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CHAPITRE XVI

Les confréries religieuses et l'action politique de la France.

L'immense développement pris à notre époque, d'un bout à l'autre du monde musulman, par les confréries r-eligieuses, véritables sociétés occultes dirigées par des chefs aveuglément obéis, indique la vitalité, si extraordinaire pour le scepticisme européen en matière de culte, de l'Islam. Pour concevoir sa puissance actuelle, il faut se reporter à notre moyen âge, ère de foi ardente dont l'idéal social était la théocratie ; les obscurs débuts du christianisme qui mit plusieurs siècles à affirmer ses dogmes et plusieurs autres siècles à constituer la suprématie spirituelle de l'évèque de Rome, joints à la complexité d'une théologie fertile en hérésies, retardèrent la mise en œuvre pratique de la prédominance définitive du spirituel sur le temporel, et, au moment même où cette conception allait triompher, la résurrection des cultures grecque et romaine, dont le souvenir avait hanté le moyen âge, la rendit à jamais illusoire, en ressuscitantavec les civilisations antiques, la critique et le libre examen. L'Islam n'a pas connu ces arrêts et ces retards, car il a été plus qu'une religion, il a été une civilisation, qui, superposée à la barbarie bédouine, s'est entièrement fondée sur un livre d'une superbe litté-

rature, le Qoran, dont la langue mathématique est parlée et comprise par tous les musulmans, dont la valeur est celle des tendances morales de son époque.

Les khalifes, autrefois, avaient des armées pour imposer aux peuples mécréants la simplicité de l'Islam; aux khalifes ont succédé, comme maîtres plus ou moins légitimes de la religion, les sultans de Constantinople; ceux-ci, par suite de divers événements, ont perdu une partie de leur pouvoir temporel et ont vu leur pouvoir spirituel se relâcher ; or ces pouvoirs doivent, selon le Qoran, ne jamais se séparer (1), et la politique mondiale de Constantinople est de s'attacher à renouer les liens rompus; ce but elle ne peut l'atteindre par l'emploi de la force ouverte, elle a en conséquence adopté une méthode qui est : 1° de faire considérer le sultan comme un pape de l'Islam, de qui émane toute vérité et toute bénédiction fructueuse ;

(1) « Les empires naissent de la nécessité où se trouvent les » honnnes de vivre en société. II y a trois espèces d'empires : le » despotisme 'fmolk 1, le gouvernement réglé par les lois fsiaça^ ») et lekhalifat. Dans le premier, le peuple travaille pour accomplir )) les projets et satisfaire les caprices d'un seul individu ; dans le j) second, il agit d'après certaines prescriptions établies par la )) raison humaine en vue des intérêts matériels seulement ; dans la » troisième, il obéit à une loi promulguée par un législateur ayant » une mission divine, loi par laquelle le bonheur des hommes est » assuré dans la vie future, ainsi que l'accessoire de ce bonheur. « leur bien-être dans ce monde-ci. Le droit de faire exécuter la loi » révélée appartient au législateur et ensuite à ses successeurs ou » l<alifes.

» Le mot khalifat signifie lieutenanre ; le khalife est lieutenant » du législateur, revêtu de l'autorité spirituelle et temporelle; son » devoir est de maintenir la religion et de l'employer pour gouver- )) ner le monde. Son titre est Khalife du Prophète de Dieu; celui » de khalife ou lieutenant de Dieu ayant été rejeté par Abou » Bekr et ne pouvant soutenir l'examen de la raison : en edet, » lieutenance suppose l'absence du chef; or, Dieu est présent par- )) tout et à tout instant. (Ibn-Khaldoun, l'foléijomènes, cité par de » Slane, in Histoire des Berbères. Appendice, ii, p. 4%. »

2o d'avoir à sa dévotion les chefs de confréries reli- 45ieuses, de telle sorte qu'ils soient autour du sultan ce •que les chefs de congrégations catholiques sont autour •du pape. Mais les congrégations catholiques sont des -associations de quelques religieux, tandis que les confréries musulmanes représentent, dans leur ensemble, non pas les souhaits de particuliers, mais Vimmense désir de l'Islam entier de renaître à la vie du monde. U ^st alors facile de voir ce que cette force, une fois -acquise par Constantinople, pourrait devenir dirigée par •des gens habiles, braves et fanatiques.

Les nations européennes que les nécessités de leur expansion commerciale ontobligées à occuper les terres d'Islam, afin de les mettre en valeur selon les procédés du progrès moderne, sont directement menacées parcetle évolution de la politique musulmane ; aussi, dès qu'elles 'l'ont pu, se sont-elles proposé d'enrayer ou de modifier à leur, profit le mouvement des confi-éries religieuses; le procédé de lutte ouverte n'est pas possible, car lutter •contre les confréries religieuses serait combattre l'Islam ■entier sur le terrain desa religion et, parsuite, entretenir soi-même d'incessantes révoltes, coûteuses à réprimer, •dangereuses pour l'avenir économique dun pays ; il faut .se seroir des confréries tant qu'elles détiennent une •indéniable influence politique, et s'attachera les réduire à de simples associations purement locales n'allant pas •chercher leur mot d'ordre au dehors. Il existe divers «loyens pour obtenir ce résultat.

Le premier consiste dans une sorte de décapitation des confréries ; il consiste à gagner leurs chefs par des avantages matériels spéciaux qu'il est facile de trouver 4orsqu'on a à sa disposition les ressources administratives du pays; mais il est de la plus haute importance •qu'aucun de ces avantages ne soit de nature à accroître d'importance personnelle de celui qui en bénéficie, car il

s'en servirait peut-être contre nous, et pourrait en tous^ cas nous gêner dans notre action en clierchant à nous imposer sa volonté; nous devons nous servir de lui et lui ne doit pas se servir de nous; une politique de cfr genre est extrêmement délicate à conduire et nécessite une connaissance approfondie des hommes que leur intelligence a placés à la tète des confréries de l'Islam ; et cela ne s'acquiert pas en un jour.

Un second procédé de réduction consiste à entretenir les dissensions intestines que l'ambition de certains personnages suscite au sein de la confrérie ; lorsque c& fait se produit, et il se produit souvent, il est sans exemple que le chef administratif du pays ne soit pu& choisi comme confident ou arbitre par les intéressés; il doit alors borner son rôle à maintenir l'ordre public, et se garder surtout de prendre parti dans la querelle, querelle souvent terminée par une scission. Le principedivide ut imperes est ici plus efficace que jamais.

Un troisième procédé consiste à organiser le cultemusulman en culte d'État subventionné par l'État, et dont les desservants sont recrutés par lui parmi les jeunes gens élevés dans les médersas et imprégnés, souvent à leur insu, de civilisation occidentale. Le culteofficiel, entretenu et protégé par nous, s'oppose alors aux associations plus ou moins occultes de prières. Mais l'expérience a démontré que ce moyen était rarement efficace; car les musulmans se méfient, et c'est naturel, des institutions de ce genre payées et crééespar des chrétiens, et n'ignorent pas qu'elles sont particulièrement surveillées par eux. Cette institution n'est réellement utile que lorsqu'il est adjoint à chaque mosquée ou koubba une école gratuite où l'enseignement du Qoran, de la lecture et de récriture arabe est dirigée par des mouderrès à notre dévotion, avec des livresfournis et vérifiés par nous. L'indigène obligé de payer

des tolba cliez lui pour instruire ses enfants, préfèren'avoir à effectuer aucune dépense de ce genre si dans la région qu'il habite il trouve des écoles où l'enseignement religieux leur est donné grcHuitement ; et par là on peut efficacement lutter contre le fanatisme aveugledes tolba de confréries.

11 ne faut pas se le dissimuler, nous n'avons guère que ce moyen d'influer sur la masse des indigènes en Mauritanie; aussi, dans cette région, où les nécessités de la vie nomade éparpillent les individus dans la brousse et rendent la surveillance des émissaires des confréries illusoire, serait-il du plus haut intérêt politique de construire, en des points déterminés, des mosquées, après avoir pris l'avis des chefs religieuN: sur les emplacements propices, consacrés par la présence de tombeaux de saints vénérés, et de fournir ces mosquées de mouderrès capables, dévoués ù notre influence et que nous pouvons remplacer dès que leur conduite laisse à désirer. Ces établissements, construits selon les ressources locales, pourraient même à la longue fixer autour d'eux quelques sédentaires. Nul doute que de semblables institutions, discrètement surveillées par nous, ne soient vivement appréciées des indigènes. Nous ferons ainsi pénétrer chez eux quelques idées générales de tolérance ou de sociologie, qui leur sont encore étrangères.

Il existe enfin un quatrième procédé de réduction qui serait d'une efficacité immédiate. La forme patriarcale de la société arabe met le pouvoir temporel et l'influence leligieuse à la disposition d'un certain nombre de familles notables, autour desquelles gravite la foule passive des croyants; dès le début de notre domination, ce sont ces grandes familles qu'il faut soustraire à l'obédience des confréries qui, d'ordinaire, ont fait leurpossiblepour lesattirer à elles. Or, dans ces familles, l'instruction élémen"

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iaire des enfants est donnée par des tolba engagés dans ce but spécial, et c'est chez elles une sorte de point d'iionneur d'avoir des précepteurs à leur disposition; ;on ne peut ni songer à aller contre la coutume, ni obliger les parents à. envoyer leurs enfants dans des établissements déterminés. Mais dans les familles en question ;on tient à faire faire aux enfants les études complètes prévues par la religion et indispensables aux vrais musulmans lettrés; ces études, qui comportent la théologie, la grammaire, le droit et, en somme, ce que notre moyen-ûge appelait les sept arts libéraux, ne peuvent être entreprises sous la tente ou dans la iTiaison.

Le jeune homme est alors envoyé soit dans une ville proche, où il trouvera des maîtres capables, soit dans une zaouïa, dont le moqaddem complétera son instruction pour le plus grand profit de son ordre. En Mauritanie, l'étudiant se rendra au Maroc^ le plus souvent dans une zaouïa de l'ordre auquel les siens sont afïîliés, si bien que l'instruction supérieure des notables de rOuest Africain se fera à l'étranger, en dehoi's de nous, et dans un sens hostile à notre influence.

Cette situation ne saurait se perpétuer; aussi la création d'une médersa, école supérieure d'enseignement musulman s'impose-t-elle en Mauritanie, en un point central, une ville sainte, Chinguetti par exemple, où les indigènes se rendent souvent, soit pour leurs affaires, soit par devoir religieux. Les maîtres pourraient facilement être recrutés parmi les élèves diplômés des médersa algériennes, qui hésiteraient d'autant moins à venir que, souvent, dans leur pays, la rai-eté des places vacantes les contraint de végéter dans des situations mal rétribuées et infimes. Ces maîtres, dont la capacité et le zèle sont hors de doute, dirigeraient leur enseignejiient dans les voies que nous souhaitons, et contri-

Joueraient facilement ù Tœuvre de pacification que nous poursuivons dans l'Islam.

Les qnatre procédés de réduction exposés ci-dessus peuvent être employés simultanément ou sépai-ément selon le cas, mais ils s'imposent, alors que notre occupation de la Mauritanie est encore embryonnaire.

Les deux premiers doivent être l'œuvre personnelle des résidents. Les deux autres peuvent faire l'objet de mesures générales et l'autorité centrale seule est juge de l'opportunité de leur création en tel ou tel endroit.

Quoiqu'il en soit, il est hors de doute que la question •des confréries religieuses est une des plus importantes de celles qui se posent en Mauritanie.

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