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CHAPITRE IX De la naissance aux funérailles en Mauritanie

Un homme qui' n'est jamais tourmenté d'aucun des problèmes qui passionnent l'humanité moderne jouit indiciblement des paresses intellectuelles de la vie contemplative. Aussi la steppe mauritanienne, avec ses errances ininterrompues de troupeaux vers les eaux ou vers les pâturages serait-elle paradisiaque pour le nomade s'il y trouvait seulement le strict nécessaire à ses besoins. De sa naissance à sa mort, il aura à lutter contre la misère (1). Il émigrera donc volontiers vers la rive gauche du Sénégal ou du Soudan ; il y exercera les métiers de dioula (marchand ambulant), de convoyeur de caravanes, de petit boutiquier dans les villes, etc.

Au moment de la naissance de son enfant, la mère (2)

(1) « Les Maures en général ne prennent pour nourriture pendant » la saison des pluies que du lait. Les riches tuent quelquefois un )) mouton, mais cela arrive rarement. Le haze (ou mil sauvage) est » la nourriture ordinaire du peuple et des esclaves. Le roi et tous » les grands disent préférer le goût du lait de chameau. »

R. Caillik, op. cil., I, passim.

(2) « Lorsqu'il naît un enfant, on lui frotte tout le corps avec du » beurre frais ; on en fait prendre à l'accouchée; on en frotte aussi » sa figure et on ne la nourrit que de viande jusqu'à son entier réta- » birssement. Le mari a soin de s'absenter lors des couches de sa

est assistée des matrones du cnmpement; aucun soiiT même élémentaii'e d'hygiène n'est apporté à l'opération ;^ si l'enfant se présente mal, si l'accouchement n'est pa& régulier, la mère n'a que peu de chances d'être soulagée (1) ; toute complication est presque à coup sûr fatale pour elle.

Si l'enfant est un garçon, il est accueilli avec joie et les gueiriers tirent des coups de fusil en son honneur \ les femmes des tribus maraboutiques célèbrent sa naissance par desyou-you (zegharît). Si l'enfant esinne fille l'indifTérence est de règle. La femme ne représente pasla famille devant Dieu.

L'enfant porté par une captive s'il est né de gens riches, appliqué sur les reins de sa mère par un lam-^ beau de guinée, à la mode nègre, s'il est né de parents pauvres, couché la nuit dans un berceau (doh') qui n'est qu'un petit hamac de nattes, s'habituera au soleil, au vent et aux intempéries des saisons. Cependant les

» femme ; car dès qu'elle ressent les premières douleurs, elle » pousse des cris horribles, et adresse à son mari les injures les » plus grossières et les plus indécentes : c'est encore un usage ».

R. Caillié, op. cit., I, p. 144.

(1) a L'opération se fait dans la position accroupie, la femme » étant à genoux, les cuisses écartées et les mains cramponnées à » un appui quelconque, elle est assistée par quelque vieille matrone » professionnelle Lorsque la présentation ne se fait pas par la » tête, on essaie de pratiquer la version en chavirant la malade les » pieds en haut, la tète en bas ; quand l'enfant ne donne plus signe » de vie et que l'expulsion ne peut se faire, on coupe les membres » au fur et à mesure qu'ils se présentent àla vulve. Après l'accou- » cbement, la mère doit, prendre un repos de 40 jours, elle se cou- » vre la figure d'antimoine, himera maure, tngout ouolof, et jus- » qu'au baptême porte un poignard pour chasser les mauvais )) esprits et les éloigner de l'enfant ».

Une mission au Shièffal. — Les races, par le D' Lasnet, Maures, p. 24.

Cfr. aussi Histoire des accouchements chez tous les peuples, par le D' WiTowsKi (Stcinheil, édit. Paris), passim.

inaladies infanliles faucheront les plus faibles, estropieront à jamais partie des autres; l'entérite, la syphilis héréditaire, la tuberculose, les granulations attaqueront les malheureux et le fatalisme de l'Islam inclinera souvent les générations devant la volonté d'Allah. On les soignera d'abord par les simples peu nombreux de la région, puis par les saintes amulettes ; on ira enfin trouver le médecin français, ou l'officier du poste le plus proche ou n'importe quel français, car l'européen ^st un êti'e en rapports plus ou moins familiers avec Satan qui lui indique des remèdes merveilleux. Quand Dieu ne guérit pas, on va trouver le diable. Que nul ainsi consulté ne refuse ses soins ou sa peine ; soulager un malheureux est toujours faire de la bonne politique (l).

(1) « Les Maures sont très sensibles aux souffrances ; le moindre fi mal les accable. Un boninie pour un léger mal de tête se plaint fi comme un enfant. Voici les remèdes dont l'usage est le plus » répandu chez eux. Dans toutes leurs maladies, ils observent la .♦) diète et ne prennent qu'un peu de lait pour nourriture ; mais, fi quand ils sont convalescents, ils ne mangent que de la viande » pour accélérer leur rétablissement. Lorsqu'ils ont mal à la tête ils » se la sern^nt avec un bandeau le plus fortement qu'ils peuvent. i) l^our le rhume ils s'introduisent du beurre fondu dans le nez. au )) moyen d'un petit vase auquel est adapté un tuyau ; ils prétendent » en obtenir beaucoup de soulagement, surtout pour le rhume de » cerveau. Quand ils ont des maux d'estomac, ils font une tisane » composée d'un demi-verre d'urine de chameau, mêlée dans deux )) bouteilles d'eau. L'écorce de mimosa brûlée et réduite en poudre w sert pour toute sorte de coupures, brûlures, contusions, etc. ; on )) en fait un onguent en le mêlant avec du beurre, et l'on en frotte » la partie malade deux fois par jour. Ils traitent les douleurs avec i) la feuille du baultinia pilée, mêlée avec de la gomme réduite eu » poudre et un peu d'eau ; ils en mettent une couche sur la partie )) allectée ; la gomme en séchant forme une croûte qu'ils laissent )) tomber d'elle-même ; ils font quelquefois brûler la gomme pour )) s'en servir. Le froid leur occasionne souvent des douleurs à la fi figure : ils ont pour cette partie du corps un remède particulier ; » c'est une pierre rouge, fort dure, qu'ils trouvent sur les monta-

— Go —

Le liuilième joui* de sa naissance on Impose à l'enfant. un nom de favorable augure ; à celte occasion le père Immole un ou deux moutons.

Le septième ou huitième jour de la naissance d'une fille, une vieille du campement opère sur elle l'excision clitoridienue (1) ; cette cérémonie ne donne lieu à aucune (èle ; il est tellement déshonorant pour une femme de ne

» gnes ; ils la broient en la frottant fortement sur un caillou ; ils » en obtiennent une poudre avec laquelle ils frictionnent à sec la » partie malade. On voit souvent des personnes qui ont la moilic » de la ligure rouge, quelquefois un œil ou un coin de la joue, lis « nomment cette pierre lahméré ; je crois que c'est une espèce de » sanguine: ils eu font de l'encre rouge en la délayant avec de » l'eau gommée. . . Ils sont sujets à la fièvre ; ils n'y connaissent » point de remède; mais (juand ils en sont atteints, ils boivent du » lait gommé J'ai vu une femme qui l'avait depuis un mois, se i) frotter la tête avec du beurre très chaud, dans lequel on avait )) mis du girolle pilé.

)) Les purgatifs sont rarement employés, quoiqu'ils en connais- » sent l'usage. Ils ramassent le séné, ([u'ils appellent falagé ; » lorsqu'ils veulent s'en servir, ils le pilent dans un mortier avec » quelques fruits de zizyphus lotus, délaient la poudre dans une » bonne quantité d'eau, et la donnent à boire au malade.

» La gale... est assez rare chez les Maures. Quand quelqu'un « en est atteint, il évite tout le monde. On le traite avec de la i) poudre à tirer, détrempée dans l'eau, dont il se frotte tout le » corps. Tels sont les traitements que j'ai vu employer chez les j) Maures, et dont ils tirent bien peu de soulagement. »

R, Caillié, op. cit., I, p. 107, 108, 109.

(1) « Le clitoris est soulevé avec une aiguille et coupé avec ua » couteau, les jambes sont ensuite attachées et le pansement est « fait avec du beurre et de la poudre de bois. »

Une rnùsioii au Sénégal. Les races, par le D' Las.net. Maures, p. 2o.

« [En Egypte] les jeunes filles réclament elles-mêmes celte opéj) ration barbare, parce que les hommes pensent qu'épouser une » femme qui a son clitoris, c'est comme si on se mariait à un » homme. Le clitoris excisé est séché avec soin et réduit en poudre ; j) il jouit chez le peuple de la réputation de guérir certaines )) ophtalmies. » (D' Zambaco, cité par Witkouzki, Histoire des accouchements chez tou es peuples, t. i, p. y74).

pas être excisée, que si elle ne l'était pas, elle ne trouverait aucun époux qui voulût d'elle. La pire injure qu'unefemme puisse lancera une autre est de la traiter de non coupée.

Le garçon est circoncis vers sept ou huit ans ; le forgeron du campement est d'ordinaire chargé de ce soin ; à son défaut un hartani, ou un marabout présent au camp est prié de le remplacer dans cet office. Le prépuce est tiré à travers un trou étroit pratiqué dans un morceau de cuir (djilda) ; la peau est liée par derrière avec un fil^ et un rapide coup de couteau la tranche ; ce procédé est fort douloureux ; cependant il est honteux et de mauvais augure pour l'enfant de crier, de pleurer. S'il demande à ce moment cheval, captif, chameau ou autre cadeau à son père, celui-ci est tenu par la coutume de le lui donner; si l'enfant se plaint pendant qu'on l'opère, il n'a plus droit au cadeau. Aucune fête n'est célébrée pour la circoncision des mâles.

La circoncision et l'excision sont un souvenir des vieux âges, des sacrifices sanglants à la divinité; les prémices des organes sexuels ont remplacé l'offrande complète du mâle et de la femelle au Moloch dévorateur ; il est à remarquer que l'excision est en abomination à beaucoup de musulmans en dehors de la Mauritanie et de l'Afrique noire; quant à la circoncision, il n'en est point parlé dans le Qoran ; les dévots expliquent cette abstention en supposant que Mohammed est né circoncis par Dieu lui-même.

Il est d'habitude de raser la tète des enfants en réser- A^ant certaines mèches; chaque famille a sa coijjure spéciale héréditaire ; les uns possèdent la guettai/a^

touffe au sommet du crâne; les autres le ow// (,^^r-^),

touffe au-dessus du front; les autres le giiern ( .y*^) ou

les groiin L)j^^-^), touffes au-dessus de chaque tempe ;

les autres le tebbib (^^--^), crùte médiane qui partage le crâne de la nuque au front ; les autres le chiq' (^— i--^) tète rasée d'un seul côté. Les enfants des captifs ont la coiffure familiale de leurs maîtres.

Les enfants des pauvres de basse classe, zenaga, harraline ou captifs, vont garder les troupeaux ; les autres répètent le Qoran sous le bâton d'un taleb payé une djeddia (chèvre de deux ans) par hizb ou fraction du Qoran retenue mot pour mot par le disciple (le Qoran est partagé rituellement en soixante liizb à peu près d'égale étendue).

Les filles, dans les tribus maraboutiques, apprennent à lire et à écrire; leur instruction est souvent aussi soignée que celle de leurs frères. Dans les tribus guerrières, l'enseignement reçu par les enfants se borne aux éléments de la religion et à quelques versets du Qoran.

Chez le mâle, à l'âge de quinze ans ou lors de l'apparition des signes extérieurs de la puberté, chez la fille à la survenue des règles, l'enfant est tenu au jeûne musulman obligatoire; dès l'âge de dix ans il est astreint à la prière. La femme doit remplir les mêmes devoirs religieux que l'homme (sauf pour la guerre sainte à laquelle elle ne contribue que de ses deniers).

Dès qu'ils sont pubères, le garçon et la jeune fille doivent couvrir d'un voile leurs parties sexuelles.

Dans les tribus guerrières, à peine sorti de l'enfance, le jeune homme accompagne ses aînés dans leurs incursions sur le territoire des tribus ennemies où ils vont enlever des troupeaux et des biens (l). On connaît en Mauritanie :

(1) L'armement dos guerriers se compose du fusil fmedfaj, et du [)oignard. Ce dernier, lorsqu'il est droit, est le sekkin selba OLJl*o ; lorsqu'il est courbe, le sekJdn khandjar. Les marabouts ne portent d'autre lame qu'un couteau minuscule, dit mous hassana Ci\31-«^aw ^^ qui leur sert de rasoir.

Le rezzou^ qui est toute expédition à main armée; Le redjli, qui ne comporte que des hommes à pied ; Le medjbour, où ne se trouvent que des hommes à chameau; La saguj où n'entrent que des hommes à chevaL

Les jeunes filles sortent hbres et non voilées, se lient facilement avec les jeunes gens de leur âge; les mariages s'arrangent ainsi d'eux-mêmes ; la demande officielle se fait par l'intermédiaire d'un parent ou d'une parente ; le contrat existe du seul consentement des parties ; il n'y a ni acte écrit, ni intervention de qadi ; la bonne foi est de règle en cette matière. Une dot est versée à la famille de la jeune fille par son fiancé (1); dès l'accord formé, la jeune fille donne à son fiancé un chameau en cadeau (djemel el àroilis). Les formalités du mariage sont tellement simples et rapides que les naissances avant mariage sont très rares chez les Maures; si par hasard une jeune fille enceinte ne peut se faire avorter, elle sera déshonorée à jamais dans les tribus maraboutiques; dans les tribus guerrières, et en particulier chez les Oùled Ahmed ben Dahmane, ou dans les races princières, elle sera mise à mort et égorgée par son père ou son frère.

Le mariage a lieu en présence des parents de la jeune

;i) « En droit musulman, le mariage est un contrat bilatéral non » solennel qui ne nécessite l'intervention d'aucun magistrat. Les » conditions essentielles sont, outre la publicité : l'un douaire qui » est dû en deux portions, au comptant et à un terniode dix ou vingt )) ans, par l'époux à l'épouse et qui devient la propriété de celle-ci » par l'accomplissement du mariage ; 2" la tradition réelle ou fictive » de la femme; 3° le consentement de son tuteur; 4° l'acceptation » de l'époux. Le consentement de l'épouse n'est requis que lors- » qu'elle est sui iuris, et dans ce cas elle ne peut le donner que » par l'intermédiaire d'un mandataire qui prend la place de tuteur».

Seignelte, Code mmulinan par Khalil, p xxvi.

fille et devant une djennaâ de musulmans ; un marabout prononce les prières de bénédiclion. Le mari consomme le mariage chez les parents de sa femme; la dot n'est payée qu'après la consommation du mariage. Le Maure n'attache aucun prix à la virginité.

Pendant huit jours, le mari n'a le droit de voir sa femme que pendant la nuit; pendant le jour il ne peut rester auprès d'elle.

Le jeune homme ne doit fumer ou manger ni devant son père, ni devant son frère aîné, ni devant son beaupère, ni même devant quelqu'un qu'il respecte. Le beaupère ne doit pas manger devant son gendre. Un célibataire ne doit ni manger ni fumer devant un père de famille dont il pourrait un jour épouser la fille. Les mêmes interdictions existent pour les femmes. (Les femmes des guerriers fument à tout âge; celles des marabouts attendent pour cela d'avoir un certain âge).

La jeune femme va toujours opérer chez ses parents son premier accouchement .

« Le mariage est résiliable par la seule volonté do » l'époux, sans autre formalité que l'expression de cette » volonté. Le divorce a la forme d'un affranchissement » pur et simple ; mais l'époux divorçant ne peut récla- » mer le douaire payé par lui. . . De même que l'esclave >• ne peut s'affranchir, la femme ne peut divorcer.

» La disposition relative à la perte du douaire paraît » avoir eu pour but de rendre les divorces moins fré- » quents; mais elle a été, le plus souvent,. éludée par la » mancipation, sorte de »■ injure C(?.s.siO » («-W), contrat » par lequel la femme rachète sa liberté moyennant une » compensation acceptée en justice par l'époux, et qui » est ordinairement le remboursement du douaire. C'est » le divorce par consentement mutuel.

» Le divorce d'office ne peut être prononcé par le » Magistrat au lieu et place de l'époux, que pour cause

» d'absence justifiée ou de sévices juridiquement » établis (l) » .

Lorsqu'une femme divorce, chez les Maures, si elle est obligée de restituer sa dot, les coutumes l'autorisent à aller mendier de campement en campement une quantité de biens équivalente à celle qu'elle doit restituer ; cette femme est dénommée lemmama (qui rassemble).

Lorsqu'une femme divorce, dans tous les cas les jeunes gens de son campement lui envoient des cadeaux; il est honorable pour elle de ne pas les accepter. Quelquefois les jeunes gens se cotisent pour acheter un bœuf ou un chameau qu'ils tuent en l'honneur de la divorcée, et dont ils distribuent la viande aux harratine et aux captifs.

A V agonie, l'homme est entouré de ses parents et de ses amis qui lui font sans cesse répéter la formule de la foi musulmane (il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est le prophète d'Allah). Dès le décès, il est immédiatement lavé; on lui racle la plante des pieds; on lui bouche avec des tampons d'étoffe les ouvertures naturelles du corps ; on le roule dans un linceul de coton blanc, et, récitant des versets du Qoran, on le transporte à bras, ou sur un bœuf, ou sur un chameau, selon la distance à parcourir, dans un cimetière sanctifié par la sépulture d'un marabout mort en odeur de sainteté; on l'enterre la tète tournée dans la direction de la Mecque; une pierre est dressée à sa tète, une autre moins élevée à ses pieds ; une pierre supplémentaire entre les deux principales indique le tombeau d'un mâle. Deux ou trois joui's après les funérailles, la famille du mort tue un mouton dont lu viande est distribuée aux pauvres; une épitaphe commémore parfois le nom du défunL et de son

(I) Seignette, Code musulman, par Kliclil, pp. xxvi-xxvn.

-ascendance. Il faut qu'un résident ail soin d'empêcher toute dégradation aux monuments funèbres.

Quand un campement arrive dans les environs d'un <:imetière où plusieurs des siens furent enterrés, il est de bon augure pour lui de sacrifier un mouton dont la viande est donnée aux pauvres. Les gens pieux opèrent le même sacrifice toutes les fois qu'ils s'installent près d'un cimetière.

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