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CHAPITRE XV Les Confréries religieuses

Les schismes et les hérésies avaient abondé dans lespremiers siècles de l'Islam; la religion était dissséquéed'autre part dans les écoles philosophiques qui, persécutées elles-mêmes par le dogme, cessèrent peu à peu leurenseignement et tombèrent dans l'oubli. C'est une erreur de croire qu'un schisme ou une hérésie constitue pour l'esprit humain un progrès vers la pensée libre; schismes et hérésies prétendent seulement restituer une religion dans sa pureté primitive; ils formulent des propositions nouvelles ou contraires à celles professées parla majorité des fidèles; or, comme la part apportée par l'interprétation dans un sens toujours plus strict est toujours pins considérable dans la constitution du dogme au cours des âges, il arrive que ce qui fut hérésie au début est orthodoxie à une époque ultérieure.

Dansl'évolution islamique, on trouve, ainsi qu'au début, l'ascétisme fut proscrit par la religion : « Point de vie monacale dans l'Islam », disait Mohammed. Mais par là même qu'il prescrivait des devoirs envers Dieu, le Qoran

(1) Consulter à ce sujet : Rinn, Marabouts et Khouayis (Alger, Jourdan). — Dupont et Coppolani, Les confréries religieuses musulmanes (id.). — Le Chàtelier, L'Islam dans l'Afrique accidentale.

fondait l'ascétisme. En effet, il était naturel que l'homme pieux, pour plaire à la divinité et se créer des mérites, lion seulement suivît rigoureusement les observances prescrites à tout croyant, mais encore consacrât uniquement sa ^ie à les suivre et à méditer la parole de Dieu. Le Livre ordonne le mépris des richesses ; l'humble devant Lui s'efforcera d'atteindre à la pauvreté absolue ; il ordonne lejeùne trente jours par an, son fidèle jeûnera un jour sur deux, ce qui est la limite expresse établie par le Qoran ; aux cinq prières réglementaires, il en ajoutera de surérogatoires et répétera sans cesse les louanges divines entre ses prières. Bientôt, par la bénédiction suprême, ses facultés s'exalteront ; ne vivant plus que pour Dieu, il finira par vivre en Dieu; il n'existera plus à proprement parler qu'en état d'extase (1). Et la

(1) Un philosophe du xii' siècle de noire ère, l'andalou Ibn Tofaïl, décrit, dans son roman de Hayy-ben-Yaqdàn, sorte de Robinson Crusoé mystique, l'arrivée à l'extase, ainsi qu'il suit : « Il se réduisit à demeurer immobile dans le fond de sa caverne, tôte baissée, paupières closes, s'abstrayant des objets sensibles et des /acuités corporelles, concentrant ses préoccupations et ses pensées uniquement sur l'Etre nécessaire, sans lui associer rien d'autre. Dès que s'offrait à lui l'image de quelque autre objet, de toutes «es forces il l'éloignait de son imagination et la chassait. Il s'entraîna à cet exercice et il y travailla longtemps. 11 lui arrivait de passer plusieurs jours sans manger et sans remuer. Et, au plus fort de cette lutte, parfois disparaissaient de sa mémoire et de sa pensée toutes les choses autres que son essence propre. Mais cette dernière ne disparaissait pas tandis qu'il était plongé dans la vision de l'Être Véritable et Nécessaire; et il s'en aillligeait, sachant que c'était là un mélange dans la vision pure, et un partage de l'attention.

» Il persévéra dans ses efïorts pour arriver à l'anéantissement de sa personnalité, à la complète absorption dans la vision de l'Etre Véritable ; et il y réussit enfin : tout disparut de sa mémoire et de sa pensée, les cieux, la terre, et tout ce qui est entre eux, toutes \os formes spirituelles elles facultés corporelles, et toutes les facultés séparées de toute matière (c'est à dire les essences qui ont la notion de cet Etre) ; et sa propre essence disparut avec tout le reste.

foule des croyants viendra implorer son intercession auprès du ciel dont l'accès lui est facile; l'émanation de Dieu concentrée en lui rend son approche miraculeuse. Il est saint (ouali) sur ia terre et devant Dieu.

Et des disciples l'entoureront, le suppliant de leur indiquer la voie de la perfection ; celui parmi eux qui se distinguera par sa piété envers le Maître et le respect illimité qu'il a pour ses pratiques extra-humaines sera son lieutenant ; des chefs de prières montreront aux foules comment on peut se guider vers les empyréeséternels ; une société religieuse se créera d'elle-même; elle aura une hiérarchie dont le chef sera le saint. Le but de ces sociétés ou confréries qui pullulent dans l'Islam est donc, par l'intercession d'un saint, de procurer aux croyants, par une obéissance stricte à sesinjonctions, le moyen d'approcher de la dioinité. Une série de stations, dont la première est \'d pauvreté, conduit l'illuminé, peu à peu, à l'état parfait de submergé en Dieu ; au dernier stade, les 100,000 voiles des secretséternels s'écartent devant lui, il aperçoit l'Impénétrable et conçoit l'ineffaçable mystère de l'Unité Divine ; il comprend dès lors le verset du Livre : <> Allah fait émaner la création de lui et la fait rentrer en lui-même ". Il n'est plus semblable aux autres hommes, son

Tout cela s'évanouit, se dissipa a comme des atomes dissémines (Qoran, sourate lvi, v. 6) » et il ne resta que l'Unique, le Véritable, l'Être permanent, qui lui dit avec Sa parole, qui n'est pas une notion suraioutée à Son essence : « A (jui appartient aujourd'hui la Souveraineté? — Au Dieu Unique et Irrésistible (Qoran, sourate xl, V. 16». Il comprit ces paroles... Il s'abîma dans cet état: et il perçut « ce qu'aucun œU n'a vu, ce (ju'aucune oreille n'a entendu, ce qui ne s'est jamais présenté au co'ur d'un mortel (hadits (jodsi, parole révélée qui ne figure pas dans le Qoran. El Bokiiari» vol. VI, p. 115). »

Hayy ben Yaqdhàn, texte arabe et traduction française, par Léon Gauthier. Alger, Fontana, 1900, pp. 90-91.

effusion en Dieu (fltisal) l'a marqué à jamais du sceau de l'éternité (baraka); il fait partie de la divine phalange qui sur terre protéine l'Islam. Si Dieu le lui permet il sera enfin le centre (ghouts e^-^emân) du cercle harmonieux du monde.

La confrérie religieuse aura donc à sa tête l'homme divinisé (cheikh), sans maître ici-bas, sans puissance en ce monde au-dessus de la sienne. Son lieutenant r/f/ia///«j détient une partie de ses pouvoirs; le lieutenant est parfois assisté d'un intérimaire (naïb). Audessous de lui sont les chefs de groupes ou de régions (moqaddem), par l'intermédiaire desquels le cheikh fait (connaître à ses ouailles ses instructions. La confrérie religieuse musulmane a, en effet, pour caractère prin- <;ipal l'immensité de son action et de ses ramifications <lans le monde ; moqaddem et khouan épandent avec passion par tout l'islam le renom de leur cheikh miraruleux. Cette propagande est sans cesse plus active, sans cesse plus fructueuse. Au-dessous du moqaddem sont les affiliés qui s'appellent entre eux du nom de frères (khouan). Dans certains ordres, le moqaddem est élu par les frères et agréé par le cheikh ; dans le plus grand nombre il est désigné directement par le cheikh i\m lui remet un diplôme udjaza) sur lequel sont écrites les doctrines de la confiérie.

Le moqaddem a le droit de conférer, désormais, aux profanes l'initiation (ouerd) comportant la connaissance de divers (y/A-r (prière révélée) et le /ro/zo«i (oraison particulière) à réciter en particulier ou dans l'assemblée des frères [hadra). Ceux-ci se reconnaissent à des mots d'ordre ou à des chapelets spéciaux qui leur servent à prononcer les litanies prévues par le rituel de leur ordre.

La science de l'ouerd et des pratiques extérieures de la confrérie suffit à la masse illettrée. A l'homnle d'inteliigence et d'instruction supérieure est réservée une plus

'haute initiation occulte, celle des secrets mystiques qui, par des voies tantôt courtes^ tantôt rapides, conduisent à l'absorption en Dieu.

Les femmes peuvent participer aux faveurs célestes, dispensées par le cheikh ; elles ont droit dans l'ordre à l'affiliation et aux grades.

Auprès du cheikh et du moqaddem accourent des -étudiants {tolba), des élèves heureux de recevoir sous l'influence de sa sainteté l'enseignement du Qoran et de ses sciences annexes. Des constructions se bâtissent, un centre stable de prières est né ; c'est l'établissement intermédiaire entre le couvent et l'école, c'est la ^aouta qui renferme tout un personnel annexe de professeurs ^mouderrès), de serviteuj-s, etc.

Les ressources de la confrérie et de la zaouïa sont dues aux abondantes aumônes des fidèles ; souvent les dignitaires ou les préposés de l'ordre vont eux-mêmes ■faire des quêtes {siard) dans les pays d'Islam ; des terres sont attribuées à la confrérie par la constitution de biens Jiabous ; elles sont cultivées par les prestations volontaires (touiza) des croyants. Ces redevances, souvent exigées par les desservants de l'ordre sous peine de •malédiction divine, contribuent à appauvrir, dans une sensible mesure, les prolétaires indigènes de l'Afrique septentrionale et de l'Afrique occidentale.

Le culte des saints a trouvé chez les Berbères un terrain particulièrement fertile ; aussi a-t-il pris chez eux une extension considérable ; la puissance des confréries religieuses en Afrique est telle qu'elle tend à remplacer un peu partout celle du pouvoir séculier ; leurs cheikii, leurs moqaddem sont devenus les dieux tutélaires et visibles de la contrée où ils séjournent, et le caractère des offrandes régulières (hadia), des aumônes (ziara) qu'on leur fait, est moins le désir que l'on a d'obtenir la rescousse de leurs prières auprès d'Allah, que l'intense

peur que l'on a de leur colère ou de leur simple mécontentement. Les dieux païens ne sont point morts ; pour évoluer, il leur a suffi de changer de nom, de s'ennoblir ■de l'Islam.

En Mauritanie, la plupart des tribus maraboutiques appartiennent à l'oi'dre des Qadrya. Cet ordre est sous la protection du célèbre saint Abd el-Qader el-Djilani {1079-1166 de notre ère}, né dans les environs dcBaglidad, où il est enterré. Ses doctrines sont larges et philanthropiques, sans distinction de religion ; la mystique la plus exaltée est enseignée dans ses zaouïa et amène, par des pratiques inouïes d'ascétisme, à l'extase qui récompense le bon ouvrier de ses peines ; il recommande de porter à leurs dernières limites les devoirs de -charité, de piété et d'humilité.

Les khouan les plus pieux, qui ont accompli leur pèlerinage à la Mecque, vont adorer le saint à Baghdad, ■oîi on leur remet la généalogie mystique de Sidi Al)d cl Qader et le rituel ou dikr de sa confrérie ; le tout forme un rouleau de parchemin qui a quelquefois trois mètres de longueur; son détenteur acquiert par sa possession d'immenses pouvoirs dans l'invisible.

Les qadrya formèrent dans le Touat la célèbre zaouïa de Kounta, dont la prépondérance fut établie dans l'Azaouod par Omar el-Bakkaï, où ses disciples prirent le nom de Bakkaïa. Depuis, dans l'Adrar, le Cheikli Mohammed el-Fadel donna à l'ordre un vaste essor (fadelija). Cheikh Sidia (I), Cheikh Saad Bou qui repré-

(1) Marabout d'origine tendgha. Cheikh Sidia est un personnage religieux et politique qui, par son renom de sagesse, de savoir et de piété, a acquis une influence considérable dans les pays maures, où sa riche bibliothèque est célèbre. Cop[)olaui l'entourait de la plus grande considération et une très vive aiuilié liait ces deux hommes ; le ton alîectueux de leur correspondance suffit pour ca témoignei.

sentent maintenant la confrérie dans le Trarza et le- Brackna se sont ralliés à la cause française, à laquelle est peut-être hostile leur parent Ma el-Aïnin, ^u nord de TAdrar. Ce sont ces hommes, dont l'intelligence est supérieurement aiguisée par d'immenses lectures et par une expérience toute cléricale du monde, qui sont ou seront nos meilleurs agents de pénétration pacifique.

Une autre confrérie, celle des Tidjanija,?i des adeptesen Mauritanie, surtout dans la tribu maraboutique des- Idaouali. Elle a été fondée par le saint Ahmed ben Mohammed el-Tidjani, né à Aïn-Mahdi, dans le Djebel- Amour, en 1737-38. C'est une association religieuse de dévots au Prophète.

C'est ainsi que, le 16 juin 1904, Coppolani écrivait à Cheikh' Sidia :

« Tu sais combien je serais heureux de rehausser ton prestige- » aux yeux des musulmans de ce pays, toi qui le premier as su » gagner ma confiance et me prêter un réel concours pour la paci- » fication du pays. A cause de ta grande amitié et du prestige que » je tiens à te conserver et à grandir, je me propose de me rendre » bientôt en pays trarza où, en présence du plus grand nombre » de toiba et de guerriers possible, je m'occuperai de te donner un » témoignage public de notre attachement. »

Walgré son renom de sainteté. Cheikh Sidia n'était pas à l'abri des incursions des pillards venus de TAdrar, et ses gens, les (Julad Biri, avaient souvent à soulïrir des incursions des Ouled bou Sebâ.

C'est pour créer une zone protégée susceptible d'abriter les tribus qui étaient venues à nous, que Coppolani avait fondé les postes de Kroufa (1902-03), Boutilimit (1904), Aleg, Mal, Mouit et M bout (1903-04).

Cheikh Sidia fournit à Coppolani, au départ de la mission Tagant-Adrar (1904-U.')), un goum de vingt-cin(| Oulad Biri pour l'accompagner et plaça son gendre à la tète de ce goum. Il mit en outre à sa disposition cent chameaux sellés pour monter le goum algérien et une partie du goum maure. 11 envoyait en même ten)ps une troupe d'Oulad Biri faire une diversion vers l'Adrar.

L'émir Abd el-Kader, en Algérie, était un Tidjani.

Les doctrines de cet ordre se font remarquer par lenr extrême intolérance et leurs appels à la violence contre toute domination chrétienne. En Algérie l'ordre des Tidjani nous voit maintenant avec sympathie; cela a amené une scission dans Tordre et les fanatiques en Afrique Occidentale ne relèvent plus que de l'école sectaire de la zaouïa de Fas (1).

Les grands chefs religieux de la Mauritanie sont loin d'avoir été respectés par les guerriers qui, entre leur anathème et la possession d'un beau troupeau, n'hésitaient pas et enlevaient le troupeau ; aussi favorisèrentils notre occupation ; il leur fut facile, par des textes appropriés, d'établir que Dieu dans ses desseins impénétrables avait prévu de toute éternité que la paix serait rendue à l'Islam par l'infidèle.

On ti-ouve aussi en Maui-itanie quelques chadclija. Cette confrérie doit son origine à Abou el-Hassau Ali ech-Chadeli, né en 1196-97 de notre ère, à Ghenara, village près de Ceuta, ou à Chadela, près du Djebol- Ziifran, en Tunisie. 11 enseigne à ses disciples le chemin spirituel qui mène à l'absorption en Dieu et leur recommande de méditer sans cesse sur le mystère de l'unité divine.

Dans l'Adrar occidental existe un ordre qui dérive des Quadryya, c'est celui des Ghoudhf, dont les doctrines mystiques rappellent celles de la gnose; les femmes sont affiliées en assez grand nombre à cette confrérie, qui groupe ses adhérents aux environs d'Oudjeft, où elle l)Ossède une maison ; lors de leurs assemblées, hommes et femmes, sous l'influence de l'effusion divine, dansent

(t) C'est dans les croyances mystiques de l'ordre des Qadrya que les deiouich du Soudan égyptien puisaient leur dévouement au mahdisme. L'ordre des Tidjanya atteignit, avec El-Hadj Omar, le plus haut degré de sa puissance dans le Soudan français.

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ensemble; les femmes dans leur exaltation se dépouillent de leurs vêtements, la chair s'annihile devant Dieu, et l'orgie céleste, au rythme des tam-tam et des chants de louange, se prolonge de longues heures. C'est par l'accointance d'une de ces femmes que l'homme se trouve réellement mejdoub, fondu en Dieu.

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