CHAPITRE XIX Le iproblème moral de l'inaction dans la brousse
Dès que l'on est entré dans l'àpre monotonie de la vie -de brousse, on est à jamais incapable de chasser loin de soi le souvenir de ses lourdes magnificences, de ses horizons ravagés de lumière, de ses terres chaudes buveuses d'amour et de sang; c'est qu'on y a été indiciblement seul; et que cela est à la fois une souffrance €t une volupté. On veut revoir encore ces aspects farouches, oi^i peut-être l'humanité future fera grouiller un jour l'énorme labeur de ses fouies ; et l'on revient à jamais parmi l'immensité des dunes aux ombres onctueuses de velours violet, des hamadas dont chaque pierre gicle au soleil en rayon d'améthyi^te, des marais à fièvres et des forêts où geignent d'innombrales existences élémentaires; on veut y retrouver un peu du soi-même qu'on y a laissé, un peu de l'homme civilisé et gauche qu'on fut; on y revient jusqu'à ce qu'on en meure.
Pour être plus largement, plus sociologiquement utile à des peuplades arriérées, on trouve la vie d'Europe trop étroite; on s'en exile pour être le missionnaire laïque du monde; et la fatalité veut qu'on apprenne soi-même i» penser plus largement.
Ainsi le labeur qu'on s'est imposé sera d'une part profitable à autrui, d'autre part créateur de valeurs nouvelles qui se surajouteront à la personnalité.
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L'existence de brousse se réglera donc sur ce double élément.
L'explorateur, le chargé de mission a sa tâche mar- •quée d'avance, il sait exactement ce qu'il fera, a recueilli les éléments qui lui permettront d'être apte à la besogne <]Lron attend de lui, a en somme son temps pris entièrement par ses travaux. Au contraire, l'homme détaché dans un poste fixe a de nombreux loisirs en dehors de l'exercice de sa profession. A la vérité l'homme de valeur lie s'ennnie jamais seul; certes la privation la plus sensible au français est celle de toute société féminine ; la prudence et la modération sont en l'espèce des impératifs catégoriques; la femme dans les pays chauds est 4ueuse de mules. Si la prolongation du célibat comme ■celle de la virginité est antipsithiq.ue an musulman, il redoute aussi la souillure que l'accointance du nonmusulman peut infliger à une famille. Aussi la fréquentation passionnelle des femmes indigènes par l'Européen -iit-elle le plus souvent des répercussions politiques lâcheuses. 11 convient de citera ce propos l'avis d'un des plus grands explorateurs dont puisse s'enorgueillir l'Afrique: « Si un Européen pouvait se faire suivre dans » ces pays, d'une compagne, il gagnerait beaucoup dans » l'opinion des indigènes qui ne comprennent pas que *) l'on puisse vivre sans femme. Quoique cela ne soit » guère faisable, il est bon, dans l'intérêt du succès » même de l'entreprise à laquelle on se livre, de se con- » duire avec sagesse, dût-on même s'exposer aux rail- « leries des indigènes moins scrupuleux surce point (1). » En eflét, il ne faut pas étudier et régler cette importante question personnelle à travers la mentalité indigène, mais selon les plus hautes idées de la moralité
(l)Barth, Voyages et découvertes dans l'Afrique (Ed. Bohtné, 1860), tome I, p. 263-264.
contemporaine; la femme indigène ignore l'état d'àm& sentimental que nous estimons en Europe devoir envelopper toute réalité erotique; elle juge que l'amour est une pure et simple fonction et que son rôle de femme est de satisfaire à cette fonction. Ce concept, — outre la répugnance spéciale qu'elle éprouve pour l'homme étranger h sa race ou à sa religion, — lui rend si non odieux, du moins peu agréable la cohabitation avec l'Européen. Celui-ci est donc exposé par là même à des avanies, abandons ou infidélités, qui le rendront ridicule aux yeux des populations qu'il est chargé d'administrer. Enfin on ne saurait esquiver le problème psychologique de responsabilité que doit résoudre l'Européen si des enfants viennent à naître d'une liaison où il n'aura guère trouvé que de brutales satisfactions physiques.
Sans se faire le champion d'une vei'tu exagérée, et par suite impraticable, on peut conseiller à l'homme isolé dans la brousse d'éviter l'inaction et l'oisiveté ; un travail méthodique^ la chasse, la pèche, les jeux de plein air, la lecture, convenablement disposés, occuperont ses journées de telle sorte que ses nuits ne se peupleront pas d'incubes.
Dans les postes les plus reculés du fond des solitudes, une vie simple, saine et confortable est possible; là, l'ingéniosité et la bonne humeur triomphent de tous les obstacles ; le pessimisme est une maladie dont-il faut se débarrasser en quittant la France; l'homme de trempe solide ne s'émeut pas d'être obligé de créer à son usage la civilisation lointaine; le passé est un repos, mais la vie réelle dans le temps présent est un progrès.
Il est nécessaire d'insister d'une façon spéciale sur l'utilité que présenterait l'existence d'une bibliothèque dans chaque poste; par une circulaire en d«te du 26 janvier 190G aux Lieutenants-Gouverneurs des colo-
nies relevant de l'A. 0. F., le Gouverneur Général prescrit la constitution au siège de chaque cercle de collections de livres. « Si l'on considère en effet, est-il dit » excellemment dans ce document, les connaissances » de tout ordre que doivent aujourd'hui posséder les » administrateurs coloniaux pour remplir les fonctions » si diverses qui leur incombent, l'esprit reste frappé « de leur variété et de leur importance. Chargés tour » à tour de fonctions politiques, administratives et » judiciaires, leurs connaissances doivent répondre à >> toutes ces exigences et il est nécessaire qu'ils aient, » en outre, des notions scientifiques suffisantes pour » l'accomplissement de certaines missions, ainsi que V des données agricoles et économiques assez précises » pour leur permettre, en s'inspirant sans cesse des » besoins du commerce et de l'industrie, d'aider au plus y> grand développement de la colonie
» L'érudition qu'ils peuvent posséder, si vaste soit » elle, ne saurait suppléer en aucun cas aux renseigne- » ments exacts puisés dans divers ouvrages spéciaux « qu'ils pourraient consulter au moment opportun ».
La bibliothèque de l'homme de brousse se composera donc avant tout de livres de références ; il sera bon d'y joindre quelques ouvrages de littérature, de cette riche et pure littérature française prose ou poésie, qui provoque la pensée élevée ou le rêve, et maintient la li-adition du clair génie de la langue.