapitre ix. Heureusement Eusèbe a reproduit tout ce chapitre ix et le chapitre xiii, les deux plus importants [H. E., (ii, 36, 13-15).
C'est en vain qu'on a attaqué leur authenticité, liée à celle des épîtres de saint Ignace. Cette authenticité, comme celle de toute l'épître, est assurée.
L'écrit de Polycarpe est du reste peu original et extrêmement terne de pensée et de style. L'évêque de Smyrne voulant exhorter les Philippiens, qu'il connaisadditions contemporaines de l'écrit, les iiarlies xxii, 2, a et l'autre appendice tiré du manuscrit de Moscou sont de beaucoup postérieurs.
sait peu, a composé sa lettre de conseils empruntés au Nouveau Testament et surtout à l'épître de saint Paul aux Philippiens. Il ajoute qu'il leur envoie, conjointement avec cette lettre, toutes les épîtres de saint Ignace qu'il a en mains.
S 4. — Le Pseudo Barnabe '.
On possède, sous le nom de saint Barnabe, une épître contenue dans deux manuscrits principaux, le Sinaiticus, du iv® siècle et le Hierosolymitanus, de 1056. Les anciens attribuaient unanimement cet écrit au compagnon de saint Paul, bien qu'on le rangeât parmi les àv-riXeYojji.Évat Ypa^pat, c'est-à-dire qu'on en contestât la canonicité. Les critiques actuels s'accordent au contraire à en rejeter l'authenticité. Au moment où l'épître a été composée, saint Barnabe n'était sûrement plus de ce monde, et, l'eût-il été, il n'aurait pas pris contre la loi mosaïque l'attitude violente et excessive dont témoigne notre écrit.
Les destinataires de la lettre sont des païens convertis, à qui des judéo-chrétiens, plus juifs que chrétiens, ont tenté de persuader que l'Ancienne Loi conserve sa valeur et reste obligatoire. Pour combattre cette prétention, l'auteur consacre la plus grande partie de son épître (i-xvii) à montrer que les observances anciennes sont abrogées et que l'ancienne alliance de Dieu avec les juifs a été rompue par le fait de la mort de Jésus-Christ et de la promulgation de la Loi chrétienne. Il va plus loin. Ces observances, ajoule-t-il, n'ont en réalité jamais existé telles que les conij)re-
1. Édition spéciale de G. Ogeu et A. 1..u'rf,nt, Textcx et documents. Les Pères apostoliques, i. Paris, doo'. V'Dir P. Ladkuzi: , L'cpilre de Barnabe, Louvain, 1900. Commentaire callioli(|ue par Ph.Hakisf,», Dcr Barnabasbrief neu untersuchl und neu erklaert, Paderboiii, 191-2.
naîent les juifs. Les prescriptions relatives aux jeûnes, à la circoncision, au sabbat, au temple, etc. qu'ils ont entendues au sens matériel et grossier, devaient s'entendre au sens purement spirituel de la mortification des passions et delà sanctification du temple intérieur qui est notre âme. — Dans la seconde partie (xvni- XX i), l'auteur, entamant brusquement un autre ordre d'idées, reproduit le contenu des chapitres sur les Deux voies qui sont dans la Didachè^ contenu qu'il a puisé ou dans un écrit original, ou dans la Didachè elle-même. Il y a deux voies, l'une des ténèbres et du vice, l'autre de la lumière et de la vertu : il faut suivre celle-ci et se détourner de l'autre.
On désigne généralement Alexandrie et l'Egypte comme la patrie de l'Épître de Barnabe. C'est là qu'on la trouve d'abord citée (Clément d'Al.) et tenue en haute estime. C'est là encore que nous ramène l'allégorisme outré qui s'y montre. L'auteur voit dans les 318 serviteurs d'Abraham la figure de Jésus-Christ et de sa croix (T = 300, ir^ = 18). Il est millénariste.
La date est difficile à fixer, et dépend de l'interprétation que l'on donne des chapitres iv et xvi. Funk et Bardenhewer mettent l'écrit sous Nerva (96-98) ; Veil, Harnack, Oger sous Hadrien, de 117 à 131 environ.
S 5. — La Doctrine des douze apôtres^
La Doctrine des douze apôtres (diSa/Tj tSv âwSêxa (ÎTrocToXwv), désignée souvent par le nom abrégé de Didachè, n'était pas, quand le texte complet en fut découvert, un livre entièrement inconnu. L'épître du Pseudo-Barnabe, Clément d'Alexandrie, Origène, les
1. Édition spéciale par H. Hemmer et A. Laurent dans Textes et documents : Les Pères apostoliques, i, Paris, 1907. Voir E. Jacquier, La Doctrine des douze apôtres (texte, version et commentaires), Paris, 1891.
Constitutions apostoliques, d'autres auteurs encore l'avaient citée ou en contenaient des fragments. Saint Athanase l'avait mentionnée par son titre de Doctrine des apôtres. L'écrit avait eu dans l'antiquité beaucoup de vogue, et avait même été regardé par quelques-uns comme inspiré'. Mai* le texte original entier n'en fut découvert qu'en 1873 par Philotliée Bryennios dans le codex Hierosohj initajius, daté de 105G. L'édition princeps est de 1883. Elle a été suivie, depuis, de beaucoup d'autres. Outre l'original grec, il subsiste d'ailleurs une version latine des six premiers chapitres^ et quelques morceaux d'une traduction aralje^. Des citations faites par V Adversus alealores ai ^d.v saint Optât prouvent même qu'il a dû exister, dès le u'' siècle, une version latine différente de celle que nous possédons, et qui comprenait tout l'ouvrage.
La Dldachè peut se diviser en quatre parties nettement tranchées : une catéchèse morale (i-vi); une instruction liturgique (vii-x) ; une ordonnance disciplinaire (xi-xv), et enfin une conclusion d'ordre eschatologique (xvi).
La catéchèse morale enseigne ce qu'il faut faire (voie delà vie, i-iv), et ce que nous devons éviter fvoie de la mort, v, vi).
L'instruction liturgique a pour objet le baptême, la manière de l'administrer et de s'y préparer (vu) ; le jeûne (viii, 1); la prière (viii, 2, 3) et enfin la célébration de l'eucharistie (ix, x).
L'ordonnance disciplinaire indique la conduite à
\. Eusèbe la range parmi les vô'ja ou apocryphes non' canoniques (ff. £., 111,23, 4).
2. Éditée par J. Schlecht, Doctrina XII apostolorum, Fribpurg-en Br.,1900.
3. Dans la vie du moine Schnoudi, mort en 45J. J. Iselin, Einebisher unhekannte Version des crslen Telles dcrlAposlelîehre, T. U., xnt, i b,
tenir à l'égard des prédicateurs, et spécialement des apôtres itinérants (xi, 3-6), des prophètes (xi, 7-12; xni, 1, 3-7), des frères voyageurs (xii) et des docteurs éprouvés (xiii, 2) ; puis, s'attachant à la vie intérieure de l'Église, elle prescrit la synaxe dominicale, et dit de quelle façon on doit traiter les évêqnes, les diacres et les frères de la communauté (xiv-xv).
Conclusion : Veillons sur nous dans la pensée de la venue du Sauveur. Description des- signes qui précéderont et accompagneront la parousie (xvi).
La Didachè est un écrit anonyme et l'auteur en est inconnu. Mais cet auteur en a très bien harmonisé et fondu les diverses parties. La question seulement est de savoir s'il ne s'est pas servi d'ouvrages antérieurs, et notamment si les six premiers chapitres (catéchèse morale) n'ont pas d'abord constitué un écrit indépendant, que l'auteur s'est approprié en l'incorporant à son œuvre. Quelques indices tendraient à le faire croire. Sous le titre des Deux voies, un petit écrit moral aurait d'abord circulé où auraient puisé la Didachè et plusieurs des auteurs qui semblent l'avoir citée. Cependant cette conclusion n'est pas certaine. Quant à voir dans les Deux voies un écrit juif que la Didachè aurait christianisé par l'addition du passage I, 3-II, 1, c'est une pure hypothèse plutôt contredite par les faits.
Les dates fixées par les critiques pour la composition de la Didachè s'échelonnent entre les années 50 et 160. L'ouvrage remonte vraisemblablement aux années 80-100. D'une part, en effet, la liturgie et la hiérarchie qu'il décrit sont des plus primitives, et il ne contient aucune trace de symbole ni de canon scripturaire ni aucune allusion à la persécution païenne et au gnosticisme. D'autre part, l'auteur connaît les évangiles de saint Matthieu et de saint Luc, et témoigne déjà
d'une défiance marquée contre les prédicateurs d'occasion qui visitent les communautés. Cet état de choses convient bien à la fin du i" siècle.
Quant au lieu d'origine de la Didachè, il est impossible de le déterminer d'une façon précise. C'est sûrement en Orient qu'elle a vu le jour; mais rien ne permet de dire avec certitude si c'est en Syrie, en Palestine ou en Egypte.
Quoi qu'il en soit, l'importance de ce petit écrit est considérable ; car, la question dogmatique mise à part, il nous représente assez fidèlement quelle était, dans ces temps reculés, la vie intérieure des communautés chrétiennes au point de vue de l'enseignement moral reçu, des pratiques observées et du gouvernement qui s'y exerçait. Quelques-uns y ont vu le plus ancien rituel chrétien ; on y peut voir plus exactement une sorte de Vade mecum du fidèle et de directoire à l'usage des préposés de l'Eglise.
S 6. — L'homélie appelée Deuxièxae épître de saint dément^.
On donne le nom de Deuxième épître de saint Clémentknxi écrit contenu dans les deux manuscrits grecs et dans le manuscrit syriaque de la lettre authentique de saint Clément, et que ces manuscrits désignent comme une seconde épître de ce pape. Eusèbe, qui en parle le premier [H. E., m, 38,4), remarque cependant « qu'elle n'a pas été aussi connue que la première, puisque nous ne voyons pas que les anciens s'en soient servis ». De fait, ce n'est ni une lettre ni une épître, mais bien une homélie ou un discours lu dans une
i. Édition spéciale de H. Hemmer dans les Textes et documents : Les Pères apostoliques, il, Paris, 1909. L'introduction discute les questions que soulève l'écrit.
assemblée de fidèles. « Frères et sœurs, après (la parole du) Dieu de vérité, je vous lis cette exhortation, afin qu'en prêtant attention aux choses qui ont été écrites, vous vous sauviez vous-mêmes, et votre lecteur avec vous » (xix, 1). L'opinion qui y voyait la lettre du pape Soter aux Corinthiens, dont parle Denys de Corinthc (Eusèbe, H. E., iv, 23, 11), n'est donc pas soutenable. On ne saurait non plus attribuer cet écrit au pape Clément. Non seulement le silence des anciens va contre cette hypothèse ; mais « les différences de style, de ton, de pensée accusent un contraste si complet avec l'Epître (authentique) aux Corinthiens que la seule critique interne serait fondée à rejeter l'attribution du second écrit à l'auteur de l'épître » (Hemmer)
Nous sommes donc en présence d'un sermon anoi oyme dont il est impossible d'indiquer l'auteur. Comme on n'y trouve pas de sujet précis traité avec suite, il est difficile d'en analyser le contenu. Après une affirmation énergique de la divinité de Jésus-Christ, l'auteur s'étend sur le prix du salut qu'il nous a apporté, et sur le soin que nous devons avoir d'observer les commandements (i-iv). Notre salut ne peut s'opérer que par une lutte continuelle contre le monde. Embarquons-nous donc pour le combat céleste (v-vn) ; et dfTorçons-nous de pratiquer les vertus chrétiennes, la pénitence, la pureté, la charité mutuelle, la confiance in Dieu, l'amour de l'Eglise (viii-xviij. Conclusion : travaillons à nous sauver quoi qu'il en coûte : Gloire à Dieu! (xviii-xx).
Comme on le voit, ce discours n'est pas proprement une homélie sur un texte déterminé de l'Ecriture : c'est une exhortation chaleureuse à vivre chrétiennement et i gagner le ciel. « La pensée est souvent banale... l'expression est souvent gauche, imprécise. La composition est lâche, sans dessein suivi », et néanmoins
on y peut « noter au vol des sentences assez bien frappées ». C'est l'œuvre d'un auteur inexpérimenté, mais pénétré de ce qu'il dit, et qui a su parfois le dire avec onction.
Certains critiques, frappés des analogies que notre écrit présente avec le Pûsie^rd'Hermas, ont pensé qu'il avait vu le jour à Rome. Ces analogies toutefois sont, en somme, peu caractéristiques. D'autres ont aperçu dans le chapitre vu, 1, 3, où il est question des lutteurs qui accourent à force de voiles, et de l'embarquement des chrétiens pour le combat, une allusion aux jeux isthmiques, et croient, en conséquence, que l'exhortation a été lue à Corinthe même. Ceci expliquerait qu'elle ait été jointe dans les manuscrits à l'épître de saint Clément aux Corinthiens. C'est une hypothèse assez vraisemblable.
Quant à la date de sa composition, on est d'accord pour la fixer dans la première moitié du ii* siècle, plus précisément entre 120-140, avant l'éclosion des grands systèmes gnostiques dont l'auteur n'a pas l'air de se défier.
S 7. — Kermas K
Nous possédons, sous le nom d'HERMAs, un écrit assez long, intitulé Le Pasteur, dont il existe deux manuscrits grecs, tous deux incomplets ^, deux versions latines (l'une, la Vulgate, très ancienne), une version éthiopienne et quelques courts fragments de version
1. Édition spiiciaie d'A. Lelong dans les Textes et Documents : Lcr, Pères apostoliques, iv, Le Pasteur d'Hermas, Paris, 1912. Cf. A. Bruei.i.. Der Hirt des Hermas, Fribourg-en-Br., 1882. P. Batiffol, Ktudcs d'Histoire et de Théologie positive, Paris, 1904. A. Baumeister, Die Ethik der Paslor Hermae, Fribourg-en Br., 1912. A. d'Alès, L'cdit de Callisle, Pnris, 1914.
'2. Le codex du mont Athos, du xiv" siècle, contient cependant le texte presque entier jusciu'à la similitude ix, 30, 2.
copte. Le titre est emprunté au personnage qui joue, dans la seconde partie de l'ouvrage, le rôle principal, Fange de la Pénitence à qui Hermas a été confié, et qui se présente à lui sous la figure d'un berger ( Vision v).
Qui est cet Hermas, auteur du livre? Origène voyait en lui rriermas que salue saint Paul à la fin de son épître aux Romains (xvi, 14). D'autres en ont fait un contemporain de saint Clément de Rome, d'après la vision II, 4, 3. Mais l'opinion de beaucoup la plus probable, appuyée sur l'autorité du Canon de Muratori et du Catalogue libérien, croit qu'IIermas était un frère du pape Pie I", qui régna de l'an 140 à l'an 155 environ. « Quant au Pasteur, dit le Canon de Muratori, il a été écrit tout récemment, de notre temps, dans la ville de Rome, par Hermas, pendant que Pie, son frère, occupait comme évêque le siège de l'Église de la ville de Rome. » Ce témoignage paraît concluant.
Il ne donne cependant point de détails sur la vie d'Hermas lui-même. Mais celui-ci, dans son livre, en adonné. D'après cette autobiographie, Hermas, d'abord esclave et chrétien, aurait été vendu, à Rome, à une dame chrétienne nommée Rhodé, qui ne tarda pas à l'affranchir. Devenu libre, il s'adonna à l'agriculture et au commerce et fit fortune. Par contre, il négligea la direction morale de sa famille et surtout ne corrigea pas sa femme et ses enfants qui étaient vicieux. Survint la persécution. Pendant qu'Hermas et sa femme confessaient leur foi, ses enfants apostasièrent, dénoncèrent leurs propres parents et s'abandonnèrent k tous les désordres. La conséquence fut pour lui la ruine de sa fortune. Un petit domaine lui resta cependant sur la voie campanienne, qui suffît à ses besoins. Mais l'épreuve lui fut salutaire. De chrétien médiocre devenu chrétien fervent, Hermas s'efforçait de réparer
le passé quand commencèrent les événements qu'il va raconter.
Il est difficile de démêler dans ces détails le vrai du fictif. La personne d'Hermas est certainement historique et certains traits le sont aussi probablement. D'autres ont pu être imaginés pour les besoins du livre. En somme Hermas a beaucoup inventé, comme nous l'allons dire, et il se peut donc qu'il ait arrangé sa propre histoire.
Le but de l'auteur, dans tout son ouvrage, est d'amener les pécheurs à faire pénitence. De graves désordres se sont glissés en effet, il le constate, dans l'Église romaine [Simil., viii, 6-10; ïx, 19-31), et cela non seulement parmi les fidèles, mais jusque dans le clergé. Ces pécheurs doivent-ils faire pénitence? Certains imposteurs le niaient [SimiL, vin, 6, 5) : Hermas l'affirme. Cette pénitence nécessaire sera-t-elle utile à ceux qui la feront et leur vaudra-t-elle leur pardon? Des docteurs rigoristes enseignaient que non, et que la seule pénitence salutaire était celle que l'on faisait au baptême {Mandat., iv, 3, 1) : Hermas annonce précisément de la part de Dieu qu'une pénitence après le baptême est possible et efficace au moins au moment où il écrit, etqu'il a mission expresse d'inviter les pécheurs à profiter de cette grâce. Et enfin, commei.t doit s'opérer la pénitence? Hermas le dira au cours de ses développements. Ces trois idées, nécessité, efficacité de la pénitence, conditions générales de la pénitence forment tout le fond du Pasteur.
Mais ces idées, Hermas ne les présente pas comme siennes. Afin de les faire plus aisément accepter, il les a présentées comme des instructions morales reçues à l'occasion de manifestations surnaturelles dont il a été favorisé. Il s'est posé en voyant et en prophète, semblable à ceux des premiers temps de l'Eglise, ei tout
son livre n'est que la relation de ses visions et des révélations qui lui ont été faites.
A ce point de vue, qui est celui de la forme du livre, le Pasteur se divise en trois parties qui comprennent cinq Visions, douze Préceptes et dix Similitudes ou paraboles. Cette distinction est faite par l'auteur luimême, mais ne doit pas être prise trop à la rigueur, « car les préceptes et les similitudes contiennent presque autant de visions que les visions proprement dites, comme aussi les visions et les similitudes sont bourrées de préceptes » (Lelong). En réalité, Hermas partage son livre en deux sections très nettes, suivant le personnage qui lui apparaît et lui parle. Dans les quatre premières visions, ce personnage est l'Eglise. Elle se montre à lui d'abord sous les traits d'une femme âgée et débile, ensuite et successivement sous une forme de plus en plus jeune et gracieuse. Puis, à partir de la cinquième vision, surgit un nouveau personnage qui tient la scène jusqu'à la fin du volume. C'est le Pasteur ou le Berger, c'est-à-dire l'ange de la pénitence à qui Hermas a été confié. Le Pasteur lui dicte d'abord les douze préceptes, puis lui fait écrire les similitudes ou paraboles.
Les douze préceptes sont un petit code de morale pratique où sont recommandées surtout les vertus et les bonnes œuvres que doit pratiquer le vrai pénitent pour que sa pénitence soit efficace : la foi, la crainte de Dieu, la simplicité, la véracité, la chasteté dans le mariage, la patience, la tempérance, la confiance en Dieu, la joie chrétienne, le discernement des vrais et des faux prophètes.
Les similitudes ou visions symboliques, au nombre de dix, reprennent, en le développant, le thème des visions, c'est-à-dire toujours la nécessité, l'efiicacité et les conditions de la pénitence. Trois d'entre elles sont
particulièrement importantes : la cinquième (parabole du vignoble et du serviteur fidèle) ; la huitième (parahoie du saule) ; et la neuvième, qui revient sur la troisième vision et raconte la construction de la tour de i'Eglise.
Les travaux de Linket de Baumgaertener ' ont solidement établi que le Pasteur- est l'œuvre d'un auteur unique; mais il ne suit pas de là que cet auteur. Hermas, en ait écrit à la suite et d'un seul trait toutes les parties. ïl est certain, au contraire, que des intervalles ont séparé la composition des quatre premières visions de celle de la vision cinquième ; la composition des similitudes i-viii de celle de la similitude ix; et enfui la composition de cette dernière similitude de celle de la similitude dixième. Mais il est difficile de préciser la durée de ces intervalles : rien ne prouve qu'elle ait dépassé en tout quatre ou cinq ans.
C'est à Rome évidemment que le Pasteur a été écrit. Le canon de Muratori affirme que ce fut sous le pontificat de Pie I", de l'an 140 à l'an 155 environ. Le mieux est d'accepter cette date, qui se trouve confirmée par ce qu'Hermas dit des persécutions, de l'état de l'Eglise romaine, et des erreurs qui commençaient à se répandre à son époque.
Dès son apparition, le Pasteur semble avoir joui tant en Occident qu'en Orient d'une très haute considération, qui alla chez quelques auteurs (saint Irénée, TertuUien catholique. Clément d'Al., Origène'^ jusqu'à le faire regarder comme inspiré, bien qu'on ne le mît pas tout à fait sur le même pied que les Écritures canoniques. C'était l'œuvre d'un prophète authentique. Il fut copié dans les manuscrits de la Bible, à la suite du Nouveau Testament. Toutefois le canon de Mura-
I. A. LiSK, Die Einheit des Paslor H'ermae, Marburg, 1888. P. Bach- CAEnTNER, Die Einheit des Hermas-Buch, Fribourg-en-Br., 1889.
tori, Eusèbe et saint Athanase donnent une note plus juste, en remarquant que le livre d'Hermas est assurément excellent, mais ne saurait être assimilé aux livres reconnus par l'Eglise. Ce grand prestige d'ailleurs ne dura pas au delà du iV siècle. En 392, saint Jérôme [Vif. ilL, 10) déclarait que le Pasteur était presque ignoré des Églises latines. Les Eglises grecques le délaissèrent aussi peu à peu. Dans le décret de Gélase (496), il est mis au nombre des apocryphes.
Considéré en lui-même, l'ouvrage est d'un haut intérêt et parfois d'une lecture agréable. Ce n'est pas que l'auteur soit un lettré et un bien grand esprit : non. Il n'avait point fait d'études et ne semble pas avoir rien lu ni connu en dehors de la Bible et de quelques apocryphes juifs ou chrétiens. La philosophie lui était absolument étrangère. Sor. imagination est pauvre ; « sa grammaire est très fautive, son style gauche, diilus, plein de longueurs et de répétitions fatigantes... sa logique extrêmement défectueuse : il ignore l'art d'écrire correctement » (Lelong). Ecrivain médiocre, Hernias n'est pas meilleur théologien, et il est clair que les spéculations sur le dogme chrétien dépassent sa portée. Mais ce petit bourgeois, s'il n'est pas très instruit, a beaucoup observé : il a l'psprit juste, le cœur compatissant et possède un sens pratique aiguisé. A ces titres, c'est un moraliste excellent. Il est plein de mesure et de modération : il ne demande à la faiblesse humaine que le possible et, par suite du sentiment profond qu'il a de la miséricorde divine, il se montre, dans l'ensemble, indulgent et optimiste. Son livre a certainement dû faire beaucoup de bien.