CHAPITRE VII La littérature arabe (I
11 ne faut pas demander à un croyant de penser comme un incrédule, et à un nomade d'écrire comme un Européen moderne; puisque la société musulmane était théologale et constituée selon l'idéal du peuple arabe, les œuvres littéraires émanées d'elles devaient être à la fois pieuses et conformes à l'esprit sémite. La langue du Qoran, sainte entre toutes dans l'Islam, condense l'inouïe richesse de ses vocables en un nombre assez restreint de racines trilitères qui, avec souplesse, évoluent selon une logique mathématique dans des formes régulières déterminées par le changement de sonorité d'une ou plusieurs syllabes, par l'ajout de lettres dont l'intrusion fixe chaque fois une variété spéciale nouvelle du sens primitif. Mais le changement de sens révélé par le changement de son n'est apparent à l'œil que si les consonnes qui, seules, composent l'alphabet, portent les signes, les rendant brèves, longues, doubles ou voyelles (2) (les voyelles sont au nombre de
(1) Consulter à ce sujet : Iluart, Histoire de la littérature arabe (A. Colin, Paris) ; — Renan, Histoire générale des langues sémitiques, etc.
(2) Consulter sur la langue arabe les nombreux ouvrages édités par la librairie A. Jourdan (Alger).
trois : ou, a, i), et peu de livres, en dehors du Qoran, sont ainsi rendus clairs; lire un texte arabe où les signes accessoires ne sont pas indiqués implique la nécessité de les placer convenablement soi-même au fur et à mesure de la lecture ; les lettres sont la portée de la musique dont les signes sont les notes ; le sens de chaque phrase sera donc prévu par le lecteur à mesure qu'il déchiffre le texte. L'Arabe ou l'arabisant a donc un double travail cérébral à accomplir : 1° établir la grammaire de son texte; 2° établir la pensée de l'auteur. Cette besogne fait de la connaissance de la langue littéraire l'apanage des lettrés et encore beaucoup de ceux-ci bornent-ils leurs efforts à déchiffrer le Qoran et quelques ouvrages de jurisprudence; devant l'invasion des parlers européens, des sciences européennes aux termes techniques, des besoins sociaux plus perfectionnés, la littérature arabe ne saurait résister; rares apparaissent maintenant des œuvres originales nouvelles, l'arabe sera de plus en plus relégué dans le passé et tombera enfin dans le charnier des langues littéraires mortes, où l'attendent, avec le sanscrit, le latin et le grec classiques. La flamboyance des chants (1) et des poèmes déclamés par les bardes bédouins étonne l'Européen ; le sens des analogies, si vif chez le sauvage et le nomade, dont aucune éducation livresque n'a moulé l'esprit autour d'un certain nombre de pauvres métaphores, s'atténue à mesure que s'accroissent les civilisations positives ; découvrir de nouveaux rapports entre les apparences était une magie, et ce fut cette magie qui rendit sacrés aux yeux des peuples les poètes de l'antiquité. Le Liore des Moâllakat, où sont résumées les
(1) Le recueil le plus vaste de textes relatifs aux poètes les plus anciens de la Péninsule arabique est le Licre des Cluimons (Kitab el-Aghani), d'Ali el-Islahani.
<EUvres des sept grands lyriques qui précédèrent l'Islam €st célèbre parmi les Arabes pour la perreclioii de l;i forme verbale et la somptuosité des sujets traités par les auteurs. Les récits du soir autour des feux, dévidés par des conteurs à l'éloquence inlaligable, furent l'orl- -gine du roman de gestes et du diouân d'anecdotes.
Mais l'œuvre qui seule peut révéler à l'européen la beauté tantôt placide, tan tôt forcenée derOrien test le /«c/'t* des Mille Nuits et une Nuit que la traduction littéraU', puissante du D'Mardrus(l). nous a départi récemmenten 'Un français d'une suprême élégance ; nomades chevelus, déclamateurs de vers intenses, citadins grassouillets et diserts, soldats brutaux bardés d'acier, sultans débonnaires ou féroces, cadis prévaricateurs, vierges folles, •adolescentes prometteuses de sourires plus intimes, eunuques bébètes et ventripotents, richards adipeux, ■ascètes squelettiques, magiciens à barbe calamistrée, prostituées d'ergastules, mignons de hammam se heurtent, grouillent, s'interpellent dans une immense promiscuité, ici fangeux ou lubriques, là sanglants des <îombats de la dune ou de la rue, plus loin graisseux des friandises de hautes cuisines ; avec politesse et non sans ruse et sans malice, ils s'abordent, s'invitent -{1 des festins gargamellesques, se récitent do doctes poèmes, tandis que des bouffons, cerclés d'un auditoire attentif à leurs grimaces, éveillent par leurs gestes et leurs dits priapiques les rires énormes qui secouent sur les sofas la panse béate des bourgeois repus: et c'est 4ÎU travers de ces mille et une nuits de jovialité la sarabande des djinn, des sorcelleries, des désirs fantasques ■de puissances invisibles (2). En plus d'un lieu sedéchaî-
(1) Le livre des Mille Nuits et une Nuit, tr. Mardrus, selze- Aolumes. (Cbarpenlier-Paris).
(2) (( Du Talmud sont tirées les légendes relatives aux proj) plîètes, telles que celle de Salomon : cette sorte de légende fa
nent la formidable obscénité des étreintes, la crapuledes bas fonds sociaux ; mais l'oriental ignore l'hypocrisie des mots qui voilent l'acte et pour lui l'acted'amour, même dévoyé, est naturel à l'homme.
Un autre ouvrage célèbre en Orient a été composé par el Hariri (1054-1122) ; le Livre des Séances, recueil decinquante histoires écrites dans une langue d'une rarerichesse, est populaire parmi les arabisants; l'orientaliste français Sylvestre de Sacy, auteur d'une célèbregrammaire arabe Tenrichitd'nn commentaire demeuré classique chez les lettrés musulmans.
Les Prairies cV Or de Maçoudi (915-947) traduites par le baron de Vaux, les Voyages d'ibn Batoutah sont desrécits encore agréables à lire pour l'européen et sont d'un incontestable profit pour l'érudit curieux du moyenâge arabe. Le M ost a tref d'E\ Abchinî (1388-1446) véritable océan de légendes et de dits agréables a été traduit en français par M. Rat.
Ce fut Ibn Khaldoun (1322-1406) dont le puissant; esprit conçut le premier en Orient le rôle de la critiquehistorique ; ses prolégomènes ont l'immense mériled'avoir contribué à faire envisager l'histoire comme unescience et non comme un amas indigeste de chroniques
» très développée chez les musulmans. Salomon est le plus grand » de ces prophètes mythiques ; par une espèce de phénomène de » réflexion qui se produit souvent dans l'imagination des orien- » taux, il est même multiplié ; il y aurait eu une série de Salo- » mons préadamites au nombre de quarante ou de soixante-douze, » selon les auteurs, qui se seraient transmis un bouclier, une » épée, une cuirasse magiques. Ces Salomons auraient régné sur » les dives et guerroyé contre les démons, avant la naissance de » l'homme. Salomon possédait aussi une coupe magique en verre » et en turquoise fabriquée par un génie, dans laquelle on décou- )) vrait ce qui se passait dans le monde, et un anm-au muni dun- » sceau sur lequel étaient gravés deux triangles croisés en forme » d'étoile, encadrant le plus grand nom de Dieu. » Baron Carra de Vaux. Les Mille etvne Nuits, Reuie des DeuxJUondes, 1" janvier 1906..
incolores ; il ignora toutefois, ainsi que tous les écri' vains arabes, et la Grèce et Rome; la création dUr monde est pour lui, de môme que pour les musulmans, incident de nature récente ; i! enjambe ou supprime lea siècles, et cependant son œuvre, par l'ampleur des idées qu'elle expose, a une incontestable supériorité sur les livres similaires composés à cette époque en Europe ou en Asie. Uhisloire des Berbères traduit par M. de Slane est une source unique de renseignements sur les racesislamisées du Nord et de l'Ouest de l'Afrique.
Nombreuses sont les œuvres littéraires de l'Islam, qui ne sont connues que des savants ; incapables de s'élever au-dessus des questions complexes de la philologie, — ceux-ci, plais et érudils, ue savent guère nous restituer, dans leurs traductions, la fleur de la pensée arabe et lajoie de sa poésie. Maintenu par la foi islamique dans la naïveté d'un monde puéril, gouverné par une fatalité bienveillante au croyant, l'individu se donna corps et àme au culte des images verbales; les astres, lèvent, la tei-re et la chair l'éblouirent de leur sérénité; les fleurs, les arbres et les bêtes lui parlèrent de choses indicibles que nous ne découvrons plus; il eut le respect de la pure langue bédouine, la tissa en dentelles capricieuses dont les loques semblent flotter encore au-dessus des métropoles mortes des khalifes; il enseigna Arisloteà notre grossier et brutal moyen âge, l'initia à la médecinesyriaque et aux sciences maudites. Il a bien joué sou rôle; \q passé est mort, proclame le proverbe arabe.
Vers Araouan, un jour (1), un descendant du Cheick Mohammed Fadel me contait, comme s'il se fut agi d'un événement récent, la bataille de Poitiers, et il me disait : «Nos cavaliers entourèrent de l'envol de leurs burnous sanglants la masse impassible des Faranguiz:^
(Il En mai 1890.
BUK cheveux rouges et leurs sabres flamboyaient et .éclataient sur les cuirasses de fer; ils hurlaient le nom d'Allah dans la tempête des chocs d'armures et le fracas formidable des cavaleries qui chargeaient dans la poussière parmi les cadavres des martyrs ; et la plainte du sabre à la flamme élégante ne prévalut point contre le sifflement des lourdes haches qui nous crevaient lu poitrine ; et les nôtres moururent sur le chemin d'Allah. Et depuis ce jcur-là nous savons que la grâce vénuste de l'Arabe poète sera à jamais eff'acée par la brutalité /les haches. »