CHAPITRE V Le Qoran et la politique
Chaque religion a son livre inspiré. Dicté à Mohammed en extase par un ange, intermédiaire entre Dieu et son prophète, le Qoran est considéré comme incréé, c'est-àdire comme ayant existé de toute éternité. L'esprit et la lettre du Livre saint constituent donc pour l'orthodoxe une vérité absolue. La solution de chaque doute est en lui. L'acte le plus agréable qu'on puisse accomplir envers la divinité est d'apprendre son Livre mot à mot, afin de le réciter constamment dans la voie du Très-Haut ; c'est ce que l'on appelle être « porteur du Qoran » et c'est une bénédiction d'un prix inestimable. La piété des parents le fait enseigner aux enfants par des pédagogues souvent nomades qui, sous la tente ou dans les ksour, payés selon le savoir de leurs élèves, ne ménagent à ceux-ci ni injures, ni coups de férule.
Les tolba qui initient la jeunesse au Qoran dans les tribus sont en général hostiles, par fanatisme, à l'influence française ; ils doivent être l'objet d'une étroite surveillance. En pays Trarza, et spécialement dans les groupements maraboutiques, on leur reproche d'être des fervents de la pédérastie.
L'idiome du Qoran est saint entre tous (1), puisqu'il exprime la pensée de Dieu ; la grammaire de raral>e sera ainsi une science divine. Le Qoran ne peut être traduit pour la propagande; le fidèle doit apprendre l'arabe afin d'être pieux et de bien mériter de Dieu. Or la langue a évolué depuis le Prophète ; des besoins nouveaux sont nés, augmentant et modifiant le vocabulaire; l'arabe du Livre devient peu à peu pour le musulman ce qu'est le latin pour nous^ ce qu'est l'hébreu pour le juif.
Le Qoran ne proclame que l'unité divine et les devoirs de l'homme envers Dieu. La plupart des 114 chapitres ou sourates (2) qui le composent sont des réponses de Mohammed à des consultations de fidèles. Ces réponses se contredisent parfois ; il est utile de connaître, lorsqu'on cite à des musulmans un passage du Qoran, que les docteurs de la foi musulmane déclarent certains versets abrogés par d'autres et décident que les conclusions de certains versets sont douteuses. Aussi le Qoran est accompagné, même pour les musulmans, de la glose de commentaires traditionnels.
(1) « Les Maures ont une grande vénération pour le Coran ; jamais ») ils ne le posent par terre, ni même sur une natte, sans mettre uii » pagne dessous. Avant de le toucher, ils font toujours l'ablution, en )) se mettant les deux mains sur la tète, puis se les passant sur la » figure et les bras ; celui qui agirait autrement serait méprisé )) et regardé comme un infidèle.
» Les enfants ne sont admis à l'école qu'après avoir été circoncis; )) avant cette époque, il leur est défendu de manier le livre sacré. » Les esclaves n'y portent jamais la main, étant regardés comme » impurs. Lorsqu'ils prennent les planchettes, ils ne doivent le faire » que par la corde qui sert à les suspendre, et avoir bien soin de no » pas les retourner du liaut en bas, ni de leur laisser frôler la terre : )) quand la classe est finie, on les pose sur dos épines ; si un osclavo )) se permettait d'y toucher, il serait fouetté impitoyablement. » {Journal d'un voijarfe à Tombouctou et à Jcnnê, par René Caillié. l'aris, 1830, i, pp! 89-00.)
(2) Le terme de sourate appartient à la langue hébraïque et désigne un rang de moellons dans une muraille.
En citant le Qoran, il ne faut jamais s'exprimer ainsi devant un musulman : le Licre dit..., ou Mohammed a rii7.. ., etc., mais bien Z)iew a rfi^. .. En effet, le Qoran est la parole même d'Allah.
Si un problème se présente non prévu de façon expresse par le Qoran, les théologiens le résolvent par la méthode de l'analogie. A cet efïét ils ont divisé les actions humaines en licites, illicites, rcconiina/idables, répréhensibles. Par raisonnement logique on assimilera l'inconnu au connu.
La sourate la plus populaire du Qoran est la première, dite de l'ouverture (/a<:i7ia ). Elle est prononcée à toute occasion, pour sceller avec solennité les conditions d'un contrat, pour le cérémonial d'un mariage, d'une prestation de serment, etc. Elle est le principal élément de la prière (1).
Le Qoran, ressassé depuis des siècles par des masses sans intellectualité scientifique, à unifié leur idéal ; le paradis annoncé aux croyants, tout de jouissances physiques, donne l'appétit de l'avenir aux simples ; il a fallu l'intrusion des soufis dans la foi pour que l'absorption en Dieu fût considérée comme le suprême bonheur.
Le Qoran a universalisé la pratique d'antiques coutumes ai-abes ; aussi les musulmans se présentent-ils en tous lieux avec des apparences identiques.
(1) Voici la traduction de la Falilia : « Courte prii're qui ouvre le » Coran et qu'on appelle VOunante, la Su/fisante, la Mère du Coran. » Nulle part la formule de l'Islamisme n'est mieux exprimée dans » sa simplicité, nulle part les rigueurs du monothéisme ne sont » affirmées avec plus de netteté : « Gloire à Allàb, le maître des » mondes, le Ilahmàn, le miséricordieux, qui dirigera le jour du » jugement. C'est toi que nous servons, et c'est toi que nous appe- » ions à notre secours. Conduis-nous dans la voie la plus droite, » dans la voie de ceux à qui tu as prodigué tes faveurs, dans la » voie de ceux sur lesquels ne pèse aucune colère et qui ne s'éga- » rent pas. » II. Derembourg, Opuscules d'un arabisant, p, 27.
L'Islam, qui déclare Moïse et Jésus-Christ de grands prophètes, précurseurs de Mohammed, range la Bible et l'Évangile parmi les livres saints, bons à méditer pour le croyant ; le mérite de ces livres est cependant inférieur à celui du Qoran, qui est la dernière et suprême révélation.
La lecture du Qoran (1) est très vivement recommandée à l'officier ou au fonctionnaire des affaires indigènes. Il y trouvera d'utiles indications pour la prise en mains des musulmans ; ceux-ci lui sauront gré de la connaissance qu'il aura de leur religion, dont il ne parlera en leur présence qu'avec les égards convenables ; qu'il évite de froisser par des railleries déplacées ou des marques de dédain les usages de l'Islam ; ses administrés ne lui diront jamais le mal qu'ils pensent de sa propre religion.
Le musulman déteste l'athée encore plus que l'infidèle.
(Il La meilleure traduction actuelle est celle de Kazimirski. Une nouvelle traduction paraîtra inccssaninicnt, duc au i)' Mardrus.