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CHAPITRE III Le Prophétisme

La formule delà foi musulmane, après avoir proclamé le dogme de l'Unité, impose au croyant la nécessité de leconnaître la mission de Mohammed. Le prophétisme est un caractère particulier des religions asiatiques ; le na))i est le médium par qui la divinité se révèle à ses fidèles ; on le trouve intimement mêlé à la politique des empires orientaux de l'antiquité; souvent il se confond avec le prètre-roi de la peuplade ; parfois c'est un illuminé touché de l'cpreinte divine. Lepi-ophète en Orient fut analogue au sorcier des primitifs, chamane de la Sibérie, hogon du Soudan, par exemple, en qui s'incarne l'âme des ancêtres. La croyance au prophétisme est donc de foi pour le musulman; l'ingéniosité des philot^ophes arabes a cherché à concilier cette prise d'àme par Dieu avec le libre arbitre reconnu à l'homme et qui lui permet de mériter ou de démériter envers le ciel.

La religion musulmane, vieille de treize siècles, a évolué depuis son origine (1); Mohammed a été quasi

(1) « La religion, si simple alors, était un vague panthéisme n'ayant )) pas encore subi la métamorphose des primitifs symboles en une » dévotion moralisante ou hypocrite, en ce dogmatisme étroit qui, » sous l'induence des Turcs, devint bientôt l'unique piété musui- » mane. Les Arabes furent en vérité des libérateurs. Ils purgèrent « l'Occident des ridicules dominations byzantines ou wisigothes :

divinisé par les orthodoxes, sa famille et ses descendants (cheurfa) furent toujours l'objet d'une spéciale vénération ; souvent les agitateurs politiques ou les illuminés justifient, pour soulever les masses, de leur qualité sacrée de chêrif. La tradition des moindres paroles, des moindres actions du Prophète, de sa famille et de ses compagnons, a été recueillie; c'est d'après elle que fui-ent écrits les IiaditH{\-éc\\.s) qui sont, avec le Qoran, les deux: sources de la foi. Les hadits assemblés avec soin et non sans ci'itique, débarrassés des anecdotes déclarées apocryphes, constituent la Sonna (voie piatiquée). Ils sont au nombre de sept à huit mille; leur recueil le plus connu en Afrique Occidentale est le Sa/ii/i (le véridique) d'El Bokhàri.

Ce caractère d'exception, attribué à Mohammed, a été la cause, dans les premiers siècles de l'Islam, d'hérésies puissantes et de nombreuses dissensions entre les croyants. Les Chiites (1) (Perse, Asie Orientale) déclarent

» Syrie, Egypte, Espagne. En Perse, ils furent accueillis avec n enthousiasme

» Tant que les Arabes conservèrent la direction de l'Islam, la )) doctrine victorieuse n'apporta que des bienfaits aux peuples » asservis, s'agrégeant l'industrie et la science grecque, l'agri- )) culture nabathéenne. Mais les Osmanlis abîmèrent tout cela. <)

Laurent Tailhade. Omar Khaijijam et les Poisons de l'intelligence ■(Carringlon. Paris), passim.

(1) Sonnites et Chiites. « Dans les premiers siècles, l'unité du kha- )) lifat fut regardée comme un des principes essentiels de cette insli- )) tution ; mais, lorsque la grande étendue de l'empire eut allaibli » l'autorité souveraine et l'eut empêchée de se faire sentir dans les » provinces éloignées, les chefs qui s'emparèrent du pouvoir adop- )) tèrcnt souvent le titre et les attributs du khalifat. 11 est vrai qu'une » mesure aussi irrégulière paraissait justiliéepar l'intérêt du bien » public et elle avait môme en sa faveur l'approbation de deux )) grands docteurs [chafites] de l'islamisme. Il en est résulté que le » titre de sultan, donné généralement aux princes qui exercent le » pouvoir temporel, est ([uelquefois devenu le synonyme de celui n de khalife.

les hadils mensongers et les textes du Qoran plus ou moins altérés; Ali, cousin de Mohammed et son gen-

» L'imam ou khalife devait- il être choisi par le corps des n)usul- » mans ou désigné par son prédécesseur? Telle fut la question » qui donna lieu aux guerres de succession et à la formation des » sectes chiites.

» Le mot chid signifie compagnons, partisans, sectaires; il est » employé pour désigner les partisans d'Ali et de ses enfants. » Les chiites, bien que formant plusieurs sectes, s'accordaient à ') déclarer :

» 1° Que Vimamat ne devait pas être électif ;

» 2" Que l'imam était impeccable;

» 3° Que le premier imam fut désigné par le Prophète ;

» 4° Qu'Ali fut la personne choisie pour cet ollice.

» A l'appui de ces principes, ils citaient certains versets du » Coran et certaines traditions relatives au Prophète; mais leurs » adversaires prétendaient qu'ils avaient donné à ces versets une » fausse interprétation, et qu'ils avaient allégué des traditions » dont les unes étaient fausses et les autres nullement concluantes.

» L'incarnation de Dieu dans la personne de l'imam, la métem- » psychose, ou transmigration de l'âme de l'imam dans le corps de » son successeur, les autres opinions, plus ou moins extravagantes, » au sujet de l'excellence du personnage, ont mérité à plusieurs » de ces sectes le nom de (jholat (extravagantes).

» Parmi les sectes .chiites, nous distinguerons celle des dnodécé- » mains et celle des ismaïlia. Les duodécémains comptent jusqu'à » douze imams et s'arrêtent sur le dernier qu'ils [)rétendent être » toujours vivant, mais invisible; il n'avait que douze ans lorsqu'il » entra dans un souterrain et n'en sortit plus; il reparaîtra lors » de la lin des temps, pour remplir la terre de sa justice. Cet » imam est le Mehdi ou diriné que Mohammed a prédit et dont » l'arrivée est toujours attendue: ces doctrines prédominent encore » en Perse.

» Les Ismaïlia reconnaisaent les six premiers imams des duo- » décémains ; Djafer-es-Sadek, sixième imam de cette liste, eut » un fils nommé Ismail qui, disent les ismailiens, est le septième )) imam, qui fut désigné par son père comme successeur à l'imamat, " mais mourut avant lui. Leur huitième imam, Mohammed le » Caché {El Mehloum). fils d'ismaîl, fut le premier de leurs imams )) cachés, personnages qui ne se montraient jamais et qui se bor- » naient à transmettre leurs ordresau monde par la bouche de dais, » c'est-à-dire intiteurs ou missionnaires. Djàfer-el-Mosaddec. fils

dre, a été divinisé par eux; ils se refusent à vénérer le reste de la famille du Prophète. Diverses écoles philosophiques cherchèrent, non sans dommage pour la pensée orthodoxe, à soumettre la foi au rationalisme aristotélique. Ceux dont l'influence se fit le plus sentir en Afrique furent les Kharedjites, véritables puritains de l'Islam (1).

Les Berbères de l'Afrique Septentrionale, malgré la résistance acharnée qu'ils opposèrent à l'invasion arabe (voir dans Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, les passages relatifs à Koçeïla et à la reine ou kahina de l'Aurès), se convertirent lentement, à l'Islam, aux doctrines duquel la pratique de l'hérésie chrétienne des circoncellionSj adoptée par nombre d'entre eux, les avait préparés; les Kharedjites égalitaires n'eurent pas de peine à les attirer à leur schisme, qui islamisa les deux tiers de l'Afrique; divisés entre eux, les hétérodoxes ne purent se maintenir devant les Chiites ; ceux qui échappèrent aux

» du précédent, fut leur second iniani caché; Mahamnied-el-Habib, » tils de Djàfer, en fut le troisième et dernier. Obtid Allah-el- » Mehdi, fils d'El-Habib, et leur onzième imam, se manifesta en » Afrique, où il fonda la dynastie fatemide. EI-Hacen-ibn-Sabbah, » un autre imam des Ismaïliens, fonda, en Irac, la dynastie des » Assassins fHachlchïaJ ».

Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, tome n, appendice n" 2, passim.

(1) Une des grandes hérésies modernes de l'Islam est celle du oiiahabisme, secte créée vers le milieu du xviii' siècle par un cheikh du Nedjed. Mohammed ben Abd el Ouahab. «Il ne tarda pas à se laisser entraîner dans le schisme par les rêves de l'extase mystique. Il nia la mission du Prophète et celle des imams légitimes, ou du moins prétendit placer sa propre autorité au-dessus de la leur... Maîtres un moment de toute l'Arabie, de la Syrie jusiiu'à Damas où ils entrèrent victorieux en 1808, les Ouahabites furent ensuite refoulés dans le Nedjed par les armées de Méhémel-Ali. . . Le princiitc qu'ils avaient défendu continua de se propag(>r ».

Le Chatelier, L'Islam au XIX'" siècle, p. 27-:i8.

massacres se réfugièrent au Mzab, dans le Djebel Nefousa ^t dans l'île de Djerba où ils se sont conservés jusqu'à nos jours. La tradition rapporte que les Berbères apostasièrent treize fois avant de se soumettre.

Le triomphe des hérésiarques chiites, dont l'empreinte -a été indélébile sur les Berbères, fut source de guerres sanglantes. L'orthodoxie devait triompher, mais cette orthodoxie, mélangée de plus en plus aux théories mystiques du soufisme, ne ressemble guère à l'Islam primitif. Ce sont ces doctrines qui dominent maintenant en Afi-ique Occidentale française.

Ainsi nous voyons s'affermir pour la religion musulmane comme dans tous les domaines de la vie et de l'idée, le principe de VéoolaUon. Les Berbères, fidèles aux tendances ethniques de leur société, adoptent ■d'abord les dogmes nioeleurs d'un schisme; fidèles aux tendances anthropolàtres de leur mentalité, ils adoptent ensuite les dogmes mystiques des chiites, puis •des soufîs. De tout temps les Berbères ont estimé que l'homme agissait directement sur la nature par la volonté, par l'incantalion, parle sacrifice; les magiciens du Maghreb furent célèbres dans l'histoire, {Apulée l'Ane d'Or ; les Mille et une Nuits) (l). Par l'étude des sciences occultes on acquérait des pouvoirs merveilleux. Le christianisme, puis l'Islam les confirmèrent dans leur croyance à un monde invisible, intermédiaire entre l'homme et Dieu. Après avoir choisi dans ces religions les dogmes conformes à leur goût pour le

(1; ((Jusqu'à ce jour, les Ghomara se sont appliqués à la magie, et » j'ai appris de quelques cheilihs du Maghreb que ce sont surtout les » jeunes femmesiqui cultivent cet art. « Elles ont le pouvoir, m'ont- » ils dit, de s'attirer l'esprit de tel astre qui leur plaît, et l'ayant » dompté, elles s'incorporent avec lui; par ce moyen, elles agissent, » sur les êtres à leur fantaisie. » — Ibn Klialdoun, Hist. des B. ii, .» p. 144). »

particularisme, ils trouvèrent que le Dieu musulman nese rapprochait pas assez de ses créatures ; le mortvivant des chiites, Ali, qui transmettait à ses descendants la parcelle divine les autorisant à lier et à délier dans le visible et l'invisible, fut adoré avec ferveur; cependant sous l'influence de la philosophie aristotélique et néo-alexandrine, augmentée de l'apport desmythes syriaques, égyptiens et grecs, le mysticismes'introduisit peu à peu dans l'Islam (1). Tout homme^ par des exercices spéciaux, par la pratique de l'ascétisme, peut, dans cette vie s'unir avec Dieu; il est dèslors frappé du sceau divin, la baraka ; il est devenu un ouali, un saint, il fait des miracles ; il est thaumaturge,, commande aux forces et aux consciences ; il est unreflet de Dieu.

Tout homme peut, sans préparation préalable, être envahi subitement par l'esprit de Dieu; les allures de cet homme sont dès lors celles d'un insensé, mais sou àme détient la baraka; il doit être respecté et se& paroles sont sacrées ; c'est le derouich qui erre de tribu en tribu en demandant l'aumône; pour l'européen sceptique, c'est un fou hystérique, souvent dangereux^

C'est ainsi que le prophétisme oriental, source du Qoran, s'est perpétué, par l'évolution de l'Islam, et est devenu, chez les Berbères, une véritable anthropoiùtrie- {clierifs d'Ouazzan, Ma el-Aïnin au sud du Maroc,. cheikh Sidia dans le Trarza, cheikh Saâd Bouh dans l'Adrar et au Sénégal, etc.)-

Le soufisme est contraire à la lettre et à l'esprit de 1» foi musulmane; ses doctrines se basent sur le panthéisme, condamné par le Qoran ; ses procédés, empruntésà l'ascétisme le plus pur, sont également condamnéspar le Qoran.

(1) Cf. à ce sujet, Etude sur le soufisme, traduction M. Arnaacl (A. Jourdan, Alger).

Nous trouvons donc en Afrique Occidentale troissortes d'hommes qui ont une influence considérable sur les populations musulmanes : les ouali, les cheurfa, les derouich.

La politique à suivre à leur égard est, ou de se servir d'eux, ou de les neutraliser, ou de les combattre. Quelle que soit la solution adoptée, la prudence la plus stricte doit être observée dans les rapports que l'on est appelé à avoir avec eux. Les cheurfa et les ouali sont loin d'être indifférents aux avantages matériels et aux distinctions honorifiques. Qu'on se rappelle qu'en cette matière un homme repu a toujours faim.

Il faut donc après s'être assuré de l'influence de chacun d'eux, calculer les services qu'il peut rendre, et s'attacher dès lors à lui en faire rendre le maximum,dans le sens des directives envoyées ou approuvées par le pouvoir central. On doit se rappeler aussi que, même dans l'Islam, un homme influent a ses envieux^ ses ennemis, ses détracteurs; en tout cas, il se trouve toujours, près de lui ou non loin, un homme appelé à recueillir sa succession.

Enfin il ne faut pas oublier qu'en politique il n'y a pasd'inimitiés, il n'y a que des malentendus.

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