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CHAPITRE XX Recherche de documents

Il est d'une extrême importance non seulement pour l'histoire, mais encore pour la sociologie dont la science de la politique dérive, de connaître les traditions et les croyances des populations que l'on est appelé à administrer. Cette enquête, toujours très fructueuse, donne, lorsqu'elle a été menée avec tout l'intérêt désirable, des renseignements d'une haute portée psychologique permettant d'apprécier, outre le degré de résistance que la population qui en fait l'objet peut apporter à notre œuvre civilisatrice, les moyens les plus appropriés d'amener les individus à concevoir le monde et la société autrement qu'ils ne les avaient conçus jusqu'à nous. L'Islam, il est vi-ai, par le respect quasi superstitieu.x. dont il entoure le Qoran et la tradition des moindres paroles attribuées au Prophète, a universalisé, dans le monde musulman, un certain nombre de pratiquespurement arabes, souvent* même d'origine anté-mahométane. Mais ce n'est là qu'un vernis assez superficiel et il est tel peuple, les Berbères (1), par exemple, chez qui survi-

(1) Ibn Klialdoun, comme la plupart des historiens arabes, rapporte la légende, alors accréditée au Nord de l'Afrique, qui donnait comme ancêtre aux Berbères Goliath (Djalout), roi des l'hilistins. Il est probable que les auteurs arabes ont emprunté cette notion aux traditions des très anciennes tribus juives ou judaïsantes de

vent avec force des coutumes extrêmement anciennes ; elles varient avec leur habitat, et, en dehors de l'Algérie, sont à peu près inconnues; l'histoire elle-même des Berbères dans l'antiquité, leur origine, lenrs migrations sont mystérieuses. Or, sans conteste, nos sujets mauri" taniens sont, en immense majorité, des Berbères plus ou moins arabisés^ plus ou moins imprégnés de sang noir; beaucoup d'entre eux parlent encore les dialectes zenaga et leur manière de vivre rappelle celle des Berbères nomadisants, Sanhadja de TEst, qualifiés dansleTarikhes-Soudàn de Sanhadja aux cheveux tressés.

Ils disent tous, ou à peu près, qu'ils viennent du Maroc ou des confins du Maroc, ou des terres de l'Est, sans préciser, en général, vers quelle époque ces migrations ont eu lieu et ies motifs de ces migrations.

D'autre part, les chroniques arabes nous indiquent l'existence, jusqu'au IT^ siècle de notre ère, d'un immense empire qui engloba pendant quelque temps la Mauritanie actuelle et une partie du Soudan; c'était l'empire de Mali, Malli ou Melli qui, à un moment de son histoire, fut en guerre continuelle avec l'empire sonhrai (1). La

l'Afrique ; très attachées à leur culte, ces peuplades employaient pour désigner les populations étrangères ou ennemies qui les entouraient les noms abliorrés des races contre lesquels Israël a combattu aux époques mytliiques de la Palestine ; dans le Talmud les Edomites, les Amorriiéens, les Philistins, etc., désignent les ennemis actuels des juifs ; en Afrique, les tribus juives longtemps restées très guerrières, durent, à la longue, accorder une réalité historique à l'assimilation par épithète du présent au passé. Djalout, tué par David, était, pour les juifs de Lybie sans cesse en guerre avec leurs voisins, un nom de favorable augure à attribuer à l'ancêtre de leurs ennemis.

Quand les Berbères devinrent musulmans, ils n'eurent point de peine à nier cette origine qui flattait leur orgueil en rapprochant le berceau de leur race du pays béni entre tous, l'Arabie.

(1) Cf. à ce sujet le TarikIi-es-Soiidàn, tr. Hondas (Leroux, éd., Paris).

tradition rapporte que cet empire existait avant Tislamisme, que vingt-deux princes régnèrent avant cette époque et qu'ils étaient de race blanche, que plus tard ils furent de race noire. Leur capitale, Ghana, était dans le pays de Baghena ; on n'a que des incertitudes au sujet de la situation de cette ville. Il y avait aussi une ville antique du nom de Melli, ville appelée parfois Kilanbout ; son emplacement donne lieu à de nombreuses discussions. Les gens de Melli étaient peut-être peulhs, en tout cas ils semblent avoir été conquérants et avoir eux-mêmes subjugué ou chassé des peuples d'origine berbère; car dans plusieurs endroits de l'extrême siîd marocain et algérien, de même qu'aux Canaries, on a retrouvé des inscriptions en caractères libyco-berbères remontant à une extrême antiquité. Enfin, ces anciens Berbères eux-mêmes n'étaient peut-être pas aborigènes, car on a découvert, au cours de la dernière mission en Mauritanie, des ailées régulières de menhir analogues à ceux qui jalonnent le monde entier, monuments laissés par des peuples à jamais disparus.

Ces données générales ne constituent qu'un canevas de faits très généraux et absolument imprécis.

La recherche de nouveaux documents s'impose donc.

Ces documents peuvent être classés sous trois rubriques :

1° Documents recueillis par voie orale; ce sont les plus abondants, sinon les plus précis; ils doivent être glanés avec la méthode la plus serrée, transmis sans la moindre tentative de synthèse et sous forme de dossiers analogues aux dossiers d'instruction judiciaire, renfermant sur feuilles séparées des auditions, des interrogatoires et des confrontations ;

2» Documents manuscrits ; ce sont les plus précieux; les ouvrages d'histoire écrits par les Aral)es sont nom-

Jk'gux étions sont loin d'être connus; ils fixent des dates aux événements, rapportent avec plus ou moins de critique de très vieilles traditions et, avec certitude et •détails, les faits contemporains de l'époque où ils lurent écrits;

3° Documents lapidaires et ethnographiques, inscriptions rupestres, monuments méj^alithiques, tombeaux, armes et outils, préhistoriques, modernes et actuels, etc.

Une fois l'historien muni de ces documents il peut, €n y joignant les données de la géographie géologique, tenter d'indiquer avec quelque certitude quel fut, dans une région donnée, le processus de l'humanité, indispensable à connaître en bonne politique administrative.

DÉTAIL DES RUBRIQUES. — Les documeuts doivent -être classés tribu par tribu, car souvent d'une tribu à l'autre les traditions diffèrent :

1° Documents oraux :

a) Histoire de chaque tribu et de ses fondateurs. Interroger à ce sujet les personnages religieux ou les cheikh appartenant à cette tribu; s'ils ne peuvent -donner des renseignements eux-mêmes, ils indiqueront les vieillards du pays susceptibles de les fournir.

Les indigènes tirent toujours orgueil de l'antiquité et •de la renonmiée de leur tribu; ils se .laissent volontiers intei'rogei- sur tout ce qui la concerne; dès qu'on est un peu familiarisé avec eux, ils ne manquent pas de •conter avec abondance les pérégrinations de leur race, les combats livrés par elle, les légendes qui s'y rattachent, et citent les hommes éminents nés parmi eux qui firent le renom de leur groupe social ; ils y ajoutent les généalogies des fondateurs de la tribu et de ses grands hommes. Il faut avoir soin de faire écrire devant soi.

dans la langue où ils sont émis, au fur et à mesure â& l'interrogatoire, par l'interprète ou par un taleb au calame élégant, ces renseignements dont l'importance est capitale. Faire orthographier avec soin et voyeller tous les noms propres.

Ne pas se contenter de renseignements fournis par un seul individu, interroger tous ceux qui sont susceptibles d'en fournir d'autres. On fait ainsi, sans grandes peines personnelles, des récoltes très abondantes de faits intéressants.

b) Folklore spécial à chaque tribu. Recueillir, sans s'inquiéter le moins du monde de leurpuérilité possible,. les contes et légendes qui circulent dans la tribu, relatifs aux hommes (nains, géants, ogres, etc.), aux animaux (lions^ renards, lièvres, etc.), aux génies. Ces contes remontent toujours à la plus lointaine antiquité ;. ce sont de très précieux documents sur la sociologie e' la physiologie de nos ancêtres inconnus. Ces documentsdoivent être assemblés comme il est indiqué au § a. Ce sont surtout lés griots de la tribu qui devront être interrogés sur cette matière.

c) Légendes relatives aux personnages religieux de la tribu, miracles qui leur sont attribués. Les indigènesles connaissent parfaitement, mais n'aiment pas à les conter devant un chrétien ; cependant ils ne sont pas à l'épreuve de quelques petits cadeaux; et dès qu'ils sont un peu familiarisés avec celui qui les interroge, ils lut parlent volontiers de leurs marabouts. Il faut s'informer exactement de leurs noms, de l'époque à laquelle ils vivaient, des bénédictions que Dieu leur a octroyées, de leur tombeau, de leurs descendants, de la vénération dont ceux-ci sont encore l'objet, des offrandes qu'on leur apporte, etc.

d) Poésies ou chansons relatives à des laits liistoriques ou sociaux. La poésie est tr^s en honneur chez le» Maures ; tout événement de quelque importance est mis en rimes par les poètes de la tribu; les meilleures pièces se transmettent de génération à génération et sont récitées le soir autour du feu de campement. Avec de petits cadeaux, il sera facile d'obtenir la rédaction écrite" de ces pièces qui, en dehors de leur mérite documentaire, sont souvent d'une très belle littérature.

e) Recueillir dans leur langue originale, avec soin, les proverbes et dictons ayant cours dans chaque tribu.

2*^ Docuinenls manuscrits. — S'informer d'abord des indigènes qui possèdent des livres. Entrer en rapports a vec eux et prendre le catalogue par titres, des ouvrages qu'ils détiennent, avec le contenu sommaire de ces ouvrages. Retenir, parmi ces ouvrages ceux qui sont conçus sous forme de chroniques, de qamous ou dictionnaires, de recueils, de poésies, etc.

Inutile de demander aux indigènes propriétaires de céder ces ouvrages, ils n'y consentiraient pas, mais ils acceptent volontiers, d'ordinaire, de les laisser copier;, choisir un taleb ayant bonne instruction et belle écriture. Une fois la copie achevée, collationner avec soin l'oiiginal et la copie et faire voyeller tous les noms propres.

Demander tous renseignements complémentaires sur la situation géographique des lieux cités.

De petits cadeaux et quelques marques de particulière considération suffiront à indemniser d'ordinaire 1er détenteur des livres et à stimuler sa bonne volonté. Quelquefois il faut user de diplomatie pour obtenir communication des ouvrages (cf. par exemple les difficultés qu'eût Masqueray à se faii'e prêter au Mzab la chronique d'Abou Zakaria), mais on finit toujours par

les surmonter, pourvu qu'on n'use jamais de contrainte physique ou morale.

3° Documents lapidaires, ethnographiques et autres. — Les peuples anciens laissent des traces durables de leur passage, soit par les monuments laissés par eux, soit par la survivance des noms de lieux. Les monuments, dans les régions sahariennes, ne comportent guère que des tombes ; de ces sépulcres, les plus récents portent des inscriptions en langue arabe analogues aux épitaphes dont sont si riches nos cimetières ; les plus antiques diffèrent, par l'aspect extérieur, des tombes musulmanes; parfois l'on découvre des stèles portant des inscriptions libyco-berbères ; il est indispensable de prendre l'estampage de ces inscriptions (du papier non collé et mouillé^ et une vieille brosse suffisent) ; dans le cas où l'on trouverait de ces tombes, ou des tumuli, ou des pierres levées, ou des alignements, il faut après avoir relevé les inscriptions faire le plan du monument, en indiquant avec soin son orientation, et autant que possible photographier l'ensemble et les parties les plus intéressantes.

Ne pas négliger d'explorer, dans les gorges de montagnes, les défilés où se trouvent des points d'eau; là, souvent, dans les cavernes et abris sous roches^ on peut faire des découvertes ; au cas ou l'on trouve des inscriptions ou dessins rupestres, les relever, en prendre si possible la photographie, indiquer les dimensions, la .couleur et la nature de la substance employée pour les .dessins, si les traits sont creusés dans la roche, estampage ou photographie.

Relever avec leur véritable prononciation les noms de lieux qui, en Mauritanie, appartiennent souvent à des Jangues différentes.

En ce qui concerne l'ethnographie, il est certain que

les peuplades mauritaniennes ont adopté un certain nombre de coutumes spéciales aux noirs, cependant il ne faut pas négliger de recueillir tous documents concernant leurs armes, leurs outils, leurs habitudes, leur existence journalière.

En particulier, il serait très utile de connaître si les harratines sont, selon l'opinion de Foucauld, et de plusieurs autres auteurs^ les anciens habitants noirs aborigènes du pays apparentés aux Imaziren du Maroc, et appelés par les anciens Leucaethiopes.

Quelques tribus de blancs, comme celles des Nemadi ou des Idaboujellen, paraissent appartenir à des races différentes des peuplades maures ; il serait nécessaire d'avoir sur elles tous les renseignements possibles et recueillir tous documents intéressants les concernant.

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