LE PROBLÈME DES GÉNÉRATIONS SPONTANÉES
que cette liqueur, qui ne renferme que de très rares microbes avant la putréfaction, en renferme des milliards durant la putréfaction, et qui sont apparus en un temps très court. Et cette question se pose nécessairement : {ous ces microbes ne se sont-ils pas produits spontanément aux dépens de la malière organique des liqueurs, celle-ci s’agglomérant et s'organisant d'elle-même, quand des circonstances favorables le permettent, recouvrant sous une forme nouvelle, simplifiée, la vie qu'elle possédait quand elle appartenait à l'être, dont elle faisait antérieurement partie ; de sorte que la vie succéderait à la mort et à la désagrégation, comme la mort et la désagrégation succèdent à la vie en une suite ininterrompue ; de sorte aussi qu'on pourrait compléter la loi des physiciens : rien ne se crée, rien ne se perd, ni matière, ni énergie, et la formuler ainsi : rien ne se crée, rien ne se perd, ni matière, ni énergie, ni vie. C'est là le problème des générations spontanées.
Durant l'antiquité et le moyen âge, on admettait sans réserve que de nombreux êtres, et même des êtres d’organisation très complexe, se produisent spontanément ; mais grâce aux observations méthodiques des naturalistes et aux essais systématiques des expérimentateurs, le domaine des générations spontanées se rétrécit tant et si bien qu’au xvu siècle aucun savant n’imaginait qu’un être quelconque, de ceux qu’on connaissait alors, ait pu ne pas dériver d'êtres semblables à lui. La question des générations spontanées ne se posa de nouveau qu’à la fin de ce xvu® siècle, et justement à l’occasion de ces infiniment petits, qui peuplent les liqueurs organiques altérées, et que le microscope, nouvellement inventé, avait permis d’y découvrir.
Raisonnons d'abord. Si les microbes peuvent se produire spontanément dans les liqueurs organiques, on les y verra apparaître, même si on a détruit ou éliminé tous ceux qui s'y trouvaient, et si on à pris soin, par des dispositions convenables, d'empêcher la venue de microbes étrangers. Or, aucun êlre, parmi ceux dont nous savons reconnaître qu'ils sont vivants ou qu'ils sont morts, ne peul subir l’action d’une température élevée (100° p. ex.) sans périr. Il semble légitime de supposer que les microbes obéissent à cette loi, commune aux animaux et aux végétaux; et, comme eux, meurent quand on porte à 100° les milieux
ie a MICROBIENNE ;
qui les contiennent. Si cette dernière supposition est Re a
‘il doit être possible de tuer tous les microbes d’un milieu
organique en le chauffant à 100° (on dit encore de stériliser. le milieu à 100°) ; il suffira de conserver en vase rigoureu-
sement clos la matière bouillie pour empêcher l'arrivée de nouveaux microbes. Si le milieu ainsi préparé se peuple rapidement d'innombrables coccus, bactéries, spirilles, ete., n’en faudra-t-il pas conclure qu'il y a génération spontanée des microbes ? Si, les microbes ne s’y développant pas, le milieu reste indéfiniment stérile, n’en faudra-t-il pas conclure qu'il n’y à pas génération spontanée des microbes ? interrogeons l'expérience.
Faisons bouillir dans 1 litre d’eau 100 gr. de levure pressée, jetons sur un filtre, recueillons le liquide ou eau de levure. Introduisons-en 50 c.c. en des ballons de 250 c.c. à col étiré en pointe ouverte ; faisons bouillir 5 min., pour tuer les microbes du ballon et du liquide
et chasser l’air du ballon, et, durant cette ébullition, fermons à la Jampe la pointe du col du ballon. L’eau de levure ainsi traitée se con=. serve indéfiniment inaltérée : on n’y aperçoit ni trouble, ni végétations
superficielles ; si on ouvre le ballon, on ne perçoit aucune odeur de putréfaction ; le liquide examiné au microscope ne renferme pas de microbes. — Ouvrons maintenant le ballon, en sectionnant transvérsalement le col, et abandonnons-le ouvert pendant quelques jours, l'axe du col dirigé verticalement : le liquide ne tarde guère à se
troubler, ou à se recouvrir d’une pellicule envahissante, et l'examen microscopique y révèle d’innombrables microbes d’espèces diverses. …
Ces expériences comportent une conclusion. L'eau de
levure, débarrassée par ébullition des microbes qu'elle contenait, et maintenue à l'abri des souillures microbiennes par fermeture hermétique du ballon, ne renferme pas de microbes après des semaines et des années ; les matières
organiques qu'elle tenait en solution sont donc inaptes à
s'organiser en microbes, dans les conditions ici réalisées. Les manipulations, auxquelles le liquide à été soumis en vue de stérilisation, ne l'ont d'ailleurs pas modifié au point äe le rendre toxique pour les microbes, ou tout au moins impropre à la multiplication de microbes préformés, puisque les microbes del’air, qu'on y laisse pénétrer en ouvrant
le col, y prospèrent fort bien. N'en faut-il pas conclure à |
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putréfaction dérivent de germes préexistants, et non d’une génération spontanée ?
Pourtant, avant d'admettre cette conclusion, Serrons d'un peu plus près l'expérience, qui vient d'être résumée, En faisant bouillir, quelques minutes, l’eau de levure pour la stériliser, nous avons chassé l'air du ballon: c'est dire que le ballon fermé ne contient plus que le liquide organique et de la vapeur d’eau, sans air. Peut-être l’eau de levure
est-elle incapable d’engendrer spontanément des microbes
en l’absence de l’air, mais serait-elle capable d’en produire en présence de l'air : les putréfactions réalisées dans la nature, en dehors d'interventions expérimentales, se font, semble-t11, au contact de l'air atmosphérique, libre ou dissous dans l’eau. Il convient, pour lever cette réserve ou objection, de compléter l'expérience.
Introduisons de l’eau de levure dans un ballon à long col étiré à
- son extrémité ; relions celle-ci à un tube métallique disposé dans un
fourneau, où il pourra être fortement chauffé; portons et maintenons le tube métallique au rouge ; faisons bouillir le liquide du baïlon pour le stériliser et pour chasser l’air contenu dans le ballon ct
E dans le tube métallique, puis cessons le chauffage du ballon, sans
éteindre le fourneau disposé sous le tube métallique. La vapeur d’eau
se condensant dans le baïlon durant le refroidissement, un vide s'y produit, que vient combler l’air atmosphérique, en passant par le tube métallique, où il est très fortement chauffé et par conséquent stérilisé. Quand le ballon est refroidi, on ferme le col à la lampe et on le conserve au laboratoire. Le liquide se maintient indéfiniment inaltéré, malgré que le ballon ait été rempli d’air. Vient-on à ouvrir le ballon, en coupant le col transversalement d’un coup de lime, et l’abandonne-t-on, redressé et ouvert, pendant quelques jours, on voit l’eau de levure se troubler et on reconnaît au microscope qu’elle est peu- plée d’une multitude de microbes de toutes formes et dimensions.
La conclusion énoncée se confirme : Les microbes qu'on trouve dans les matières en patréfaction dérivent de microbes préexislants et non d’une généralion spontanée.
Pourtant une objection peut encore être élevée contre cette conclusion : l'air qui a pénétré dans le ballon a été
… fortement chauffé durant son passage à travers le tube
| PHYSIOLOGIE MICROBIENNE F métallique ; n'a-t-il pas subi, du fait de ce chauffage à
quelque transformation (inconnue certes), qui le rendrait | impropre à assurer au contenu du ballon les conditions .
nécessaires à la génération spontanée ? L’oxygène, l'azote, acide carbonique, la vapeur d'eau de l'air n’ont pas été modifiés par ce chauffage, les chimistes nous l’affirment;
mais ces quatre matières sont-elles tout ce que renferme
Fair? Ne savons-nous pas que l’air contient des traces de gaz divers, néon, argon, etc., et peut-être quelques autres, dont l’un ou plusieurs pourraient être nécessaires à la génération spontanée et qu'un chauffage à température élevée détruirait ou altérerait ? Perfectionnons notre technique.
De l’eau de levure est portée à l’ébullition dans le ballon à col effilé, pour stériliser et chasser l’air du ballon ; durant que la vapeur s’échappe, on adapte l’extrémité effilée à un tube de verre contenant
une bourre de coton moyennement pressée (tube et bourre stérilisés
par chauffage préalablement), et on cesse de chauffer le ballon. Par
condensation de la vapeur d’eau qu'il renferme, le vide se fait dans le ballon ; l’air y pénètre donc en traversant la bourre de coton, à laquelle il abandonne toutes les poussières en suspension, jusqu'à refroidissement complet du ballon et de son contenu. Le col est fermé à la lampe et le ballon conservé au laboratoire ; le liquide de-
meure absolument stérile: l'air non chauffé, filtré sur coton, ne luia
pas conféré le pouvoir de produire une génération spontanée.
Si l’on prétendait que le simple passage de l’air sur le coton a peut-être suffi pour l’altérer, on réaliserait l’expérience de la façon suivante.
Reprenons le même ballon renfermant la même eau de levure ; étirons le col rétréci du ballon en lui faisant prendre la forme d'un S ; puis faisons bouillir pour stériliser et chasser l’air du ballon; laissons ensuite refroidir très lentement : la condensation de la vapeur d’eau se fait tout aussi lentement ; l'air atmosphérique rentre dans le ballon par le col rétréci, contourné, et dont les parois internes sont humides de toute l’eau qui s’y est condensée ; il abandonne toutes ses poussières à cette eau et pénètre dans le ballon, stérile. Dans ces conditions le liquide du ballon reste indéfiniment inaltéré, malgré que le ballon renferme de l’air qui n’a été ni fortement chauffé ni filtré sur coton, malgré qu’il communique avec l’atmosphère par son col contourné. L’ébullition de l’eau de levure ne l’a pas rendue impropre au déve- . loppement de germes microbiens, car si on tranche le col d’un coup
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de microbes.
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Il n’y a donc pas de génération spontanée dans ces expériences ; mais on pourrait penser qu'en faisant bouillir l'eau de levure pour la stériliser, on lui à fait subir quelque modification qui, tout en la laissant propre à satisfaire aux besoins alimentaires des microbes qu'on y laisse pénétrer, l'aurait rendue impropre à s'organiser elle-même en microbes et à manifester une génération spontanée. Je m'appliquerai tout à l'heure à écarter cette objection.
Les expériences dont il vient d’être question ont toutes été faites avec de l’eau de levure ; la conclusion énoncée ne saurait présentement s'appliquer qu'à ce liquide. Les autres liquides organiques se comportent-ils, dans les mêmes conditions expérimentales, comme l’eau de levure, ou bien, différant de l’eau de levure, peuvent-ils, après avoir subi l’ébullition stérilisatrice, manifester une génération spontanée ?
Si on répète les expériences en substituant à l'eau de levure du lait, par exemple, on constate que, malgré tout Je soin apporté à la préparation, il s’altère et se peuple toujours de nombreux microbes. Et maintes autres . liqueurs organiques se comportent comme le lait. Il n'est - pas jusqu'à l’eau de levure (qui nous a fourni des résultats si défavorables à la doctrine des générations spontanées) qui ne puisse se peupler de microbes après ébullition, même quand les microbes du dehors n’y peuvent pénétrer : il suffit qu'elle ait été trés faiblement alcalinisée.
Si le lait, si l’eau de levure alcalinisée ne demeurent point stériles après ébullition, et durant qu'ils sont conservés à l'abri des germes du dehors, ne doit-on pas conclure que la preuve de la génération spontanée est faite, ne doit-on pas penser que si l’eau de levure non alcalinisée, par contre, demeure stérile après ébullition c’est que la réaction qu'elle présente est incompatible avec la production spon- tanée des microbes? Oril suffit de trouver un seul cas où des microbes se développent, sans qu’on puisse les faire dériver de germes préexistants pour que l’hypothèse des
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généralions spontanées devienne une vérilé scientifiqu
Nous avons admis que la température de 100° suffit à
tuer tous les microbes, basant cette opinion sur ce qu'aucun animal ou végétal ne survit à l'action d’une telle tempé-
rature. Mais n’avons-nous pas commis là une imprudence?
La température minima mortelle n’est pas la même pour
tous les êtres animaux et végétaux ; pourquoi ne différerait=
elle pas pour ceux-ci et pour les microbes, où tout au
moins certains microbes ? La question de la fixation de la
température minima mortelle pour les microbes doit être traitée directement, non par analogie. Expérimentons done: Recherchons par exemple si une tempéralure supérieure à 100°, une température de 120°, ne réaliserait pas cette stérilité absolue, qu'on n'obtient pas toujours à 100°.
Introduisons dans des ballons à col effilé des liqueurs organiques (de celles qui se peuplent de microbes quand on les porte simplement à 100°, lait, eau de levure alcalinisée, etc.). Fermons les bal- Jons à la lampe et chauflons-les 1 heure à 120° dans la marmite de Papin ou dans un autoclave, puis conservons les ballons sans les ouvrir
pendant des mois au laboratoire. Tous restent indéfiniment stériles, …
quelle que soit la liqueur ou la matière organique employée.
Tous les liquides organiques sont donc stérilisés définilivements à 120° ; mais, en portant à cette température du lait ou de l’eau de levure alcalinisée, n’en a-t-on pas modifié la constitution au poiut de leur faire perdre la propriété de s'organiser en microbes, propriété que ne
leur aurait pas ravie le chauffage à 100° ? Sans doute, ces
liqueurs chauffées à 120° se peuplent de microbes quand
on ouvre les ballons pour que les germes atmosphériques
y puissent pénétrer, mais cette observation prouve sim=
plement qu'ils sont aptes à assurer le développement de. microbes dérivant de microbes ; cela ne prouve pas qu'ils
n'ont pas perdu à 120° la propriété qu'ils avaient peut-être
avant d'être ainsi fortement chauffés. C'est la seconde fois
que l’objection se présente à nous (p. 7); il faut en étudier
la valeur.
Pour sortir d'embarras, on a recouru à plusieurs artifices. On a tout d’abord démontré qu'on peut slériliser par
é re |