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CHAPITRE XVII

Du fleuve aux ksour

Les Maures mènent presque tous la vie pastorale ; leurs nombreux troupeaux changent constamment depâturages; les campements(l) éparpillés dans la brousse^

(1) La tente maure :

La tente

Le montant de la tente

La traverse des montants

Le piquet

La corde de la tente

La bande de la tente

Le piquet qui soutient l'entrée de la tente

La partie la plus élevée de la tente.

Le fossé creusé autour de la tente, en cas de pluie

Natte en paille de tabalit qui clôture la tente

Natte de roseau (djerid, ^->w^,j.^ ) employée dans le même but

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à de grandes distances les uns des autres, n'ont aucune cohésion entre eux, si bien que l'iiabitat d'une tribu est assez difficile à préciser. Chaque année, cependant, une grande migration a lieu vers le Nord; les Maures s'éloignent, dès le début de l'hivernage, des bords du fleuve. En cette saison de fortes chaleurs et de tornades, les plaines basses devenues marécageuses (Aftout, Trarza, Ghemama) sont infestées de myriades de mouches et de moustiques ; à cette époque, le paludisme exerce ses ravages parmi des peuplades sans défense, et chameaux et chevaux succombent empoisonnés par les piqûres d'une mouche tselsé ; cette mouche, dont le mâle s'appelle an'gous (^jsJ^i^), dont la femelle est dite tagougamt (c^-^'iji'j'), provoquechez ces animaux la maladie appelée tabourit (■JL^jy^^), qui se reconnaît à leur fatigue générale et à l'odeur particulière de leur anus ; les boulets des chevaux enflent ; les chameaux atteints de cette affection se couchent toujours, affirment les Maures, la tète tournée vers le soleil. Le chameau malade doit être immédiatement isolé ; les Maures le conduisent dans les bas-fonds herbeux, lui font ingurgiter un litre environ de beurre fondu et le laissent au pâturage jusqu'au terme de la maladie ; ils ont un autre traitement qui consiste à obliger le chameau à manger de la viande de sanglier. Si le chameau vient à guérir il est dit zaguer (^1,) et n'a plus à redouter le tabourit ; si l'état de l'animal s'aggrave, il vaut mieux le tuer ; sa chair peut être sans inconvénients donnée aux hommes en ration. Quand le chameau est atteint de la gale, la maladie est toujours mortelle pour lui. Le tabourit est très contagieux. L'animal qui est malade du tabourit est appelé mbori (l).

(1) Le mbori est une trj'panosomiase qui est répandue au Soudan français (Sénégambie, Niger) et qui sévit principalement sur les

Le seul traitement connu par les Maures contre letuboLiritdu cheval, consiste en lavements composés avec une infusion de fruits appelés touga, mis à macérer quelques jours dans de Teau froide.

Ces particularités expliquent l'exode annuel des campements vers le Nord ; c'est donc dans la région de Tagant et de l'Adrar qu'est le véritable centre vital de la Mauritanie, dont les plaines des Trarza et des Brakna ne sont que les pâturages de saison sèche. C'est au début de riiivernage qu'ont lieu les semailles. Quelques familles de beïdanes font cultiver leurs terres par leurs captifs ; le plus grand nombre les louent à des zenaga ou à des harratine, ou aux noirs de la rive gauche du Sénégal. Le fermage des louages porte le nom de bakh {f^))r

mot wolof qui signifie coutume. Les conditions du bakh sont débattues parfois entre le propriétaire et le locataire ; le prix payable en grains de la récolte ou en pièces de guinée, ou en argent, est souvent fixé par l'usage. C'est ainsi que la plupart des terres cultivées sur la rive droite se trouvant en face des villages delà rive gauche, appartiennent à des familles Maures, dont un mandataire vient, une fois l'an, toucher les revenus, sans s'occuper de savoir quel est le cultivateur qui a occupé les lougans.

Le bakh, prix de location, ne se confond pas avec le

dromadaires. Elle a été signalée par M. Cazalbou, vétérinaire militaire. M. Cazalbou a envoyé à M. Laveran, au coiiimencenient de 1904, un chien infecté de nibori, ce qui a permis de faire une élude complète de cette trypanosomiase. Conclusion : les trypanosomes du surra et du mborl appartiennent à la même espèce. Le trypanosome du nibori constitue seulement une variété de Try- ■pan Evansi, un peu moins virulente que le trypanosome (jui produisit la grave épizootie de Maurice.

Académie des Sciences. Séance du ÎO déc. lOO.'i. Compte rendu du Journal ojjkkl de la IL F.

massar, prix de la protection accordée autrefois par les émirs des beïdane aux caltiires. Ce droit était indépendant du sekat qu'ils percevaient sur ces mêmes cultures.

Il n'est par rare que les vents d'Est amènent des vols de sauterelles qui ravagent les récoltes encore vertes }. ces sauterelles appartiennent surtout à une espèce de couleur jaune dénommée reyhat (k-j ,) en maure et befat Q\'ï\\o\oï ; les captifs les mangent. On s'efforce d'arrêter avec des fossés et des feux l'invasion des criquets qui naissent dans les sables après qu'un vol de sauterelles s'y est abattu.

De fin octobre à fin juin on recueille dans la brousse la gomme (w-CU) sur les irouar ; les captifs la détachent des acacias avec un crochet en fer -appelé ouakhrda (s^di-j) ; plus le temps est sec plus la gomme suinte abondante de l'écorce gercée des arbres.

Dans les ksour de Tagant et de l'Adrar se trouvent de i;Tandes palmeraies très morcelées entre une multitude de propriétaires, dont chacun à son enclos (jjeriha) de dattiers ; chaque zeriba compoi-te un puits dont l'eau, même lorsqu'elle est quelque peu saumàtre, est utilisée pour l'irrigation ; l'appareil élévaloire du liquide se compose essentiellement d'une perche de cinq à six mètres basculant à Tun de ses bouts, chargé de contre-poids, sur un pivot horizontal ; une corde à laquelle pend . un delou (seau de peau de bœuf) est fixée à l'autre bout ^. lorsqu'on haie sur la corde le bras de levier s'incline sur le puits et le delou descend jusqu'à la nappe d'eau ; uue fois plein, on laisse le bras de levier se relever entraîné par ses contrepoids et ramener le delou plein hors du puits ; l'eau est lancée dans un bassin maçonné de terre battue, d'où, par une ouverture appropriée, elle se répand dans des canaux qui la conduisent au pied des arbres.

Des cultures, les unes, comme celles du mil (l) et des arachides, se retrouventau Bas-Sénégal; les au ti-es, celles du blé, de l'orge, des dattiers sont particulières aux régions du Tagant et de l'Adrar, dont la climatologie d'ailleurs diffère de celle deTAftouth, et, en général, de la rive gauche du fleuve.

Le climat y est plus bénin, la chaleur moins torride, .des ondées y tombent en pleine saison sèche et, par suite, le sol peut y être fécondé d'un bout de l'année à l'autre, ainsi que dans les Ksour algériens.

Ce sont les palmeraies qu'on s'attachera d'abord à restaurer; une centaine d'espèces de palmiers poussent ja\i Tagant et produisent des dattes de valeur inégale ; les meilleures seront sélectionnées pour l'exportation et trouveront un écoulement facile au Soudan, au Sénégal et même dans la Métropole; les autres serviront d'appoint aux nourritures locales ; on connaît les multiples usages des palmiers; on sait aussi que dans les .oasis de l'extrême sud algérien, sous leur couvert, poussent nombre d'arbres fruitiers, qui abritent à leur tour diverses cultures potagères qu'une température -chaude et humide fait végéter avec une rapide vigueur; en raison de la rareté des termites, il est permis d'espérer qu'on pourra acclimater au Tagant les mêmes essences qui enrichissent le Sahara Nord-Africain, c'està-dire l'abricotier, le pêcher, le mûrier, le grenadier, la vigne et parmi les arbustes et les légumes, le piment, le

(1) Les principales espèces de mil dont se nourrissent les Maures sont :

Le taghallit C^.JJi3 , gros mil rouge, récolte en janvier et

février ; Le bechna ^LL*io , gros mil brun, de saison sèche ; Le rehaïa ^^^=^v rï^os mil blanc ;

Le moutri (^r^> petit mil.

navet, la carotte, la luzerne à fleur jaune, etc. Dans les lamourt ou vallées entre les montagnes, les espèces fruitières tropicales, les rôniers, les bambous, etc., trouveront dans un sous-sol humide et bien fourni d'humus des conditions plus que satisfaisantes pour leur réussite.

On développera aussi la culture du blé dur et de l'orge dont la production peut-être facilement centuplée ; les épis sont grands et bien fournis. Les indigènes, terrorisés par les pillards, concentraient autour des ksour leurs champs ; comme nous leur garantissons la sécurité, ils affirment vouloir étendre leurs défrichements ; ils rétaljjiront, de même, dans toutes les terres appropriées à ce genre de céréales, les anciens lougans de mil; la bonne volonté ne leur fait .pas défaut, ils ne réclament à la France que des gendarmes.

Pèle-mêle avec des pieds de henné (et sous des broussailles, des cachettes où poussaient des oignons) se rencontraient àTidjikja,quand nous roccupàmes(l),des ■cotonniers dont la vigueur était vraiment remarquable; îes gens du pays affirmèrent que la crainte seule les empêchait de donner à leurs plantations, l'ampleur qu'elles devaient avoir.

Cet arbuste, qui réclame des terres légères et un sous-sol humide, rencontre au Tagant, dans les bas- , tonds et le lit des vallées bien" abritées du vent, un habitat qui leur convient de tous points. On peut espérer, sans exagérer l'optimisme, qu'un jour le coton sera une des grandes ressources industrielles de cette partie de la Mauritanie. Elle en trouvera une autre dans l'élevage des chevaux. La race hippique indigène, variété de la race barbe est originaire du versant méridional de l'Atlas marocain; elle est petite, mais vigou-

(1) Mission Tagaat-Adrar, le 3 avril 1903.

reuse el parfaitement adaptée au climat; sa sobriété, sa force de résistance sont extraordinaires, on voit des animaux marcher deux jours sans manger ni boire et sans trop de fatigue apparente.

Chaque famille guerrière élève une famille de chevaux, célèbre par ses qualités, sa robe, son courage; les juments atteignent des prix fantastiques (1) ; une de nos re'^on naissances ramena dans les débuts de notre arrivée trois d'entre elles, prises aux Idouaïch dissidents ; les hassanes présents au camp évaluèrent la valeur de chacune d'elles à soixante chamelles pleines.

En Mauritanie les principales races de juments sont susnommées :

Djeraïba, -^ t^ (race de la petite galeuse) Tagant.

Onm ras (^i-Cr*^ ('a mère à la grosse tète) id.

Krikiba, -^-\^./' Hl'a'Tondie) id.

Defaïnidja, :^^r^^::3:^ (?) id.

El Guechria, :^y:^^ (celle qui mange des écorces)

Adrar.

Ghezala, -^-^J}^, (la rapide comme la gazelle), Adrar.

Sebaïya, ^^ju^Î (celle qui a la couleur du pelage des lions), Trarza.

En Mauritanie et sur le fleuve, un cheval, dès qu'il est prouvé qu'il vient du Tagant ou de l'Adrar, est vendu extrêmement cher (2).

(1) Lorsque le lait est abondant ils en donnent à boire aux chevaux soir et matin. R. Caillié, op. cit., p. 1)7.

(2) Consulter à ce sujet l'étude consacrée par le Capitaine de Franco aux races chevalines de l'A. 0. F. (Imprimerie onicieilejGorée).

« Entre Maures, ils se vendent fréquemment un, deux

» ou trois pieds d'une jument. Cette opération a lieu

» lorsque l'acheteur désire obtenir un produit, générale-

» ment une pouliche, de l'animal dont il achète un pied,

» par exemple. Par ce marché, il est convenu que l'ache-

» teur d'un pied de la jument gardera la bète pendant un

» mois, le propriétaire réel pendant les trois autre mois,

» et tour à tour, de la sorte, jusqu'à ce que la jument ait

» produit une pouliche, après quoi, trois mois plus tard,

» l'acheteur prend le produit et le contrat est rompu » (1).

Je ne parle que pour mémoire du mouvement d'échange que pourra provoquer la vente des chameaux et des ânes, des bœufs et des moutons (2), parce que ce sont là des produits qui sereli'ouvent sur toute la rive droite du Sénégal; aussi bien qu'au Tagant ou dans l'Adrar, ils sont depuis longtemps l'objet d'un commerce lucratif dont notre occupation assurera seulement le développement.

L'insécurité générale delà contrée avait amené, outre le renchérissement et la rareté des denrées, le ralentissement du négoce fait par l'intermédiaire des caravanes qui approvisionnaient de sel le Soudan ; les caravanes vont de la Sebkha d'idjil, où elles chargent quatre barres de sel par chameau, à Nioro, où les Dioulas viennent l'acheter pour le revendre en détail sur les marchés du pays noir.

(1) Georges Poulet, Les Maures de l'Afrique Occidentale Française, Paris, Challamel 1904.

(2) « Chaque tribu a une marque particulière pour ses trou- 1) peaux, à laquelle les propriétaires ajoutent une contre-marque. » (R. Caillé, t. 1, p. 102).

« Ils pratiquent la castration des bœufs et des moutons par •» martelage ; un morceau de bois rond sert d'enclume, un autre » de marteau, ils ne frappent que le cordon, n (Une mission au Sénégal. Les Races, par le D' Lasuet. Maures, p. 31.

Que l'on examine sur une carte l'immense dislance qui sépare ces deux points, et l'on comprendra quels sont les risques courus par les convois, dont les deux ou trois mille chameaux et les marchandises sont convoités par les pillards sahariens. Supposons la caravane arrivée sans encombre à Idjil ; elle achète son sel aux harratine des Kounta, propriétaires de la Sebkha ; les couches de sel dont l'épaisseur varie de 3 centimètres à 10 centimètres alternent dans la Sebkha avec des lits d'argile molle ou dure ; une barre de sel est payée d'un demi-kilo à deux kilos de mil, ou deux ou trois coudées de guinée, selon les cours; voici le sel chargé, la caravane en route. Elle traverse l'Adrar et passe par Ghinguetti ; or, depuis 1898, l'Adrar est divisé par des guerres intestines qui Tout dévasté ; les chemins ne sont plus sûrs. En 1904, une grande caravane était pillée et la plupart de ceux qui la composaient massacrés; en 1905, les conducteurs d'une foi'te caravane de 3,000 chameaux, qui passa à Tidjikja, déclara au poste avoir été escortée par des guerriers Oulad Gheïlane, entre Idjïl et Chingaetti, moyennant une barre et demie de sel par charge.

Ce n'est là qu'une entre mille de ses tribulations; au moindre groupe de guerriers qu'elle rencontre, il faut offrir le cadeau qu'on appelle moudarra ; ce cadeau varie selon l'importance du groupe.

A la traversée du parcours de certaines tribus, elle paiera des ghefar ou droits de protection ; aux îdouaïch du Tagant par exemple, elle donnera de deux à dix chameaux chargés; bref sur toute la route, la caravane est taillable à merci et s'estime heureuse, si à son arrivée dans le Hodh, elle n'est pas pillée par quelque rezzou d'Oulad Nacer. Aussi n'est-il pas étonnant que, rendue à Nioio, une barre de sel achetée à Idjïl deux coudées de guinée, soit vendue trois pièces de guinée, soit 18 francs les 25 kilos de sel. Malgré les entraves qui paralysent le

commerce, il est entré en 1904 au Soudan pour deux millions de sel saharien provenant soit d'Idjïl, soit de Taoudeni au nord de Tombouctou. Or notre premier soin en occupant la Mauritanie a été, en assurant la sécurité des trafics, de supprimer les ghefar et les moudarra perçus par les tribus guerrières ; au fur et à mesure que notre occupation s'étendra, la .circulation des caravanes deviendra plus facile et leur nombre s'accroîtra d'année en année, avec pour conséquence, la baisse générale du prix du sel dans les pays noirs, une augmentation dans la consommation de cette denrée et, par le prélèvement d'un droit minime sur les convois désormais libres, une augmentation de recettes pour le budget local.

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