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A) — SYNDROMES ÉPISODIQUES DES DÉGÉNÉRÉS

(obsessions et impulsions)

La description que nous avons déjà donnée des syndromes obsessions et impulsions (p. 105, 151) nous dispense d'y revenir en détail ici. Rappelons simplement que les obsessions des dégénérés sont des obsessions constitutionnelles et non accidentelles, qu'elles sont souvent héréditaires, précoces, intellectuelles d'emblée, multiples, avec modification fréquente de l'idée obsédante, qu'elles affectent l'allure rémittente ou continue et le type chronique.

Quant aux impulsions, leur fréquence dans les états de dégénérescence, est extrême, et leur importance y est capitale. Capitale à ce point qu'on peut dire, sans crainte de se tromper, que ce qui caractérise essentiellement la dégénérescence, ce qui lui donne son empreinte et en constitue le stigmate fondamental, c'est V impulsivité.

Gela est si vrai que, mieux que tout, l'impulsivité pourrait servir à classer et à catégoriser les divers degrés de dégénérescence.

Au degré le plus inférieur, chez l'idiot et l'imbécile complet, l'impulsivité est à son comble et le processus voHtionnel est réduit au réflexe purement mécanique ou à peu près.

Au degré moyen, c'est-à-dire chez le dégénéré proprement dit, Fimpulsivité est moins sommaire et elle s'accompagne dans une mesure plus ou moins grande d'idée, de conscience, d'émotion, de souvenir, mais elle n'en est pas moins fatale et brutale.

• Au degré le plus haut de l'échelle, chez les dégénérés supérieurs, représentés par les déséquilibrés, l'impulsivité est surtout psychique et se manifeste par de l'instabilité mentale,

de l'aprosexie, de l'aboulie, des tics, des tendances obsédantes contre lesquelles le sujet lutte, mais non toujours victorieusement.

Si bien que les trois degrés cliniques de la dégénérescence correspondent exactement, comme on le voit, aux trois degrés que nous avons admis dans la division des impulsions.

Nous ne saurions donc trop insister sur ce point, si incontestablement établi par Magnan et ses élèves, que Timpulsioii est étroitement liée à la dégénérescence.

Bien que variable d'intensité et de degré, dans la dégénérescence, l'impulsion y affecte néanmoins des caractères communs représentés, dans leur ensemble, par une sorte d'impulsion type : l'impulsion plus ou moins irrésistible, avec lucidité, conscience et souvenir. Ce n'est que dans les inflrmités tout à fait graves que les malades obéissent aveuglément aux incitations qui les poussent, sans se rendre compte de ce qu'ils font et sans en garder la mémoire.

Quant aux formes cliniques de l'impulsion, elles peuvent toutes se rencontrer, sans exception dans la dégénérescence.

Aux dégénérés supérieurs appartiennent de préférence les impulsions psychiques, les obsessions impulsives avec toutes leurs variétés. Aux dégénérés moyens, les impulsions plus graves : impulsions toxicomaniaques, sexuelles, au vol, au suicide, à l'homicide, etc. Aux dégénérés inférieurs enfin, les impulsions instinctives à l'incendie, au vol, à l'homicide, au viol. à l'assassinat sexuel, etc.

Deux tendances morbides doivent être signalées particulièrement chez les dégénérés moyens et inférieurs : Vhomicide familial et les horribles perversions sexuelles qui ont nom : bestialité, violation des cadavres, vampirisme.

L'homicide familial s'explique, chez ces sujets, à la fois par leur impulsivité et par leur inaffectivité. 11 revêt surtout la forme du parricide qui est essentiellement, ainsi que je l'ai montré avec mon élève Asselin (Th. B., 1902) et que l'a récemment confirmé Levassort (C, 1912), un crime de dégénéré, surtout de dégénéré alcoolique ou épileptique.

C'est aussi un crime de dégénéré et de dégénéré plus infé-

rieur encore, que celui de la nécrophilie et du vampirisme. Presque tous les sujets atteints de cette monstrueuse aberration étaient des idiots, ou des imbéciles confirmés. Seul le sergent Bertrand, bien qu'héréditairement taré, lui aussi, était d'un niveau intellectuel plus élevé ; aussi sa perversion impulsive, mélange de masturbation, d'amour du cadavre et de sadisme, offrait-elle quelque chose de plus psychique, de plus obsédant et de plus paroxystique.

Les psychoses proprement dites des dégénérés ont des caractères complexes et se présentent sous les aspects les plus variés. Aussi convient-il de s'y arrêter plus longuement.

Tantôt ces psychoses consistent en un véritable délire intellectuel ; tantôt, elles se traduisent par des aberrations de l'ordre moral ou affectif, sans idées délirantes proprement dites ; tantôt enfin, elles se révèlent par des tendances purement instinctives. De là, trois variétés différentes à examiner successivement : 1^ les psychoses délirantes ; 2° les psychoses raisonnantes ou morales ; 3° les psychoses instinctives.

1' Psychoses délirantes des dégénérés, délires des dégénérés

±' Première catégorie : psychoses communes. —

Les dégénérés peuvent être atteints d'une forme quelconque des psychoses communes : manie, mélancolie, confusion mentale, folie systématisée. Mais chacune d'elles offre des caractères à part soit dans la symptomatologie, soit dans l'évolution.

A, Manie, mélancolie. — Les accès de manie et de mélancolie, chez les dégénérés, éclatent souvent d'emblée ; le délire y est plus restreint et la lucidité plus grande ; les rémissions et les intermittences sont presque la règle ; la guérison s'opère brusquement, mais les récidives demeurent toujours menaçantes. De plus, la manie et la mélancolie peuvent se mélanger.

se succéder et alterner, ce qui a fait considérer par certains auteurs les psychoses périodiques et circulaires comme appartenant en propre aux dégénérés ou, dans un ordre d'idées à peu près semblable, que c'est chez eux surtout que se réalise cliniquement ce qu'a de fondé la théorie actuelle de la folie maniaque dépressive (Voy. p. 300).

B. Confusion mentale. — La confusion mentale des dégénérés est ordinairement moins aiguë, moins franche, plus atypique, avec tendance aux variations symptomatiques et évolutives. Elle se termine soit par une guérison incomplète, caractérisée par la persistance d'un certain degré d'obtusion, d'infériorité psychique, soit par un état formel de confusion mentale chronique avec ou sans délire systématisé secondaire et par la démence précoce.

C. DÉMENCE PRÉCOCE. — La démeuce précoce des dégénérés ou forme dégénérative de la démence précoce, dont nous avons déjà parlé dans la description générale de cette psychopathie, mérite d'être rappelée brièvement ici, en raison de ses caractères particuliers.

A la différence des malades qui, sans tare antérieure appréciable, versent fortuitement dans la démence précoce à l'occasion et par la voie d'une confusion mentale aiguë toxique ou infectieuse restée inguérie (démence précoce occasionnelle, post-confusionnelle), les individus destinés à fim"r dans la démence précoce dégénérative sont avant tout, constitutionnellement et originairement, des dégénérés.

De sorte que la démence précoce est précédée de tout un passé psychopatique dont elle n'est pour ainsi dire que l'aboutissant et qu'elle représente véritablement un état d'affaiblissement mental succédant à un état de faiblesse mentale, un processus de déchéance greffé sur un fond primitif de dégénérescence.

Il y a donc lieu, pour bien comprendre la démence précoce dégénérative, sa nature et ses caractères, d'envisager, en même temps qu'elle-même, ses origines et ses débuts, c'est-à-dire la

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dégénérescence à laquelle elle fait suite et l'étape de transition qui les relie l'une à l'autre.

a. Dégénérescence primitive. — L'état de dégénérescence

Fig. 48.

X.... dégénéré dément précoce dans une de ses positions sléréotypées

(Collection de l'auteur).

des futurs déments précoces constitutionnels n'offre par luimême rien de spécial. C'est toujours la dégénérescence classique, avec ses stigmates et malformations, physiques et psychiques. LuGiATo (E. a., 1907) s'est particulièrement attaché

P.>VCHOSKS DES DEGENERE;

à mettre en lumière ces caractères morphologiques des déments précoces.

Disons simplement que cet état de dégénérescence peut affecter tous les degrés et toutes les formes, et qu'un débile mental

Fig. i'j.

Le même, avec ses malformations : syndactylie, ectrodactylie,

clinodactylie des mains ut des pieds 'collection de l'auteur».

ou un imbécile avéré peut tout aussi bien devenir dément précoce, sinon mieux, qu'un simple déséquilibré. La seule différence, c'est que la faillite démentielle enlève à un dégénéré d'autant moins de capital psychique que ce capital était plus restreint et le fait tomber d'autant de moins haut que son niveau était plus bas.

Parmi les nombreux dégénérés de tout ordre que j'ai vus

■dii. ,28

PUECIS DK PSVCBlATrUE,

494 INHHMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

sombrer dans la démence précoce, il en est un, situé aux confins de l'imbécillité, qui était particulièrement remarquable par ses malformations physiques (syndactylie, ectrodactylie et clinodactylie des quatre extrémités). Je donne ici la photographie et la radiographie des mains de ce malade, dont l'observation détaillée, avec planches et figures, a été publiée parla Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière (1908, n^ 6).

b. Transition à la démence précoce. — Ce qu'il y a de plus intéressant, dans la démence précoce dégénérative, c'est la transition, le passage de l'état de dégénérescence primitive à la démence précoce consécutive.

Ce passage peut se faire à un âge variable et de mille façons différentes. Il est rare cependant que la transformation ait lieu avant la puberté. Le plus souvent elle se produit durant le temps de l'évolution pubérale, c'est-à-dire du développement juvénile, de l'adolescence, période de la vie beaucoup plus étendue qu'on ne le croit d'ordinaire et qui va de douze ans environ à vingt-cinq ou trente ans. C'est là une longue phase, très critique pour le cerveau des prédisposés.

En règle générale, le dégénéré ne devient pas dément précoce brusquement, ni même rapidement. Il met un temps plus ou moins long, quelquefois fort long, à le devenir.

Dans certains cas, la transition s'opère sans à-coups, sans crises, sans manifestations éclatantes ni même appréciables, et le niveau mental du sujet, déjà inférieur, s'abaisse et diminue graduellement, sans qu'on s'en aperçoive tout d'abord. Ainsi que le dit fort justement Masselon, qui a insisté avec grande raison sur ce point (E. M., 1908), « le passage de l'insuf-j fisance mentale à la démence précoce se fait insensiblement et n'apparaît nettement que lorsqu'on compare l'enfant à deux] époques assez espacées de son existence ».

Dans d'autres cas, les plus fréquents, l'apparition de h démence précoce est précédée par des troubles divers : céphalée, insomnie, modification de l'humeur, diminution de l'activité psychique et physique, indifférence émotive, excentricités, automatisme, crises nerveuses, etc. J'ai observé, avec Lala.x ne et PiouFFLE, certains dégénérés qui, après avoir présenté,

durant plusieurs années, des obsessions phobiques ou idéatives absolument classiques, finissaient- par verser, sans que rien eût pu le faire prévoir, dans la démence précoce.

Fi;-'. où.

Radiographie de la main gauche de X... (Abst.-nce du a» métacarpien et des phalanges du 3* doigt) Cliché radiographique du professeur Bercoxié.

Telle est la phase d'incubation.

A la période d'invasion ou prodromique, on peut voir survenir des signes multiples, qui annoncent de façon plus ou moins claire l'approche de la démence précoce, tels que : attaques convulsives, adynamie corporelle et mentale, dépression,

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stupeur, agitation, perte des- facultés d'application, de retenue, de contrôle, de la pudeur, tics, grimaces, accès de rire bizarres, raptus impulsifs sous forme de fugues, de violences, d'actes délictueux, d'homicide (Modena, R. N. a, 1909), incohérence du langage et de l'écriture, stéréotypies, suggestibilité, négativisme, indifférence affective, dissociation idéo-émotionnelle, etc.

Dans l'ensemble de cette symptomatologie prodromique, on trouve des types très variés, notamment le type neurasthénique, le type mélancolique, bien mis en lumière par M^^e Pascal, le type hystérique et le tj'pe délirant, souvent polymorphe, avec alternatives d'agitation, de stupeur, d'impulsions. Ce fut le cas pour le dégénéré syndactyle cité plus haut.

Ces types prodromiques appartiennent surtout à la démence précoce dégénérative et on peut dire en particulier que c'est essentiellement chez les dégénérés que s'observent les états de pseudo-neurasthénie, suivis, après une guérison imparfaite, de diminutions mentales indélébiles, auxquels nous avons fait allusion plus haut et qu'on a désignés et décrits sous le nom de formes frustes de la démence précoce (G. Moxod, Th. P., 1905, J. Crocq, B. m. B. 1906).

Ces périodes d'incubation et d'invasion qui constituent, par leur ensemble, la prédémence précoce dégénérative et qui couvrent généralement, ainsi que nous venons de le voir, un long espace de temps, n'empêchent pas les malades de faire parfois une entrée subite dans la démence précoce, par un accès de confusion mentale avec ou sans délire aigu hallucinatoire. Le cas est même assez fréquent et j'ai vu nombre de dégénérés qui, après un état prolongé de neurasthénie, étaient pris d'un accès de délire hallucinatoire, analogue à un délire hystérique ou toxique, marquant pour eux le début soudain et violent du processus. morbide destiné à les conduire à la démence. Il y a là quelque chose d'analogue à la brusque apparition de la paralysie générale par un ictus convulsif ou délirant, après une phase préparalytique de quelque durée.

Les manifestations prémonitoires et prodromiques de la démence précoce dégénérative dont nous venons de donner

PSYCHOSKS DES DÉGÉNÉRÉS .497

l'indication sommaire et qui comportent un exposé spécial plus détaillé (Guilguet, Th. B., 1909) sont d'autant plus importantes que, comme l'ont fait justement remarquer Smith Ely Jelliffe (1907) et Masselon (1908), elles peuvent se manifester dès l'âge scolaire (voy. p. 383;. D'où la nécessité pour les médecins des établissements d'instruction et pour les éducateurs eux-mêmes de les bien connaître et de les distinguer, dès leurs débuts, des accès de paresse, de vagabondage, de mauvais vouloir, d'indiscipline vulgaire, même de l'instabilité et de la simple arriération, avec lesquelles elles sont si souvent confondues (A. Laurent, C, 1911).

J'ajoute qu,e cette nécessité est plus grande encore peutêtre pour les médecins de l'armée et pour les officiers car la démence précoce dégénérative, qui frappe nombre de soldats est, chez eux, particulièrement méconnue (voy. p. 1115).

c. Démence précoce confirmée. — Nous ne dirons qu'un mot de la démence précoce dégénérative une fois confirmée, car alors sa symptomatologie tend à se rapprocher de la démence précoce accidentelle post-confusionnelle. Elle peut, comme cette dernière, se présenter soit sous le type catatonique, soit surtout sous le type hébéphrénique ou paranoïdien.

Toutefois, elle offre toujours ce caractère particulier d'être un composé de dégénérescence et de démence et, par suite, de présenter, en parties proportionnellement différentes suivant les cas, les symptômes de l'une et de l'autre.

Ajoutons que l'évolution y est plus irrégulière et la déchéance mentale et physique plus rapide et plus profonde. Par là, elle mérite mieux que l'autre l'appellation de ' démence précoce » que Morel, nous l'avons dit, lui avait lui-même attribuée.

Un dernier point à signaler c'est que la démence précoce dégénérative doit être distinguée soit dans sa période d'état, soit dans ses phases prodromiques, de certains autres états morbides tels que : les dégénérescences simples et les psychoses dégénératives proprement dites, la démence précoce post-confusionnelle et surtout la paralysie générale juvénile dont le processus initial est, dans certains cas, tout à fait analogue au sien. J'ai observé, dans ma clinique de Saint-André,

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un fils de paralytique général, dégénéré manifeste, âgé de dixsept ans, atteint de troubles psychopathiques tels qu'il fut, durant quelque temps, difficile de savoir dans quelle sorte de démence juvénile il verserait : la démence paralytique ou la démence précoce. Ce fut dans cette dernière (voy. fig. 39 et 40, p. 422).

D. Folie systématisée. — La psychose systématisée, chez les dégénérés, se montre, comme les psychoses précédentes, sous un aspect anormal. Ce n'est plus la psychose typique, évoluant régulièrement et méthodiquement en périodes successives et distinctes. Ici, les diverses phases sont enchevêtrées et confondues ; tantôt les idées de persécution et de grandeur éclatent simultanément ; tantôt le délire ambitieux précède le délire de persécution ; tantôt enfin, c'est un accès de manie ou de mélancolie qui devient le point de départ du délire systématisé, dans lequel prédominent souvent les conceptions mystiques ou génitales (persécutés génitaux). D'autre part, la maladie peut s'améliorer et même s'arrêter à un moment quelconque de son existence, ce qui n'a lieu pour ainsi dire jamais dans la psychose systématisée typique. En un niot, comme le dit Saury, « la marche de la folie héréditaire ne comporte aucune régularité ; le manque de méthode y remplace le plan ; l'absence de préparation y tient lieu de l'allure progressive. Les manifestations les plus diverses peuvent apparaître, se combiner, alterner sans évolution précise. Loin d'indiquer la systématisation et la chronicité, le délire ambitieux n'a plus de caractère et peut disparaître du jour au lendemain. »

2 Deuxième catégorie : psychoses spéciales aux dégénérés. — La dégénérescence ne se borne pas à imprimer quelques traits particuliers aux vésanies communes ; elle s'accompagne souvent aussi de psychoses qui peuvent être considérées comme lui appartenant en propre ou comme lui étant tout au moins plus spéciales. C'est ce qui nous les a fait ranger dans ce chapitre, où nous dirons un mot des principales d'entre elles : 1^ le délire des persécutés auto-accusateurs et persécutés mé-

lancoJiques ; 2^ le délire d"auto-acciisation systématisé primitif et le délire hypocondriaque systématisé ; 3° le délire systématisé d'interprétation ; 4» le délire raisonnant ou des persécutés-persécuteurs.

A. Délire des persécutés auto-accusateurs et persécutés MÉLANCOLIQUES. — Certaines des psychoses des dégénérés sont pour ainsi dire des psychoses mixtes, faites à la fois de psychose généralisée et de psychose systématisée. Les autres sont des psychoses exclusivement systématisées.

Les psychoses mixtes des dégénérés consistent le plus souvent dans l'association d'un délire mélancolique, ordinairement d'auto-accusation ou d'hypocondrie, avec un délire systématisé, qui est presque toujours un délire de persécution : association accompagnée en proportions variables, suivant les cas, des concomitants symptomatiques des deux psychoses

Arnaud, se basant sur les travaux de Séglas et de Ballet, distingue à cet égard trois catégories de sujets : !« les mélancoliques persécutés, primitivement mélancoliques, qui plus tard viennent à présenter quelques idées de persécution ou même un véritable délire de persécution plus ou moins systématisé ; 2° les persécutés auto-accusatsurs, qui sont avant tout des persécutés, mais qui ont en même temps, soit par crises ou bouffées, soit de façon permanente, des idées d'auto-accusation ; 3° les hypocondriaques auto- accusateurs de Ballet, dont le délire de persécution a pour base une malformation secrète, le plus souvent génitale, et qui, pour ce motif, au lieu d'avoir comme les persécutés ordinaires un sentiment exagéré du moi, de l'orgueil, « sont des humbles, des honteux, amoindris à leurs propres yeux par le sentiment exagéré de leurs infirmités ou de leurs vices, et disposés par conséquent à comprendre, à excuser même dans une certaine mesure, les mépris et les injures d'autrui » (Arnaud).

Lalanne, de son côté (Th. B., 1897), divise ces malades, qu'il réunit sous la dénomination générique plus exacte de persécutés mélancoliques, en plusieurs groupes : 1° les persécutés mélancoliques chez lesquels les délires d'auto-accusation

500 INFIRMITES P>YCH1QUES D EVOLUTIOX

et de persécution se succèdent, mais ne se combinent pas ; 2° les persécutés mélancoliques d'abord persécutés et devenant ultérieurement mélancoliques ; 3*^ les persécutés mélancoliques d'abord mélancoliques et devenant ultérieurement persécutés ; 4^» les persécutés mélancoliques avec délire mixte d'emblée ; 50 les persécutés mélancoliques avec prédominance d'idées hypocondriaques ; G^^les persécutés-persécuteurs mélancoliques.

Au fond, toutes ces divisions se ramènent à deux : 1» celle dans laquelle les malades, quelle que soit la couleur de leur délire, sont plus mélancoliques que persécutés ; 2° celle dans laquelle les malades sont plus persécutés que mélancoliques. Nous désignons les premiers sous le nom de mélancoliques persécutés, les seconds sous celui de persécutés mélancoliques.

Le tableau clinique, qu'il n'est pas nécessaire de détailler ici, est celui des deux psychoses, avec prédominance des symptômes, de la manière d'être, des réactions de l'une ou l'autre, suivant le cas.

Un des types les plus nets du mélancolique persécuté fut, ainsi que je l'ai montré, Jean-Jagques Rousseau qui, tout en ayant des idées délirantes de persécution très manifestes, et même systématisées, réagit surtout en mélancolique.

Sérieux et Gapgras (vol. 1909) tendent à faire de Jean- Jacques un délirant d'interprétation. Le délire de persécution de l'auteur de VEmile affectait en effet surtout la forme interprétative plutôt que la forme hallucinatoire. Mais ce déhre de persécution interprétatif n'en était pas moins associé à un état mélancolique, à mon sens même prédominant (G. M., 1900).

Il est facile de voir que les travaux actuels sur les rapports de la paranoïa et de la folie maniaque dépressive, dont nous avons parlé plus haut (p. 450; ont leur point de départ dans les travaux antérieurs sur les persécutés mélancoliques.

B. Délire d'auto-accusation" systématisé primitif et DÉLIRE hypocondriaque SYSTÉMATISÉ. — Bien quc certains auteurs, comme Arnaud, donnent une place à part dans leurs descriptions au délire d'auto-accusation systématisé primitif

de Séglas et au délire hypocondriaque systématisé, je crois qu'on pourrait à la rigueur les classer parmi les psj^choses mixtes que nous venons d'étudier, et les considérer comme des délires de persécutés mélancoliques, dans lesquels le délire mélancolique d'auto-accusation ou d'hypocondrie affecte les caractères et l'allure des déUres systématisés primitifs.

Ce qui tendrait à légitimer cette manière de voir c'est que, par certains côtés, ces délires rappellent encore l'état mélancolique, en particulier par l'absence habituelle d'hallucinations psycho-sensorielles et par la fréquence de la tendance au suicide, réaction par excellence de la mélancolie, très rare au contraire, comme je l'ai montré avec mon élève et ami Meilhon, dans le vrai délire de persécution.

Quoi qu'il en soit, le délire d'auto-accusation systématisé primitif parcourt ses diverses étapes en se stéréotypant de plus en plus, et en s'accompagnant parfois, à la dernière période, d'idées de persécution et de grandeur, sans aboutir généralement à la démence.

Quant au délire hypocondriaque systématisé, son évolution est la même et il se termine d'habitude par des idées de négation, en tout semblables à celles décrites par Cotard dans la mélancolie anxieuse, avec cette différence cependant, dit Arnaud, qu'elles portent à peu près exclusivement sur les organes et les fonctions somatiques.

C. Délire systématisé d'interprétation. — Dans une série d'intéressants travaux couronnés par une étude monographique complète (vol. 1909) Sérieux et Capgras ont isolé et décrit un délire systématisé spécial auquel ils ont donné le nom de délire d'interprétation, en raison de la prédominance caractéristique, dans sa constitution et dans sa symptomatologie, du phénomène interprétation.

Ce délire, auquel nous n'avions pas hésité à donner place dans les deux éditions précédentes de ce Précis, parce que sa légitimité nous paraissait hors de doute, est aujourd'hui admis de tous, en France et à l'étranger. Il rentre dans la catégorie des délires des dégénérés.

502 INFIRMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

«Le délire d'interprétation, disent Sérieux et Capgras, est une psychose systématisée chronique à base d'interprétations délirantes, se développant progressivement chez les prédisposés, sans intervention notable de troubles sensoriels et dont la longue évolution n'aboutit pas à la démence. «

Il est essentiellement constitué par les signes suivants : développement très lent de délires systématisés de couleur variée suivant Findividu, le niveau intellectuel, l'éducation, les habitudes, l'ambiance, les occupations journalières, les lectures, les croyances, etc., le plus souvent faits d'idées de persécution, de jalousie, de grandeur, d'idées hypocondriaques, mystiques, erotiques, isolées ou combinées ; richesse extrême des interprétations délirantes qui forment la base même des conceptions morbides et s'alimentent soit aux événements passés ou actuels, publics ou privés, à la lecture des journaux, aux moindres faits et gestes de chacun, soit aux sensations internes et jusqu'aux rêves du sujet lui-même ; absence presque constante d'hallucinations ou rôle très effacé de ces troubles qui restent secondaires, épisodiques, limités à des hallucinations auditives élémentaires ou verbales, brusques, intermittentes, difRciles à séparer parfois des illusions ou même de la réalité ; marche très lentement progressive ; absence d'évolution systématique ; incurabilité absolue ; persistance de l'intégrité des facultés intellectuelles, sans démence terminale.

Le délire d'interprétation relève avant tout de la dégénérescence et apparaît soit dans la jeunesse, soit dans l'âge mûr. Il se fait remarquer par la netteté de la systématisation, son caractère de vraisemblance plus ou moins grande, en même temps que par la conviction inébranlable des malades et la persistance de leur activité intellectuelle ainsi que de leur lucidité.

C'est au point que beaucoup font illusion, paraissent moins délirants qu'ils ne le sont en réalité et parfois même font partager leurs interprétations maladives à leur entourage. <( Grâce à sa mémoire souvent très exercée, à sa dialectique toujours en éveil, le sujet peut défendre sa conviction erronée avec des apparences de raison que n'a pas le persécuté ordinaire qui se

plaint de persécutions physiques, qui emploie des néulogismes, que des troubles sensoriels permanents isolent chaque jour davantage du monde extérieur, etc. Il accumule preuves sur preuves, il a pour chaque objection une réponse toute prête, et dans la discussion il cite des dates, pose des dilemmes, s'empare du fait le plus insignifiant et sait l'adapter adroitement aux besoins de sa cause. Sa certitude, assise sur des faits incontestables, confirmée chaque jour par de nouvelles interprétations, est et demeure entière et peut même déterminer des cas de contagion psychique. >

Le délire d'interprétation doit être distingué des psychoses mélancoliques, des délires d'emblée et des délires polymorphes dégénératifs, des psychoses alcooliques, de la démence précoce paranoïde (Durocher et Leborgne (G., 1905), Ducosté (R. P., 1910)), de la psychose systématisée progressive.

Il doit surtout être différencié des simples idées symptomatiques d'interprétation ,Libert, E. 1912), du délire d'imagination, avec lequel il peut s'associer (Dupré et Logre, Sé- GLAS et Logre, Libert, E, 1912) enfin de tous les délires systématisés raisonnants (Libert, E. 1912), notamment du délire de revendication, avec lequel il offre de nombreux points de contact. Sérieux et G.\pgras estiment que le délire d'interprétation, trop restreint j isqu'ici, doit comprendre les persécuteurs famihaux, les persécuteurs jaloux, certains régicides et magnicides délirants, tandis que le délire des persécutés-persécuteurs, trop compréhensif, doit être réduit aux seuls cas de déhre de revendication, personnel ou impersonnel, et ils se sont efforcés de préciser en détail et de résumer en un tableau synoptique (R. P. 1908), les signes propres à établir la distinction entre les deux espèces cliniques de délire.

Ils reconnaissent cependant que «ce diagnostic est maintes fois difficile en raison des symptômes communs qui sont : l'exagération de la personnalité, les tendances à la méfiance, la lucidité permanente, l'absence ou la rareté des hallucinations, le défaut d'affaiblissement intellectuel et, dans certains cas, la similitude apparente des réactions.

" La dissimulation habituelle des interprétateurs qui cachent

504 INFIRMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

la majeure partie de leur délire prête à confusion surtout quand ces malades se conduisent en persécuteurs. Enfin, s'il est malaisé de se tromper dans les cas types, il faut reconnaître qu'il existe aux frontières de ces psychoses des cas presque impossibles à classer d'une manière définitive, parce qu'ils tiennent à la fois de l'une et de l'autre. »

Nous sommes entièrement de cet avis et nous pensons que le délire d'interprétation et le délire raisonnant de persécution sont voisins nosologiquement au point de s'identifier presque, chez certains malades. Aussi ne pouvons-nous que répéter à cet égard ce que nous disions déjà dans les éditions précédentes : '( Souvent le délire d'interprétation conduit les malades aux réactions caractéristiques des persécutés-persécuteurs, ce qui ne saurait surprendre étant donné que le délire systématisé d'interprétation peut être considéré, en quelque sorte, comme un intermédiaire entre le délire systématisé progressif et le délire systématisé raisonnant ou des persécutéspersécuteurs, uniquement basé sur une idée fixe.

S'inspirant des idées de Kraepelin, de Dupré, de Deny et Camus, Wallon (Th. P., 1909) a développé l'opinion que le délire d'interprétation et le délire de revendication, souvent d'ailleurs associés en clinique, devaient être rapprochés et réunis sous la dénomination commune de paranoïa.

Cette question des rapports du délire d'interprétation et du délire de revendication et de façon générale de la paranoïa, de sa signification, de sa place en psychiatrie, reste plus controversée que jamais et elle a fait l'objet d'une importante, discussion à l'occasion du rapport de Deroubaix (C.B., 1909).

Cet auteur rapproche le délire d'interprétation et le délire] de revendication sous le nom de paranoïa simple, en distingue] la paranoïa hallucinatoire et place les délires mal systématisés] et aboutissant à la démence dans la démence paranoïde.j

Sérieux et Capgras, tout en continuant d'admettre entrej le délire d'interprétation et le délire de revendication des] relations étroites, voire des formes de transition et même des formes mixtes, maintiennent la légitimité d'une séparation] entre les deux et précisent leurs différences. Le délire d'inter-

prétation est surtout une psychose du jugement et le délire de revendication une psychose de l'affectivité. Tous deux d'ailleurs sont des psychoses constitution^nelles, relevant de la dégénérescence, tandis que le délire systématisé hallucinatoire (délire chronique de Magnan) est une psychose acquise se rapprochant de la démence précoce.

Quant à Deny, il tend à réduire de plus en plus, avec Specht, les délires systématisés et à les faire rentrer tous ou presque tous, dans la fohe maniaque dépressive (voy. p. 450).

D. Délire systématisé raisonnant ou des persécutéspersécuteurs (délire de revendication). — Cette psychose est peut-être la plus typique des psychoses des dégénérés. Variable comme expression délirante, elle a des caractères généraux uniformes et pour ainsi dire pathognomoniques.

Le délire est un thème suivi, cohérent, vraisemblable, à point de départ faux ou mal interprété, mais éminemment logique dans ses déductions ; il ne s'accompagne presque jamais d'hallucinations ; il se développe par extension progressive de l'idée mère, mais sans subir de transformation et sans rien perdre de sa physionomie première ; il se traduit, quelle qu'en soit la forme, par des revendications plus ou moins chimériques, mais tenaces, persistantes, le plus souvent agressives et dangereuses ; il est incurable, malgré des rémissions fréquentes et se termine ordinairement par des complications cérébrales.

Les aliénés de cette espèce ont été rangés parmi les ahénés raisonnante, eu égard à la persistance de leur lucidité et au caractère logique de leur délire. On les appelle aussi les persécuteurs, en raison de leur tendance absolument caractéristique à poursuivre le triomphe de leur cause par les moyens les plus violents. Le pubhc, facilement trompé par l'apparence, les prend souvent pour des victimes aigries par les injustices, et il n'est pas rare même que leurs conceptions délirantes se communiquent à une ou plusieurs personnes de leur entourage (folie à deux).

En réalité, ce sont des dégénérés héréditaires, porteurs de tares intellectuelles et physiques des plus manifestes ; égoïstes,

PRÉCIS DE PSYCHIATRIE, 5« édit. 29

506 INFIRMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

orgueilleux, méchants, avides de bruit et d'actions d'éclat, et que leur délire, d'autant plus dangereux qu'il est plu \Taisemblable et plus méconnu, pousse aux aventures les plus bruyantes et aux plus graves attentats.

C'est surtout aux travaux de J. Falret, de son élève Pottier et de Krafft-Ebog, qu'est due la connaissance de ces aliénés.

Les caractères que nous venons d'indiquer suffiraient à donner une idée exacte des persécuteurs. Nous dirons un mot, néanmoins, des principales variétés de leur délire qui les a fait distinguer en : persécutés, ambitieux et inventeurs, processifs, erotiques et jaloux, mystiques et politiques. Mais, au fond, il s'agit là de la même maladie et des mêmes malades, ne différant que par la couleur de leurs idées prédominantes,

a. Persécutés. — Contrairement à ce qui se passe dans 1' délire de persécution essentiel, ici, le délire est immédiat, sans hallucinations, franchement logique et objec'if. Un militaire, un prêtre, un employé, dan? les conditions anormales d'hérédité et de tempérament que nous avons signalées, est l'objet d'une réprimande ou d'une punition discipHnaire, par suite de ses écarts de conduite ou de ses manquements professionnels : au lieu d'accepter la peine, son orgueil se révolte, il crie à l'injustice et se pose en victime. Le voilà persécuté, mais dès l'abord il devient persécuteur. Il proteste, récrimine, réclame, si haut et si fort qu'il est changé ou perd sa place Il ne voit là qu'un nouveau grief, et sa haine pathologique s'en accroît. Désormais, il ne garde plus ni mesure ni retenue dans ses revendications ; il fait démarches sur démarches, adresse plaintes sur plaintes à l'autorité : il rédige de longs mémoires justificatifs, écrit aux journaux, placarde des afficheen appelle au public de la légitimité de sa cause. Souvent l'administration, fatiguée de ses obsessions et touchée de sa situation précaire, finit par lui accorder une compensation ou quelque indemnité : mais cet acte de bonté ne sert qu'à 1« rendre plus hautain et plus exigeant encore, car il le considèri comme un aveu et comme une reconnaissance de ses droits : tant qu'enfin, exaspéré de ses insuccès, traqué par la misère, tourmenté par son idée fixe, il passe des plaintes aux menaces

PSYCHOSES DES DEGENERES o07

et des menaces à l'attentat. Tantôt ces individus vont tirer un coup de revolver à la Chambre des députés, sur le passage d'un ministre ou du chef de l'Etat, déclarant qu'ils ont voulu (f attirer l'attention sur eux et se faire rendre justice » (faux régicides de Régis) ; tantôt ils tuent quelqu'un, soit leur ennemi supposé, soit même un inconnu, dans le but d'être traduits devant les tribunaux, où ils pourront enfin exposer leur affaire au grand jour. Internés dans un asile d'aliénés, ils protestent énergiquement contre leur séquestration arbitraire, qui n'est pour eux qu'une insulte de plus, ils réclament une enquête, cherchent à s'évader, à tuer quelqu'un, ou bien ils ont l'air de renoncer à leurs idées et font les plus belles promesses ; mais si, d'une façon ou d'une autre, ils recouvrent la hberté, c'est pour recommencer aussitôt la série de leurs réclamations et de leurs attentats.

b. Ambitieux et inventeurs. — Les ambitieux-persécuteurs ne diffèrent en rien des persécutés-persécuteurs, si ce n'est sur un point : c'est que leurs revendications ont pour objet non la réparation d'une offense, mais la reconnaissance d'une invention, d'une fortune ou d'un titre qui leur sont contestés. A part cela, leur délire évolue de même façon et leur manière d'agir est identique. Les dégénérés inventeurs se doublent presque toujours, comme l'ont montré récemment encore, dans leurs thèses, mes élèves Delarras (Th. B., 1900) et Génies (Th. B., 1903), de persécutés qui s'imaginent qu'on leur a volé leur invention, qu'on les a frustrés de la gloire et de la fortune qui devaient leur en revenir et qui, sous l'influence de cette idée, persécutent les gouvernements, les administrations ou les individus de leurs réclamations et de leurs menaces.

Il en est de même des dégénérés ambitieux, i'dd observé à Bordeaux, comme Ballet l'a fait à Paris, un de ces malades qui prétendait être le fds de Jules Grévy. C'est sa mère en mourant, dit-il, qui lui a révélé le secret de sa naissance. Depuis cette époque, il ne cessa d'obséder l'ancien président de la République de ses lettres et de ses visites, l'appelant « mon cher père » et lui demandant de nombreux subsides.

Interné à Sainte- Anne à la suite d'une démarche sans doute un peu trop pressante auprès de l'auteur supposé de ses jours, il ne vit là évidemment qu'une machination des individus intéressés à lui faire perdre sa part d'héritage. Il ne manquait jamais, à l'occasion du jour de l'an, de la Saint-Jules et dans diverses autres circonstances, d'écrire à M. Grévy et il montrait triomphalement, comme une preuve à l'appui de sa fiHation, les récépissés de la poste indiquant l'arrivée au destinataire, qu'il avait toujours soin de réclamer. Ballet a très heureusement désigné les sujets de ce genre, qui revendiquent obstinément ainsi leur attachement à une autre famille, sous le nom de persécuteurs familiaux. Sérieux et Gapgras les rangent, nous l'avons vu, dans le délire d'interprétation.

c. Processifs. — Les persécuteurs processifs ont été particulièrement étudiés en Allemagne par Brosius, Snell, Lieb- MANN, Krafft-Ebing, qui a décrit leur maladie sous le nom de Querulanten Wahnsinn, c'est-à-dire de manie des querelles ou des procès, et depuis par Koppen, Hoppe, Hermann, Pfister, etc. Leur délire est une simple variété de délire raisonnant de persécution dont la caractéristique est de rouler sur des contestations judiciaires.

« La cause accidentelle du délire est un procès dans lequel les malades ont perdu leur cause ou aussi le rejet de prétentions, légitimes selon leur avis, mais en réalité audacieuses. Ce n'est pas par un vif sentiment du droit, comme on l'a souvent cru, mais par suite de l'absence du sentiment de leurs torts, lacune due à leur abâtardissement éthique et intellectuel, que ces gens se mettent dans un état d'irritation passionnée pour une offense imaginaire, qu'ils perdent le sens et qu'ils ne poursuivent plus qu'un seul but : rétablir leurs droits, à leur avis, lésés. Devant cette tâche, métiers, devoirs de famille et aisance de la maison, tout doit disparaître... Au lieu de reconnaître que leur cause était vouée à l'échec parce qu'elle était injuste, les malades, pleins de méfiance, voient la cause de leur insuccès dans la partialité, la corruption des jtiges ; des incidents insignifiants sont pour eux des preuves, et la conviction s'implante chez eux de plus en plus solidement. Alors les derniers égards

sont mis de côté. Leurs recours en appel de plus en plus volumineux, leurs requêtes, leurs dénonciations sont bourrés d'invectives et d'offenses contre l'honneur des fonctionnaires et provoquent des répressions de la part des tribunaux, ce qui augmente encore leur irritation passionnée... Ils se sentent alors martyrs et dupes ; toute l'affaire judiciaire n'était qu'une comédie indigne. Avec un entêtement fou, une logique aveugle et une insolence éhontée, ils contestent non seulement l'équité, mais aussi la validité des jugements rendus contre eux. Ils refusent de payer l'amende, l'indemnité, les contributions : ils se livrent à des voies de fait contre les huissiers, appellent les magistrats et les plus hauts fonctionnaires de l'Etat, canailles, voleurs, parjures. Ils entrent en guerre contre la justice misérable et ses indignes représentants, comme les champions du droit et de la morale, comme les martyrs d'une force brutale » (Krafft-Ebing).

A côté du déhre processif et comme sous-variété méritant une mention spéciale il faut citer l'état pathologique signalé par Pailhas, identifié cliniquement par moi sous le nom de « délire raisonnant de dépossession » et qui a été étudié par d'autres observateurs tels que Lande, Ladame, Mabille, et mon élève Chuiton (Th. B., 1897).

Ce déhre est celui d'individus plus ou moins déséquihbrés et dégénérés « qui, expropriés de leurs biens, refusent d'accepter la chose jugée et, se considérant comme injustement dépouillés- et toujours légitimes propriétaires, se hvrent, pour défendre leurs soi-disant droits, à des revendications plus ou moins violentes » (Régis).

Cette définition montre de quoi il s'agit dans ces cas et comment les délirants dépossédés ne sont autres, au point de vue des caractères du délire, de la disposition générale d'esprit et surtout du mode de réaction, que des persécuteurs processifs ou quérulants, chez lesquels le délire a simplement pour point de départ et pour thème une expropriation, ce qui lui donne une physionomie particulière.

Inutile d'ajouter que le délire de dépossession se rencontre de préférence chez des êtres plus ou moins frustes, ignorants.

510 INFIRMITÉS PSYCHIQUES d'ÉVOLUTION

entêtés, surtout chez des paysans, très attachés à leur bien, qui se font une idée à eux de ce qu'est leur droit et qui, lorsque cette idée s'est implantée dans leur esprit, n'en démordent plus, prêts à tout pour la faire prévaloir.

GuLLERRE a désigné sous le nom de délire de revendication le délire de sujets analogues qui, au lieu de réclamer la restitution de biens leur ayant appartenu, réclament, comme leur apparte nant, des biens étrangers.

Le terme de déhre de revendication, donné à cet état, est peut-être un peu imprécis, car il s'applique indistinctement à tous les délires des persécuteurs, qui sont essentiellement des délires de revendication.

Il vaudrait mieux distinguer simplement si besoin est, parmi les revendicateurs de propriétés, les dépossédés vrais, ceux qui ont été réellement expropriés et les non-dépossédés, c'est-àdire ceux de Gullerre, qui réclament le bien d'autrui. d. Erotiques et jaloux :

a) Erotiques, — Un cas typique pubhé par Taguet (A. M. P., 1876), va nous permettre d'apprécier les persécuteurs-erotiques et démontrer qu'ils sont analogues à tous les raisonnants, à quelque catégorie qu'ils appartiennent.

« M. X... entre comme précepteur dans une des plus grandes maisons de France. L'accueil bienveillant dont il fut l'objet de la part de la princesse de... lui fit espérer qu'il pouvait gagner son cœur. Un jour que la princesse était occupée à écrire, penchée sur son bureau, X... s'oublia- jusqu'à déposer un baiser sur son cou. L'offense était grande, mais ne pouvait : monter jusqu'à elle. Le mari ne s'en inquiéta pas davantage., M. de... meurt, le cœur de la princesse est libre. A partir] de ce moment, X... lui écrit des lettres étranges, insensées,! protestant de la pureté de ses intentions et revenant sans cesse] sur cette vieille histoire du baiser.

Enfin, il consent à s'éloigner de Paris, mais il y revient presque aussitôt. La princesse lui ayant fait consigner sa porte, il s'installe dans une maison qui lui permet d'épier ses moindres] mouvements : le jour, il la suit dans les églises, dans les magasins,] dans les rues. Un soir, il pénètre dans sa voiture et couvre

de baisers brûlants les mains d'une femme de chambre qu'il prend pour elle. La nuit il jette du sable, de petits cailloux contre les fenêtres de son appartement.

Sur les plaintes de M. le duc de..., beau-frère de la princesse, X.. . est séquestré d'office après examen du professeur Lasègue. A l'asile, son délire continue, et il cherche à prouver qu'il est aimé de la princesse. Comment expliquer, sans cela, cet attrait invincible qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, ces mouvements de projection du bassin en avant, ces spasmes nerveux que M°i6 de... éprouvait en sa présence, ces pressions du pied, ce fluide qui courait dans leurs doigts lorsqu'ils venaient à se rencontrer ?

Rendu à la liberté, le premier soin de X... est de poursuivre MM. le duc de..., les docteurs Lasègue et Girard de Cailleux pour séquestration illégale, réclamant 100.000 francs de dommages-intérêts. Il perd son procès.

Après la guerre, pendant laquelle il sert comme capitaine de mobilisés, X... fait appel du jugement qui l'a condamné, et demande à plaider lui-même sa propre cause. Il perd en appel, mais se pourvoit en cassation. >)

X... est, comme on le voit, non seulement un érotomane, mais encore un persécuté et un processif, ce qui prouve que les divers délires que nous décrivons ne sont pas des formes distinctes, mais de simples variétés de délire raisonnant, pouvant coexister chez le même sujet.

|î) Jaloux. — Les persécuteurs- jaloux sont de tous points analogues. Voici un fait personnel, également intéressant à ce point de vue.

J'ai eu à examiner, il y a quelques années, une jeune dame dont le délire était le suivant.

Cette dame, héréditaire et dégénérée, bien qu'intelligente, était devenue jalouse de son mari, à qui elle reprochait de ne pas remphr ses devoirs conjugaux et de passer ses soirées hors de la maison, avec des amis. Ayant assisté à un procès en séparation dans lequel il fut question de rapports contre nature entre le mari et son domestique, elle fut frappée par la révélation de ces actes anormaux, dont elle ignorait jus-

512 INFIRMITKS PSYCHIQUES D ÉVOLUTION

qu'alors rexistence, et ce fut là pour elle un trait de lumière. A partir de ce moment, elle s'imagina que si son mari la délaissait, c'est qu'il avait des relations honteuses avec un de ses amis, M. X..., et tous les soirs, quelquefois jusqu'à une heure très avancée de la nuit, elle le suivait dans les rues et l'épiait à travers les vitres du café où il allait faire sa partie. Sa fille, une jeune personne de dix-h lit ans, très honnête et très distinguée, fut mise par elle au courant de ses soupçons et les partagea entièrement, l'accompagnant ou la remplaçant dans ses surveillances nocturnes. M^^ X..., hantée par son idée fixe, cherchait et trouvait en tout les preuves les plus péremptoires. Son mari rentrait tard, fatigué, les yeux cernés, c'est qu'il s'était livré à son vice infâme ; il rêvait haut la nuit, c'est qu'il appelait l'objet de sa passion. La pauvre femme en vint à scruter attentivement le linge de son mari, et, dans sa chemise et ses mouchoirs, découvrait des traces de ses pollutions illicites. Elle nous montra, lors de notre examen, une chemise de M. X..., tachée en divers endroits du dos, par suite de boutons qui avaient suppuré, et qu'elle gardait précieusement depuis des mois comme pièce à conviction, en déduisant même que son mari, dans les rapports contre nature qu'il av?it avec son complice, était l'agent a posteriori, c'est-à-dire jouait le rôle passif.

Pleine de cette idée, et pendant que sa fille, excitée par elle, insérait dans son « cahier bleu » des malédictions contre l'infamie de son père, elle devenait franchement persécutrice et faisait des scènes à l'ami de son mari, l'insultant et le menaçant en public au point de provoquer des attroupements.

La mère et la fille se sont heureusement décidées à quitter Bardeaux, sans que j'aie pu savoir au juste ce que leur délire était devenu.

e. Mystiques et politiques :

a) Mystiques. — Le délire des persécuteurs à forme mystique est représenté soit par certaines dévotes mal équihbrées, dégénérées, hystériques qui, sous l'influence de griefs plus ou moins imaginaires, accusent, poursuivent, menacent, frappent

PSYCHOSES DES DEGENERliS 513

parfois des prêtres, des religieuses, des dignitaires de l'Eglise, soit surtout par des ecclésiastiques qui^ dans des conditions de prédisposition analogues, s'insurgent contre leurs supérieurs et passent leur vie à les poursuivre.

Le type du genre fut l'abbé Verger, l'assassin de Mer Sibour. Héréditaire dégénéré, il est atteint de délire de persécution à forme raisonnante. « Tous ceux avec qui il a vécu, ses confrères surtout, sont ses ennemis : il les accuse de toutes sortes de méfaits, et ne recule devant aucune calomnie pour les perdre.

« Frappé au mois d'août 1855 d'un retrait de pouvoir en raison de son inqualifiable conduite, il adresse plaintes sur plaintes aux autorités et fatigue l'archevêque et le parquet de ses réclamations désespérées. Un jour entre autres, le 3 février 1856, il va se placer dans l'église de la Madeleine, portant sur la poitrine une pancarte sur laquelle étaient écrits en latin ces mots de l'évangile : « J'ai froid, et ils ne m'ont pas vêtu : j'ai faim et ils ne m'ont pas donné à manger. » A la suite, et en français, il avait ajouté cette phrase : « Je ne suis ni suspendu ni interdit, et pourtant, on me laisse mourir de faim. >)

« Jusque-là, Verger n'est que persécuté raisonnant, il n'a que des ennemis personnels et toutes ses conceptions délirantes se limitent sur ce point. Voici venir maintenant le déhre mystique ; le voici qui va prendre en main la cause de la religion. Le pape vient de proclamer un dogme nouveau, celui de rimmaculée-Gonception. Du haut de son orgueil morbide, Verger proteste et publiquement, par la parole et par la plume, il fulmine avec violence contre le souverain pontife et la nouvelle croyance. A dater de ce moment, il se fait le champion de deux causes, la sienne et celle de Dieu ; et tandis qu'il jette l'anathème aux auteurs de son interdiction, il venge la religion outragée en assassinant l'archevêque de Paris en pleine cérémonie d'église, au cri significatif de : « Pas de déesses ! A bas les déesses ! », ne regrettant, dit-il, qu'une chose, c'est de n'avoir pu aller à Rome pour frapper une autre et plus illustre tête » (Régis, Les régicides).

A côté des mystiques persécuteurs, il faut placer les mystiques ambitieux avec lesquels, du reste, ils se confondent par-

ol4 INFIRMITÉS l'SVCHiUUES DEVOLUTION

fois. Ceux-ci sont, le plus souvent, des fondateurs de sectes ou de religions.

Mystiques de tempérament, souvent même par hérédité, ils ont une tendance instinctive à s'exalter les choses de la religion et, par une initiation plus ou moins lente, ils en viennent à concevoir un système religieux qu'ils cherchent à répandre et à faire prévaloir par tous les moyens possibles. Leur conviction profonde, leurs prédications ardentes, leurs écrits exaltés ont des résultats parfois surprenants, et il n'est pas rare qu'ils entraînent après eux une foule de prosélytes dévoués à leur cause jusqu'à la mort. Mais ce qui les distingue par-dessus tout, c'est qu'à rencontre des autres aliénés raisonnants, ils ont fréquemment des hallucinations.

Ces hallucinations revêtent chez eux des caractères tout à fait spéciaux. Elles consistent en révélations surnaturelles, sous forme d'apparitions de Dieu, de la Vierge ou des Saints. Ces apparitions surviennent par intervalles, la nuit, dans le sommeil ou le jour, dans la méditation, l'extase, c'est-à-dire dans des états analogues au rêve et elles ne sont elles-mêmes qu'une sorte de rêve hallucinatoire, d'où le nom d'hallucinations oniriques que je leur ai attribué (C, 1894).

Ces apparitions ont pour effet d'entretenir les convictions délirantes des malades et de les confirmer dans l'idée, chez eux prédominante, qu'ils ont une mission divine à remplir. Dieu, la Vierge ou les Saints se présentent à eux sous des formes resplendissantes, quelquefois au son d'une musique céleste, et après leur avoir indiqué par quelques mots d'apparence sibylline ce qu'ils ont à faire pour l'humanité et les moyens d'y parvenir, ils s'évanouissent lentement, laissant après eux comme une traînée de lumière et d',harmonie. Soutenus par ces visions fantastiques qui leur donnent la plus haute idée de leur mission et qui leur attirent souvent la vénération de la foule, ils vont de l'avant hardiment, bravant les difficultés et la mort, entraînant des peuples et des armées sur leurs pas et c'est ainsi que tant de fondateurs de religions ont pu accomphr des choses si surprenantes, et remuer si profondément l'humanité. Encore aujourd'hui, dans certains pays, il se pro-

duit des cultes nouveaux, des révoltes, des soulèvements de tribus ou de peuples sous l'influence d'agitateurs mystiques de ce genre.

[î) Politiques [régicides). — Les persécuteurs politiques se rapprochent beaucoup des persécuteurs mystiques et sont

Fig. 51.

Jacques-Clément, moine jacobin, né à Sorbonne (diocèse de Sens) en 15G7, tué le i^^ août 1589. Assassinat de Henri 111, le i" août 1589 (coup de couteau). Gravure de M.^ssap.d, d'après un dessin de la bibliothèque de Blois.

comme eux de deux ordres : les persécuteurs-persecw^e^ qui, croyant avoir à se plaindre d'un gouvernement, d'un ministre, d'un haut fonctionnaire, les poursuivent à la façon de tous les persécuteurs et dont l'avocat Sandon est resté le type ; les persécuteurs-a??i6iVieM:r, représentés surtout par les régicides.

Les régicides, dont j'ai fait ailleurs une étude particulière,

INFIRMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

sont des dégénérés chez lesquels la déséquilibration d'esprit se traduit par une exaltation caractéristique.

Cette exaltation consiste plus spécialement dans une sorte

Ravaillac [François), doniesti'juc. clerc, solliciteur do procès, Irei convers, maître d'école, né à Touvres, prés Angoulêmc, en \'-)~> exécuté le 27 mai 16 0. Assassinat de Henri IV, le 14 mai 161 (coup.de couteau). Par un contemporain (fac-similé d'une pirC' des plus rares delà collection d'estampes historiques).

de mysticisme inné, souvent même héréditaire, qui les pousse d'instinct vers les violences de la politique et de la rehgion. Si cette tendance ne rencontre pas autour d'elle des circonstances favorables, elle peut demeurer latente et inoffensivc: mais si elle trouve dans les événements de l'époque, les guerro.

les révolutions, les dissensions des partis, les théories outrées des sectes, les prédications ou les publications enflammées des livres et des journaux, en un mot dans l'atmosphère ambiante un élément suffisant de culture et d'excitation, elle s'accentue presque fatalement jusqu'au fanatisme le plus dangereux. Une idée, bonne ou mauvaise, est tombée sur ce terrain trop bien préparé ; elle y germe exagérément, maladivement, étoufîant ce qui peut encore rester de saine raison, jusqu'au jour où, entièrement dominé, le sujet en arrive à cette conviction délirante : qu'il est appelé à frapper un grand coup, à sacrifier ses jours pour une juste cause, à tuer un monarque ou un puissant de la terre au nom de Dieu, de la patrie, de la liberté, de l'anarchie ou de tout autre principe analogue.

Le régicide est là tout entier, dans cette croyance à la fois orgueilleuse et altruiste qu'il est un justicier et un martyr. Sous une forme ou sous une

autre, on retrouve chez tous cette pensée : chez le régicide ancien, immolant un roi pour le bien de l'Eglise malgré la perspective des supplices horribles du parricide, et avec la certitude de gagner ainsi le ciel ; chez le magnicide d'aujourd'hui, assassinant un chef d'Etat, une reine, un ministre, un

Fis. 53.

sellier, né à exécuté le

Louvel iLouis-Pierre', Versailles en 17S3 7 juin 1820, Assassinat du duc de Bekry, le 13 février 1820 (coup de couteau). Dessin d'après nature fait à la Conciergerie.

AS

INFIRMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

représentant quelconque de l'autorité, pour préparer, au (prix de sa vie, le triomphe de l'anarchie.

Une telle conception, chez de tels individus, devient facile-

Fig. o4. (iuileau {Charles}, pbalanstérien, journaliste, agent d'aflaires, né aux Étals-Unis le 6 septembre 1841, exécuté en 1882. Assassinat du Président Garfield, le 2 juillet 1881 (coup de revolver). Reproduction photographique.

ment obsédante et dominatrice, malgré la résistance plus ou moins grande qui peut lui être opposée. D'autant plus obsédante et d'autant plus dominatrice, que, dans bien des cas, elle est alimentée et renforcée par des hallucinations.

Ces hallucinations des régicides sont tout à fait analogues à celles des mystiques. Elles consistent, £omme chez ceux-ci, en apparitions plus ou moins fréquentes, la nuit dans le sommeil ou le jour dans des états de méditation et d'extase, d'apparitions lumineuses d'êtres ou d'objets surnaturels qui dictent des ordres et révèlent la glorieuse mission à accomplir.

Renforcée ou non par des hallucinations, cette conviction maladive, qu'en exécutant leur acte ils obéissent à une mission, à une force supérieure, est telle chez les régicides que certains, parmi les mystiques, invoquent Dieu avant de frapper pour solliciter sa suprême approbation.

Avec une mentalité de ce genre, on s'explique comment les régicides sont presque toujours seuls à méditer, à préparer, à accomplir leur forfait, ne voulant en partager le mérite et l'honneur avec personne. Chaque fois, dans le cours des siècles, on a

absolument voulu leur trouver des comphces, et ce qui se passe de nos jours à cet égard pour Caserio, Luchexi, Bresci et Salsou, est exactement ce qui s'est passé autrefois pour Jacques Clément, Jean Chatel, Ravaillag et Damiens. En réahté, il a toujours fallu reconnaître que le régicide était,

mi^m

Fig. 55.

Caserio (iianto-Jeroniyno), garçon boulanger, né le 8 septembre 1872 à Motta (Visconti), exécuté le 16 août 1894.

Assissinat du Président C.vrnot, le 24 juin 1894 (coup de poignard). Reproduction photographique d'après l'ouvrage de Lacassagne : L'assassinat du Président Carnot .

o20 INFIRMITÉS PSYCHIQUES d'ÉVOLUTIÛN

par sa nature même, un solitaire, qui n'avait ordinairement ni complice, ni confident, même dans sa plus immédiate intimité.

Si la mentalité de ces êtres, faite d'exaltation et de vanité mystiques, explique leur secrète façon de concevoir leur crime, elle explique aussi leur attitude à l'audience, où leur plus grand bonheur est de clamer au monde, en un factum t}7)ique passionnément élaboré, la beauté de leurs théories et la sublimité de leur attentat.

Elle explique enfin, en dépit de quelques rares défaillances momentanées et plutôt physiques, le courage et fimpassibihté vraiment héroïques dont ils font preuve en face des supphces. Tous, hommes ou femmes, politiques ou religieux, depuis Mucius Scévola brûlant froidement sa main droite sur un brasier pour la punir d'avoir frappé un autre que Por- SENNA, depuis Guillaume Parry et Balthazar Gérard en 1584, jusqu'à Charlotte Corday, Staps, Sand, Alibaud et GuiTEAu, en passant par Ravaillac et Damiens, dont Mighelet a pu dire que c'était l'exemple le plus frappant, pour la physiologie, de ce qu'un homme peut souffrir sans mourir, tous ont enduré sans se plaindre et presque avec indifférence les plus affreuses tortures.

C'est en me basant sur l'ensemble de ces caractères, qui comporteraient bien d'autres développements et que je n'ai fait qu'esquisser ici, que j'ai pu définir les régicides et les magnicides de la façon suivante : « Des dégénérés à tempérament mystique qui, égarés par un délire politique ou religieux, compliqué parfois d'hallucinations, se croient appelés au double rôle de justiciers et de martyrs, et, sous l'empire d'une obsession à laquelle ils ne sont pas libres de résister, en arrivent à tuer un grand de la terre au nom de Dieu, de la patrie, de la liberté ou de l'anarchie ^ »

f. Délire à deux. — Le déhre à deux, que nous avons déjà

' Jai joint ici quelijuos-uns des portraits, dont certains très rares, tirés de la collection de ilocumpnts sur les Régicides à lafiuelle je uie suis attaché depuis vingt ans et qui doit fournir la matière de la ^» édition de mon ouvrage sur le sujet.

PSYCHOSES DES DEGENEllES

mentionné à l'occasion de la contagion mentale et des folies collectives (p. 42), n'est pas, à proprement parler, une forme des délires raisonnants ou des persécuteurs ; mais c'est une

Fig. ;.o.

Lucheni [Luigi], manœuvre, né à Paris le 21 avril 1873, condamnr le 11 novembre 1898 à la réclusion perpétuelle, suicidé par pendaison le 19 octobre 1910. Assassinat de rimpératrice Elisabeth d'Autriche, le 10 septembre 1898 (coup de lime).

particularité si fréquente de leur histoire que sa place se trouve certainement marquée ici.

Nous avons dit et nous avons vu en effet, par quelquesuns des faits cités, que le délire raisonnant des dégénérés, quelle qu'en soit la forme, persécutée, ambitieuse, processive,

;j22 I.M'IKMITÉS PSVCHIOUES D EVOLUTION

erotique ou mystique, se communiquait fréquemment du malade à une ou plusieurs personnes de son entourage immédiat. Or c'est là la folie à deux ou folie communiquée, signalée incidemment par Baillarger et magistralement décrite par Lasègue et Falret et par Legrand du Saulle. D'autres fois, la folie à deux consiste non dans la communication du délire d'un individu à un autre, mais dans son éclosion simultanée et par influence réciproque chez deux prédisposés en contact. C'est ce que j'ai appelé la folie à deux simultanée (Th. P., 1880). Il faut mentionner aussi la folie imposée de Marandox de Montyel, qui n'est qu'une variété de folie communiquée, et la folie gémellaire du professseur Ball et de certains auteurs anglais, caractérisée par l'apparition simultanée d'une folie similaire chez des jumeaux, même très éloignés (voy. S. Soukhanoff, R. P., 1912). Quelques auteurs étrangers ont enfin indiqué, sous le nom de folie induite, l'addition d'idées délirantes nouvelles au délire primitif chez un ahéné sous l'influence de son contact avec d'autres malades. Parmi les travaux les plus récents sur la folie à deux, citons celui de Etchepare (1912) et surtout celui de Boyd {Méd. Record, 1912), qui contient une abondante bibUographie.

S Psychoses raisonnantes ou morales des dégénérés (Folie morale).

A la rigueur, il n'y aurait pas lieu de créer pour les malades atteints de folie morale une dénomination spéciale, car ils rentrent dans la catégorie des précédents. Gomme eux, ce sont des héréditaires, essentiellement dégénérés et porteurs de tares physiques et mentales nettement accusées. Ils s'en séparant cependant par ce fait qu'ils n'ont qu'exceptionnellement des idées délirantes proprement dites et que leur vice d'organisation se traduit surtout par des perversions des sentiments et des affections. Ce sont dc^s individus qui, avec toutes les apparences du jugement et de la raison, se laissent aller, d'une façon inconsciente et souvent paroxystique, à des écarts de conduite, à des inconséquences, à des excès, à des

PSYCHOSES DES DÉGÉNÉRÉS ^ o23

immoralités véritablement pathologiques, d'où le nom très justifié de fous moraux qui leur a été. attribué. Au fond, et bien que moins aliénés en apparence, ils sont plus profondément dégénérés que les délirants.

« Les fous moraux manifestent le plus souvent dès Tenfance leurs tendances perverses. Ils n'aiment personne, les caresses les importunent, ils sont insensibles aux réprimandes comme aux éloges, à la douleur comme à la joie de leurs parents; la désobéissance et le mensonge sont pour eux une nécessité à laquelle ils ne peuvent se dérober. Très vaniteux, déjà pleins de leur petite personne, ils ne peuvent tolérer une direction quelconque et prennent le contre-pied de ce que l'on cherche à obtenir d'eux. Ils sont facilement irritables ; pour la moindre contrariété, ils ont de violents accès de colère qui s'accompagnent de mouvements impulsifs plus ou moins dangereux. Jaloux, rancuniers, vindicatifs, ils cherchent à faire du mal à ceux dont ils croient avoir à se plaindre, et ils sont fort capables de préparer sournoisement et patiemment leur vengeance, qu'ils poussent jusqu'à la férocité. Ils se plaisent à torturer les animaux, à battre leurs camarades plus faibles. A l'école, ils sont extrêmement paresseux, de sorte qu'ils n'apprennent rien et qu'ils restent les derniers de leur classe ; au lieu de travailler, ils passent leur ten^s à faire des misères à leurs maîtres, à voler leurs condisciples, à les dénoncer à l'occasion ou même à les accuser sans raison ; ils se font ainsi renvoyer de tous les établissements. Ni la douceur ni la violence ne peuvent venir à bout de leur caractère ingouvernable, toujours prêt à la révolte, et souvent les parents en sont réduits à les placer dans des établissements spéciaux de répression ou même dans des maisons de correction d'où ils sortent d'ailleurs plus vicieux encore » (Arnaud).

La puberté a naturellement pour effet d'accentuer ces mauvaises tendances et elle est souvent le point de départ d'une véritable excitation sexuelle, se traduisant par des impulsions et parfois même par des perversions et des aberrations.

Plus tard, ces malades se livrent au vagabondage, au jeu, au vol, aux accès alcoohques, à la débauche ; ils se font renvoyer

o24 INFIRMITES PSYCHIQUES D EVOLUTION

de partout, font un service militaire déplorable qui les mène presque infailliblement devant le conseil de guerre et aux compagnies de discipline (voy. p. 1101} ; il sont incapables d'exercer une profession suivie et de gagner leur vie ; toujours sans argent, ils en arrachent à leurs parents, pour satisfaire leurs passions impulsives, par la menace et la violence, allant même parfois jusqu'au parricide : en un mot, ils sont les fléaux de

Fig. 57.

X..., pup. de l'Ass. pub. Ins^nsibilitc morale absolue. DOjà ulcooliquo. Délinquant. Condamné pour vol. (Collection du U^ C.vill.\rd : E. Ré<.is : L'Enfance anormale, 1912.)

leurs familles et de la société, aux règles de laquelle ils sont incapables de s'adapter.

Et pourtant, chez la plupart, l'intelhgence proprement dite est assez bien développée, assez cultivée, parfois même brillante d'apparence et elle reste d'habitude telle quelle, sans être troublée par des accidents déhrants. On peut observer cependant, chez les fous moraux, des manifestations psychosiques survenant par bouffées, comme on y observe plus souvent encore des manifestations névrosiques, épileptiques et surtout hystériques.

PSYCHOSES DKS DEGKNEUES 525

En somme, ces sujets appelés anesthésiques du sens moral (Ballet), daltoniques moraux (Maudsley), aveugles moraux (Schule), idiots moraux (Arxvud), ou plus simplement anormaux moraux, amoraux, suivant le degré de leur tare morbide, sont les représentants les plus nets de la dégénérescence morale, de véritables dégénérés moraux, chez lesquels s'observent de la façon la plus évidente ces stigmates psychiques que nous avons donnés comme caractéristiques et q li les résument à peu près entièrement : ainoralité, inaffectivité, inadaptahilité, impulsivité.

3' Psychoses instinctives des dégénérés (Psychose criminelle).

Les dégénérés de cette catégorie sont plus malfaisants encore que les précédents et c'est pour anisi dire instinctivement et originairement qu'ils sont poussés aux actes dangereux et criminels.

Les crimineLs-nés de Lombroso et de son Ecole appartiennent incontestablement à cette variété de dégénérés. Ce serait en effet une erreur de penser qu'il existe une folie spéciale ayant pour symptôme la tendance au crime, c'est-à-dire une psychose criminelle pure. La proposition doit être renversée et il est plus juste de dire qu'il existe une catégorie de criminels présentant manifestement un vice d'organisation plus ou moins marqué. Mais, quoi qu'on ait voulu prétendre, les anomalies somatiques de ces êtres ne sauraient être considérées comme leur appartenant en propre. Il est possible, il est probable même que certains caractères de dégénérescence se retrouvent plus fréquemment dans une variété morbide déterminée, rapprochant entre eux ses divers membres, et que l'exagération de la grande envergure, l'asymétrie du visage, la sailhe des pommettes et des arcades sourcihères, la grosseur de la mandibule, la présence de la fossette sousoccipitale et de l'appendice lémurien, pour ne citer que ceuxlà, s'observent surtout chez les dégénérés criminels. Mais ce n'est pas une raison pour voir dans la dégénérescence des cri-

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minels un vice tératologique spécial relevant d'une cause à part, telle, par exemple, que le retour à l'état sauvage ancestral. La dégénérescence est une, et pour si variés que soient ses stigmates, elle n'en est pas moins identique dans son origine et dans ses conséquences.

Le criminel-né n'est donc qu'un dégénéré instinctif, comme

l'aliéné persécuteur est le dégénéré intellectuel et raisonnant.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette question si actuelle des dégénérés criminels qui, sous la magnifique influence de Lom- BROso, a donné lieu à de si nombreux et de si intéressants travaux dans les divers pays d'Europe, notamment en Italie, en France, et en Russie. Mais, par une évolution scientifique assez curieuse, l'étude du criminel, d'abord purement anthropologique, a pris en peu de temps une orientation nouvelle, et s'élargissant par degrés, est devenue aujourd'hui franchement sociologique. Le criminel, en effet, comme l'a fort bien dit Lacassagne, est un microbe inséparable de son bouillon de culture, le milieu social. L'étude complète du criminel appartient donc, pour l'heure, bien plus à la sociologie qu'à la psychiatrie proprement dite, et dans la période de recherches que nous traversons, nous ne pouvons que renvover aux ouvrages si connus de Lombroso, Ferri, ManovvRiER, Sergi, Garofalo, Tarde, Lacassagne, etc., etc., (jui résument, sur ce point, les données actuelles de la science.

Fig. 5S.

X... 18 ans, dégénéré, meurtrier sadique. (Daprés Lacassagxk, Kocs- SET. Pai'Ilu.n. a. a. C. 1007.)

IMMRCILLITK 527

On consultera avec grand fruit, sur la question, le beau rapport de E. DuPRÉ au Congrès de Tunis (1912) sur les perversions instinctives, et la discussion qui l'a suivi, ainsi que certains autres travaux récents tels que celui de mon élève Colombier (Th. B., 1912) et celui de Fribourg-Blaxc (Th. L., 1912).

ARTICLE in

(dégénérés I X F é n I e d r .s I

Les monstruosités, formées des dégénérés inférieurs *•[ ijui représentent le degré le plus avancé des infirmités mentales, comprennent : 1° V imbécillité ; 2^ V idiotie. ■

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