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DÉMENCE TYPE

(démence sénile)

±^ Symptomatologie. — - On peut distinguer à la démence trois périodes : 1° une période initiale ; 2^ une période d'état : 3° une période terminale.

a. Période initiale, — Le début proprement dit de la démence, lorsqu'elle survient lentement, est souvent précédé de certains signes avant-coureurs, habituellement méconnus, mais que • ertains sujets, doués de facultés d'auto-analyse exceptionnelles, «►nt pu observer et décrire sur eux-mêmes.

J.-J. Rousseau fut de ceux-là.

Lorsqu'il mourut le 2 juillet 1778, à soixante-six ans passés, brusquement emporté par une congestion cérébrale, il subissait depuis un certain temps déjà, comme beaucoup d'artérioscléreux. un lent ■ processus d'involution psychique. Il est

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probable que ce processus coïncida avec une accentuation de son artério-sclérose cérébrale, dont le grand vertige de Notre- Dame et les accidents convulsifs auxquels aurait assisté son ami CoRANCEZ étaient les indices révélateurs.

Voici comment s'exprime Rousseau dans divers passages des Rêveries d'un promeneur solitaire, sa dernière œuvre, qui date de l'année même de sa mort :

« J'ai bientôt senti que j'avais trop tardé d'exécuter ce projet. Mon imagination, déjà moins vive, ne s'enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l'objet qui l'anime ; je m'enivre moins du délire de la rêverie ; il y a plus de réminiscence que de création dans ce qu'elle produit désormais; un tiède alanguissement énerve toutes mes facultés ; l'esprit de vie s'éteint en moi par degrés.

«... Je ne puis plus, comme autrefois, me jeter tête baissée dans ce vaste océan de la nature, parce que mes facultés affaiblies et relâchées ne trouvent plus d'objets assez déterminés, assez fixes, assez à ma portée pour s'attacher fortement, et je ne me sens plus assez de vigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases. Mes idées ne sont presque plus que des sensations, et la sphère de mon entendement ne passe pas les objets dont je suis immédiatement entouré. »

'( ... Mon âme, morte à tous les grands mouvements, ne peut plus s'affecter que par les objets sensibles ; je n'ai plus que des sensations, et ce n'est plus que par elles que la peine ou le plaisir peuvent m'atteindre ici-bas. »

f ... Réduit à moi seul, je me nourris, il est vrai, de ma propre substance, mais elle ne s'épuise pas ; je me suffis à moi-même quoique je rumine pour ainsi dire à vide et que mon imagination tarie et mes idées éteintes ne fournissent plus d'aliments à mon cœur. Mon âme offusquée, obstruée par mes organes, s'affaisse de jo.ir en jour, et, sous le poids de ces lourdes masses, n'a plus assez de vigueur pour s'élancer, comme autrefois, hors de sa vieiBe enveloppe. >'

Je ne crois pas qa il soit possible de mieux dépeindre que nt- Ta fait Jean-Jacques Rousseau dans ces divers passages la prédécadence cérébrale et d'en mieux f.dre ressortir les carac-

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tères fondamentaux : 1° faiblesse de transformation des sensations en idées ; 2^ diminution du pouvoir de création ; 30 rétrécissement du champ cérébral ; 4» prédominance, dan-la vie mentale, de la réminiscence et de l'automatism* (RÉGIS, C, 1907).

A ces signes avant-coureurs de la démence succèdent ceux de la phase initiale. Tout d'abord, il survient une incapacité plus ou moins grande de travail, un manque de précision et d»lucidité dans les idées, le jugement, des erreurs d'orthographe, de chiffres et de calculs. Bientôt, des lacunes se manifes tent dans la mémoire, qui est, en général, la première faculté atteinte. L'amnésie, essentiellement progressive, porte d'abord sur les souvenirs les plus récents et, par suite, les moins adhérents (Kussmaul), tandis-: qu'au contraire, les souvenirs ancien-: reviennent en foule et s'illuminent d'une reviviscence particuhère.

Les malades oubhent ce qu'ils ont fait et dit la veille, ils perdent leurs objets, et ne se rappellent pas ce qu'ils sont venus faire lorsqu'ils arrivent quelque part. Lorsqu'ils parlent, ils rabâchent constamment, en oubliant des noms et des mots, les mêmes histoires dans les détails desquelles ils s'égarent, perdant à chaque instant le fd de leur discours. Leurs sentiments affectifs s'émoussent et se rétrécissent comme leurs facultés intellectuelles, et ils se replient sur eux-mêmes, dans une sorte d'égoïsme inconscient. Avec cela, avarice, indifférence pour les faits graves et émotivité excessive pour les petits faits les concernant personnellement, diminution du raisonnement, du jugement, des associations d'idées, de l'attention, de- la volonté. En même temps, leur caractère change, et, sous ce rapport, on peut les distinguer en deux catégories : les apathiques, doux, placides, inertes, passifs ; les excités, remuants, iastables, hargneux et irritables à l'excès. Le plus souvent, ils commencent à perdre, à ce moment, les bonnes manières, le bon ton, et à pécher dans leurs discours, leurs gestes, leur tenue, leur façon de vivre, contre les règles les plus élémentaires de la politesse, de la bienséance, de la décence.

TuczECK rappelle que l'acti-sité psychique normale exige

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comme conditions une bonne mémoire, des représentations suffisamment nombreuses et des associations d'idées suffisamment variées et rapides. Aussi, est-ce avec raison que beaucoup d'auteurs désignent comme les éléments les plus importants de la démence : la faiblesse de la mémoire et du jugement, la pénurie des représentations et ia lenteur de l'association des idées. Cependant un autre élément, très important, doit entrer pour lui dans la définition de la démence : c'est la paralysie de l'afïectivité. La démence est donc constituée par la somme des déficits qui frappent les diverses fonctions psychiques. Mais en règle générale, toutes les fonctions psychiques ne sont pas atteintes avec une égale intensité. Le processus morbide est toujours plus ou moins électif. Un jugement défectueux peut coexister avec une lucidité parfaite, etc. Il importe donc de déterminer exactement l'importance du déficit qui frappe chaque fonction. L'état de la mémoire, la marche de l'association d3s idées et d'autres fonctions peuvent être étudiés à l'aide de certains procédés expérimentaux. Le jugement, l'initiative, la sensibilité morale, au contraire, ne peuvent s'apprécier que par l'observation du sujet, aux prises avec les devoirs, les difficultés et les efforts de la vie sociale (Voy. Puillet, Th. L., 1912).

A ces symptômes psychiques se joignent souvent des symptômes somatiques. Ce sont surtout des signes d'artério-sclérose cérébrale, intermittents ou paroxystiques, tels que vertiges, céphalalgies, bourdonnements d'oreille, somnolence ou insomnie, fatigue physique rapide, embarras de la parole, aphasie transitoire, marche à petits pas avec ou sans astasie abasie concomitante, hémiparésies, courtes attaques apoplectiques non suivies d'hémiplégie, avec tous les termes de passage entre ces accidents fugitifs et les ictus lacunaires.

b. Période d'état. — Au bout d'un temps plus ou moins long, les malades deviennent absolument incapables d'un travail sérieux et soutenu, et leur démence fait des progrès évidents. Des faits récents, l'amnésie s'étend aux idées, aux mots, aux notions scientifiques ou professionnelles, aux langues apprises, n'épargnant que les premières acquisitions du prtmier âge, ce

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qui légitime parfaitement l'expression populaire : ( tomber en enfance ». Il en résulte une puérilité d'idées et de langage, une diminution progressive des sentiments et des afîections qui font du dément un véritable enfant, crédule, sans volonté,

Fig. 64.

lence si'nilo (daprès E. Dupré).

mobile à l'excès, oublieux des choses les plus simples, incapable de se conduire, et livré par conséquent, sans défense, à toutes les suggestions et à toutes les captations. Quant au langage, il devient incohérent, non pas à la façon de celui des maniaques, chez lesquels il résulte d'un excès d'activité intellectuellt*.

mais par suite de l'oubli des mots et des expressions à employer. C'est une incohérence verbale, une espèce d'aphasie amnésique caractéristique. Il en est de même pour l'écriture.

A un degré plus marqué, le dément est réduit à l'état d'automate, et vit dans l'inconscience la plus complète. Chose curieuse, cependant, bien qu'ayant tout oublié, jusqu'au nombre, à l'âge, au nom de ses enfants, jusqu'au sien propre, quelquefois, il peut encore se livrer d'une façon irréprochable, et par une espèce d'habitude acquise, d'automatisme, à des occupations ou à des distractions plus ou moins difficiles, telles que lecture de journaux, jeux de cartes, d'échecs, de billard, etc. La diminution mentale peut donc être moins apparente que réelle et, surtout chez les gens instruits et bien élevés, être en partie masquée par certains dehors qui persistent comme une sorte de vernis à la surface de la démence. A ce moment, le langage n'est plus qu'un radotage sans aucune signification.

Du côté physique, les symptômes de la période du début s'accentuent. Il s'y joint parfois des hémiplégies brusques et complètes, analogues à celles de l'adulte et dues au ramollissement, à l'hémorragie cérébrale, ou, plus souvent, des hémiplégies transitoires mais récidivantes, incomplètes, prédominantes au membre inférieur, et dues à des lacunes de désintégration. On constate aussi de la dj'sarthrie, de la dysphagie, du rire et du pleurer spasmodiques donnant assez souvent aux hémiplégiques lacunaires l'aspect de « petits » pseudo-bulbaires, de l'épilepsie sénile, conséquence soit de syphilis, soit d'artério-sclérose cérébrale, d'état vermoulu, surtout de sclérose mihaire, plus rarement de la paraplégie.

On constate fréquemment aussi les symptômes habituels de l'artério-sclérose cardiaque, aortique, rénale, périphérique, l'hyperfonctionnement, avec hypertrophie, des capsules surrénales (Sabrazès et HisNOT, C, 1906), etc. D'autres particularités d'ordre physique sont encore à signaler : ainsi, la plupart des déments prennent de l'embonpoint, et, chez eux, les fonctions organiques s'exécutent avec la plus grande régularité. En revanche, le sommeil est léger, court, souvent presque nul. Chez certains, la parésie des sphincters ne tarde

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pas à survenir. Il s'y joint des signes évidents d'affaiblissement musculaire.

c. Période terminale. — Cette période est constituée par V anéantissement à peu près absolu de l'intelligence et par les progrès de la cachexie organique. Au point de vue intellectuel et moral, le dément se trouve, à ce moment, dans les mêmes conditions que l'idiot. Plus rien n'existe de ce qu'il a été autrefois. En même temps, il maigrit, perd l'appétit, devient complètement gâteux, et, réduit à un état de décrépitude plus ou moins complet, il finit par mourir, soit par suite d'une complication cérébrale ou viscérale, soit par suite de troubles trophiques ou des progrès de la cachexie.

2'" Durée, anatomie patholog-ique. — La démence peut durer plus ou moins longtemps. En général, son évolution est très lente et s'étend à plusieurs années. Elle peut d'ailleurs parcourir progressivement toutes ses périodes ou se terminer brusquement par une complication, généralement par un ictus.

Quant à ses lésions, elles ont été bien mises en lumière par les auteurs cités plus haut, ainsi que par Shaw Bolton (M. S., 1902), Bridier (Th. L., 1902), Fraquito (R. N. a., 1904), Benon (Th. P., 1905), Bonnaut (Th. P., 1906), Anglade (C, 1906), Sano (B. m. B., 1908), Frankhauser (E. a., 1909), Me. GuFFiN (A. I. 1910), NissL et Alzheimer (1911), etc.

Parmi les principales lésions, classées et décrites par Lé ri, nous indiquerons : l'atrophie du cerveau ainsi que du cervelet, prédominante dans la partie antérieure et dans la substance blanche, l'épaississement des méninges, la dilatation des cavités ventriculaires, l'atrophie et la disparition des cellules nerveuses, ne différant pas de ce que l'on observe en dehoi*s de la sénilité, notamment daas certaines intoxications prolongées ; la diniinution du nombre des fibres nerveuses, en particulier des fibres tangentielles de Tuczeck ; la prohfération des cellules et des fibrilles névrogliques du cerveau et du cervelet, sur laquelle ont insisté Anglade et Calmettes (Th. B., 1907) ; la sclérose miliaire de l'écorce cérébrale ; des altérations artério-sdéreuses des vaisseaux, à prédominance régionale

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variable et consistant d'habitude en une artérite totale ; des lésions en foyer, d'origine surtout vasculaire et représentées par des scléroses périvasculaires et paravasculaires, des hémorragies miliaires, très fréquentes, de petits foyers multiples de ramollissement incomplet, des foyers de désintégration lacunaire, des foyers d'état vermoulu, de gros foyers de ramollissement et d'hémorragies cérébrales ; des lésions diffuses, scléroses diffuses, atrophie des cellules et des fibres nerveuses, qui paraissent dues non à des altérations des vaisseaux, mais sans doute à l'action directe des causes toxiques productrices des altérations des vaisseaux.

<( L'atrophie des cellules et des fibres nerveuses en particulier semble être l'aboutissant direct sur ces éléments de toutes les intoxications de l'existence ; la sénilité et la dégénérescence atrophique des cellules nerveuses seraient ainsi la conséquence de multiples états pathologiques plutôt que de l'involution physiologique de cellules non susceptibles de production, La démence sénile serait probablement le terme, plus prononcé que normalement, du processus anatomique commun, d'origine toxique, de désintégration et d'atrophie des cellules et des fibres nerveuses » (Léri).

En dehors de ces lésions cérébrales, prédominantes dans les circonvolutions frontales, qui présentent le maximum d'atrophie (Mo. Guffin) et plus ou moins semblables parfois macroscopiquement mais non microscopiquement à celles de la paralysie générale (Frankhauser), signalons les lésions des parathyroïdes, décrites par Laigxel-Lavastine et Duhem (S. P., 1912).

Elles consistent dans une éosinophilie constante, très marquée, au point que les cellules éosinophiles arrivent à former la masse de la glande et ne laissent plus qu'une place restreinte aux cellules fondamentales.

S*" Étiologie. — La conclusion pécédente de Léri résume au fond Tétiologie de la démence et montre le rôle prépondérant que joue chez elle l'intoxication, prise dans son sens le plus large et le plus étendu.

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En dehors de la prédisposition héréditaire, qui peut être elle-même d'ailleurs d'origine toxique, diathésique (l'artériosclérose cérébrale est souvent similairement héréditaire); les facteurs qui concourent surtout à la production de la démence sont donc : V alcoolisme et, après lui, toutes les autres intoxications analogues, la syphilis, l'arthritisme, le surmenage intellectuel et émotif, le sédentarisme, l'âge critique, les maladies infectieuses, etc., etc.

Quant à l'âge auquel survient la démence sénile, il varie très notablement et il n'est pas rare de la voir survenir, surtout chez les alcooliques chroniques lorsqu'ils sont en même temps arthritiques d'origine et syphilitiques, avant cinquante ans.

4'^ Diagnostic, pronostic. — Le diagnostic de la démence comporte deux éléments : le diagnostic de la démence avec les autres états morbides ; celui des diverses variétés de démence entre elles.

La démence doit être différenciée surtout des dégénérescences et de la confusion mentale. Elle se distingue des premières par l'absence de stigmates physiques et psychiques originels, le passé du sujet, le mode d'invasion de la maladie, la progression des symptômes. Nous avons parlé plus haut du diagnostic de la démence précoce constitutionnelle et de la dégénérescence ainsi que de leur mode d'association,

La démence diffère de la confusion mentale par son apparition moins brusque, moins rapide, la non-coexistence habituelle d'un processus toxique ou infectieux, par son allure lente et chronique d'emblée, qui ne ressemble en rien à l'ensemble des manifestations plus ou moins aiguës qui constituent la pseudo-démence de la confusion mentale (Régis, E., 1881, Toulouse et Damaye (S. M. P., 1904, Toulouse et MiGNARD, R. P., 1908, 1909, Laurès, E., 1910).

Parfois cependant la distinction devient très malaisée : lorsque, par exemple, la dégénérescence ou la confusion mentale tournent à la démence. Rien n'est plus difficile en effet que de préciser si une psychose dégénérative ou une confusion mentale se compHquent d'affaiblissement psychique et dans

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quelle mesure. Chaque cas doit être étudié, ici, en particulier et à fond.

Le diagnostic des diverses variétés de démence, souvent fort difficile, exige la connaissance exacte des particularités cliniques de chacune d'elles. Puillet [loc. cit., 1912) vient d'insister sur les symptômes psychiques différ -ntiels des principales démences.

Signalons, avec Anglade et Dumora (Th. B., 1905), la possibilité de confondre la simple paraphasie sans déchéance mentale, avec la démence sénile.

La démence peut-elle guérir ? C'est là une question qui ne se posait même pas autrefois, la démence étant par essence une perte irréparable de l'intelligence.

Aujourd'hui, cette question peut se poser et certains auteurs n'hésitent même pas à la résoudre par l'affirmative. Cela tient évidemment à la façon dont on entend le mot démence, qui n'est pas compris exactement de même par tous et sous lequel quelques-uns rangent des états morbides curables qui, pour d'autres, ne lui appartiennent pas. tels, par exemple, que la démence précoce.

Pour nous, et pour éviter toute controverse, nous croyons qu'il faut conserver au terme démence son acception rigoureuse, absolue, de diminution définitive de l'être psychique.

5'^ Traitement. — Le traitement de la démence ne peut être qu'un traitement palliatif. Quand la démence est simple, il se borne à des soins hygiéniques et moraux, à l'emploi d'une surveillance régulière, à l'usage de certains médicaments destinés à éviter les complications. Lorsque l'affaiblissement intellectuel s'accompagne de délire et surtout d'actes pathologiques, il est souvent nécessaire de recourir à l'internement.

6'^ Formes cliniques. — La démence dont nous venons de résumer la description est la démence simple, réduite à son squelette, à ses symptômes essentiels de déchéance progressive, physique et mentale.

Mais il existe d'autres formes, plus complexes, de démence et, suivant le symptôme, la complication ou la lésion qui prédo-

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minent, on pourait y distinguer, comme dans la paralysie générale, une foule d'individualités cliniques.

Les auteurs s'efforcent actuellement de préciser et de fixer ces individualités, d'après les altérations anatomiques dont elles relèvent.

La plupart, avec Claude et Lhermitte (E., 1910) Sou- THARD (A. J., 1910), MouRATOw (E. a. ,1911) etc., distinguent les démences séniles suivant que les altérations corticales diffuses, substratum anatomique fondamental de la démence, sont conditionnées par les altérations vasculaires ou évoluent indépendamment de celles-ci.

Nous dirons un mot de la démence sénile délirante, de la démence preshyophrénique et de la démence artério-scléreuse.

A. DÉMENCE SÉNILE DÉLIRANTE. — La démeucc sénile délirante est celle dans laquelle l'affaiblissement mental s'accompagne ou se complique, à un degré quelconque, de manifestations psychosiques.

Tous les troubles psychosiques, quels qu'ils soient, peuvent s'observer dans la démence.

Parmi les troubles élémentaires, véritables syndromes épisodiques, notons : les crises transitoires et parfois alternantes d'excitation et de dépression ; les hallucinations, généralement visuelles et nocturnes, parfois auditives, surtout s'il y a surdité ; les perturbations de la conscience et de la personnalité (P. Pari SOT, C, 1896) ; les obsessions et les idées fixes d'hypocondrie, de mysticisme, d'amour, de jalousie, d'érotisme ; les impulsions à la grivèlerie, au vol, à l'exhibition génitale, à l'attentat à la pudeur, au viol, à l'incendie, à la violence, à l'homicide, au suicide ; l'absence de reconnaissance visuelle des objets par inattention partielle (Pick., R. N., a. 1903), l'apraxie (Marcuse, E. a., 1906).

Une notion spéciale doit être réservée à ce que Du pré a désigné et décrit sous le nom de puérilisme mental sénile, (C, 1904 et N. L S., 1905), qui consiste dans le retour des vieillards sénilisés non seulement aux souvenirs de leur enfance, mais aussi et surtout aux idées, au caractère, à l'humeui, aux

goûts, aux jeux des enfants, par exemple, au jeu de la poupée. Parmi les troubles plus accentués, syndromes plus complets et plus durables, signalons principalement : les accès de manie et surtout de mélancolie avec idées de ruine, de découragement, de culpabilité, d'hypocondrie, de négation et anxiété souvent très marquée ; la confusion mentale, qui ajoute un appoint d'obtusion, souvent difficile à démêler, au fond démentiel et qui, très fréquemment, s'accompagne chez les séniles d'un délire onirique nocturne ou diurne, générateur d'idées mélancoliques, de persécution, de richesses, de grandeur, influant activement sur l'attitude, les déterminations et les actes du sujet (Régis, C, 1895); les délires systématisés ambitieux, mystiques, mais, avant tout, de persécution par le vol, l'injure, l'empoisonnement, les sortilèges, etc., délires soit hallucinatoires, soit non hallucinatoires et, parmi ceux-ci, le délire raisonnant de dépossession (Régis, A. M. P., 1896, Séglas, N. I. S., 1908), ce qu'on a appelé le déhre de préjudice présénile, le délire d'interprétation, etc. (M™e Long-Landry, L. G., 1908). Tous ces troubles psychosiques élémentaires, tous ces déhres n'ont pas besoin d'être décrits séparément et en détail. Il suffit de marquer leurs caractères principaux, communs à tous, et de dire qu'ils se font remarquer par leur spontanéité, leur automatisme, leur absurdité, leur puérilité, leur décousu, leur mobilité, leur mélange confus à d'autres délires, leur évolution atypique, tout cela plus ou moins marqué suivant le degré du susbtratum démentiel.

A cet égard d'ailleurs, il import-e de distinguer les psychoses de la vieillesse, exemptes de déchéance, de démence et qui ne diffèrent que peu ou pas des psychoses ordinaires, comme la manie, la mélancolie des vieillards, etc., et les psychoses de la sénilité ou psychoses de la démence. Ritti, dans son excellent rapport (C, 1895), a insisté sur cette importante distinction clinique.

B. DÉMENCE PRESBYOPHRÉNiQi E. — Sous le uom de preshyophrénie (psychopathie de la vieillesse) imaginé par Kahl- BAUM, par opposition au terme de Aeèe/?/i/-ente (psychopathie de l'adolescence AVeknicke a isolé (1900-1906) une forme morbide

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acceptée et décrite à son tour par Kraepelix [Psychiatrie, 1904-1910).

La presbyophrénie, plus spéciale à la femme, diffère sur plusieurs points de la démence sénile ordinaire. Les malades qui en sont atteints se montrent animés, loquaces, souriants, aimables, au moins de façon habituelle et en dehors de leurs courts moments d'humeur, de colère et de leurs états passagers d'agitation, diurne ou nocturne (Voy. fig. 65).

Ce qui les caractérise surtout, c'est une amnésie qui est bien plus l'amnésie rétro-antérograde massive, obtuse, désorientée, paramnésique, ecmnésique même de la confusion mentale, que l'amnésie progressive de la démence sénile et qui, comme dans la confusion mentale également, se manifeste par des erreurs grossières, des oublis absurdes, du puérilisme mental, contrastant avec une conservation relative des connaissances acquises, du jugement, du raisonnement, du sens moral et du sentiment des convenances.

Ce qui caractérise encore tout particulièrenient la presbyophrénie, c'est une tendance curieuse et très significative à dire des choses inexactes, controuvées, à forger des récits imaginaires, en un mot à inventer, à fabuler.

Wermcke fait de la presbyophrénie une psychopathie à part, dont il distingue une forme aiguë, curable, et une forme chronique, incurable, prélude fréquent de la démence sénile, mais ne lui appartenant pas, toutes deux d'ailleurs s'accompagnant de poussées confusionnelles plus ou moins aiguës.

Pour Kraepelin, la presbyophrénie est une variété de démence sénile et d'autre part, dans la démence sénile ordinaire, on rencontre fréquemment des épisodes passagers, aigus, de syndrome presbyophrénique.

Quant aux lésions de la presbyophrénie décrites par O. Fischer (1907, 1908, 1910) et notamment aux plaques de nécrose miliaire terminées à leur périphérie par des fibrilles semblables à des amas bactériens, qu'il considère comme pathognomoniques, tous les auteurs venus depuis ont montré qu'elles s'observaient ailleurs. C'est ce qu'ont bien fait ressortir, en France, Devaux et Logre (I. S., 1911) ainsi que Mari-

NEsco (E., 1912), Marchand et Xouet (E., 1912) qui s'expriment ainsi à ce sujet :

■: En résumé, les lésions que Ton a observées dans le cerveau «les presbyophréniques ne sont pas caractéristiques de cette

Fi^r. Go.

Dijaience preshyophrénique (d'après Nouet, L'Encéphale. 191J

affection; on les retrouve dans la démence sénile simple. Elles consistent soit en lésions diffuses dégénératives en rapport avec la sénilité, soit en plaques de désintégration sous la dépendance probable d'altérations vasculaires. »

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Wermcke, dès le début, avait insisté sur la similitude symptomatique de la presbyophrénie et de la psychose dite

de Ko RSA KO F F.

DuPRÉ et R. Charpentier (E., 1908-1909) vont plus loin et tout en reconnaissant que la presbyophrénie s'accompagne rarement de polynévrite, au moins évidente, ils la considèrent néanmoins comme une psj^chopolynévrite, « insidieuse et d'emblée chronique ou consécutive à une polynévrite aiguë avec syndrome de Korsakoff ayant évolué vers la chronicité ».

Rose et Benon paraissent partager l'opinion de Dupré et Charpentier ; Devaux et Logre la partagent également, ainsi que J. Rouby (Th. P., 1911) et Ballet (P. M., 1912), au moins pour certains cas; mais la plupart des auteurs tels queNouETet Halberstadt(E.,1909),Beaussart (A.N.,1910), Halberstadt (P. M.,1910),Brissot et Hamel (S. C. M., 1910), Truelle et Bessière (E., 1911) Nouet (E. 1911), Klippel et Mallet (S. M. P., 1912), Marchand et Nouet (E., 1912), sont d'accord pour établir entre la presbyophrénie et la psychose de Korsakoff des distinctions cliniques et anatomiques qu'ils précisent très nettement.

Jacquet (Th. T., 1911) admet deux sortes de presbyophrénie : la presbyophrénie sénile, et la presbyophrénie polynévritique. «. Dans la presbyophrénie sénile, l'affaibhssement mental est caractérisé par les phénomènes suivants : amnésie de fixation et désorientation, fabulation de suppléance, conservation du gros bon sens. Cette affection est déterminée par un processus d'auto-intoxication qui s'accompagne d'insuffisance des émonctoires. Deux terminaisons sont possibles : le plus souvent la mort intercurrente, exceptionnellement la démence. La presbyophrénie polynévritique est une intoxication aiguë ou subaiguë; elle revêt deux formes : la confusion mentale aiguë avec polynévrite susceptible de guérison et la confusion mentale chronique avec polynévrite chronique et syndrome presbyophrénique passager. »

C'est cette même division en presbyophrénie polynévritique et presbyophrénie démentielle qu'a récemment adoptée Ballet (P. M.. 1912).

DEMEXCK 555

La question des rapports de la presbyophrénie et de la psycho-polynévrite qui a été, on le voit, si fort débattue, est, au fond, bien simple.

Si la presbyophrénie ressemble à la psychopolynévrite, c^ n'est point parce qu'elle est elle-même une psychopolynévrite, avec ou sans polynévrite ; c'est parce que ce sont, l'une et l'autre, des confusions mentales, comme toutes les psychoses d'auto-intoxication et d'infection.

Il suffit en effet de considérer les choses de près pour s'apercevoir que ce n'est pas seulement à la psychopolynévrite que ressemble la presbyophrénie, mais qu'elle ressemble de même à la psychose puerpérale, à la psychose grippale, à la psychose insolatoire, aux psychoses par insuffisance hépatique et rénale, etc. etc., en un mot, à toutes les confusions mentales.

C'est ce que Truelle et Bessière ont parfaitement exprimé lorsqu'ils ont dit : « Cette théorie, en vertu de laquelle la presbyophrénie 'devrait être rattachée à la psycho-polynévrite, procède elle-même d'une conception plus générale formulée antérieurement par un certain nombre d'auteurs français, parmi lesquels il convient de citer Chaslin, Séglas et Régis. Ceux-ci, en effet, avaient simultanément englobé le syndrome de Wernicke et celui primitivement décrit par Korsakoff sous le nom de « cérébropathie psychique toxémique ", dans le groupe très vaste des confusions mentales. Différentes considérations peuvent plaider en faveur de cette manière de voir. D'une part, ainsi que nous l'avons vu, Wernicke signale une forme aiguë, délirante et curable de la presbyophrénie, forme qui se rapprocherait singulièrement de certains délires oniriques confusionnels bien étudiés par Régis ; d'autre part, il existe, au cours même de la forme chronique, des accidents aigus ou subaigus du même mode, plus ou moins fréquents, plus ou moins durables ; enfin, abstraction faite de ces accès aigus ou subaigus, constitutifs de toute la maladie ou simplement accidentels, les symptômes majeurs de la presbyophrénie, envisagée uniquement dans sa forme chronique (amnésie rétro et antérograde, aprosexie, arrêt de la synthèse mentale, désorientation avec fausses reconnaissances et confa-

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bulation), pourraient encore, par eux-mêmes, être considérés comme les signes d'une confusion mentale chronique. Or, cette dernière conception apparaît comme ayant des conséquences beaucoup plus importantes qu'une simple classification basée sur des analogies plus ou moins étroites de symptômes. Elle comporte, en effet, la notion d'une étiologie commune ou tout au moins très voisine que l'on devrait trouver à l'origine de tous ces syndromes confusionnels, qu'ils soient aigus, subaigus ou chroniques. »

On ne saurait mieux dire. Partant de là, Truelle et BessiÈRE ont pensé que la presbyophrénie, étant une confusion mentale, devait relever, comme toutes les confusions mentales, d'un processus toxique et ils se sont livrés, pour vérifier le fait, à une série de recherches intéressantes, dont voici, sommairement, les résultats :

« Si l'on compare entre nos différents malades les courbes de l'élimination du bleu, les résultats de l'analyse des urines et de la glycosurie alimentaire, on ne peut manquer d'être frappé de la différence qu'il y a entre les malades du premier groupe d'une part, et, d'autre part, tous les autres. Tandis que chez les deux premières malades, non presbyophréniques, mais d'un âge avancé, l'élimination est sensiblement normale et que, malgré une glycosurie alimentaire faiblement positive, on ne trouve pas chez elles d'urobiline, on voit que, chez les quatorze autres, l'élimination est plus ou moins retardée, parfois très longue (trente-deux heures et plus) à atteindre son maximum, qu'elle est prolongée et généralement discontinue ou polycychque ; de plus, bien que six seulement présentent de la glycosurie alimentaire, dix éliminent dans leurs urines fîe l'urobiline, des acides ou des pigments biliaires.

« Il apparaît donc chez ces malades un état d'insuffisance hépatique et rénale manifeste. »

Nous souscrivons d'autant plus complètement aux vues de Truelle et Bessière que nous avons nous-même obtenu des résultats urologiquos semblables chez une malade atteinte de presbyophrénie typique.

Au reste, on tend à considérer de plus en plus aujourd'hui

DÉMENCE oo7

la presbyophrénie comme un mélange à parties variables de démence et de confusion et c'est cette association de démence et de confusion qui seule explique toutes les particularités de la maladie.

C'est le cas de rappeler que Wollenberg avait déjà émis, en 1904 et 1907, une opinion analogue lorsque, divisant les démences séniles en deux catégories, la première comprenant les cas d'affaiblissement simple de l'intelligence, la seconde composée de cas où il y a surtout des signes de nature psychosique tels que délire, hallucinations, confusion, il accordait à la presbyophrénie une place parfaitement autonome dans cette dernière.

Il nous reste à dire un mot maintenant de la jaouhaion dans la presbyophrénie, en particulier de ses origin'> '-l df s^s caractères cliniques.

En parlant, à la pathologie générale, des troubles de l'imagination (voy. p. 72), nous avons déjà indiqué que pour DupRÉ et LoGRE la fabulation de la presboyphrénie n'est autre qu'un délire d'imagination symptomatique.

On admet généralement qu'il en est ainsi et on considère la fabulation presbyophrénique comme une sorte de fabulation de suppléance, c'est-à-dire comme une façon pour les malades de combler les lacunes de leur mémoire par des racontars et des bavardages inexacts.

Nous croyons, en ce qui nous concerne, que tel n'est point, il s'en faut, le seul mécanisme de la fabulation presbyophrénique. Cette fabulation nous paraît, dans la plupart des cas, plus passive qu'active, plus subie que voulue. Les sujets fabulent non pour donner le change et masquer leur amnésie, mais simplement par besoin, par tendance pathologique.

Ce qui le prouve, c'est qu'ils fabulent non seulement quand on les interroge, mais encore d'eux-mêmes, sans motif, en dehors de toute question posée.

Bien plus, beaucoup fabulent seuls, mentalement. Chez eux, la fabulation parlée, provoquée ou spontanée, ne représente pas toute la production fabulatrice. Ils fabulent non seulement au dehors, mais au dedans. En les observant, on les

558 INFIRMITES l'.->VCHluLIi.< D l.WuLUTION

voit parfois sourire, rire, contracter leurs traits, pleurer même. Si alors on les interroge, on constate qu'ils traduisent, par le jeu de leur physionomie, les péripéties de leur fabulation intérieure, c'est-à-dire de leur rêverie.

Maintenant, cette fabulation est-elle le produit de l'imagination? Le tout est, à ce point de vue, de s'entendre. Si l'on veut parler de l'imagination inférieure, reproductrice, des psychologues, qui n'est au fond qu'une mémoire automatique d'images, cela peut être considéré comme exact. Mais il ne peut être question ici de l'imagination créatrice ou même combinatrice, c'est-à-dire de la véritable imagination.

En étudiant de très près et pendant longtemps une presbyophrénique typique, âgée d'environ soixante-dix ans (elle ignore son âge et, comme beaucoup de presbyophréniques, croit être toute jeune et à la veille de se marier) chez laquelle le symptôme fabulation était des plus marqués, nous avons pu faire à cet égard quelques remarques intéressantes. Nous avons constaté notamment, comme Devaux et Logre, que la plupart de ses fabulations tiraient leur origine de son passé (événements de sa vie, récits entendus ou lus, etc.) dont les impressions décousues, enchevêtrées, déformées, amplifiées, venaient revi\Te dans son esprit sous forme de faits vrais et le plus souvent actuels.

Certains événements antérieurs, certains personnages connus d'elle, vivants ou morts, intervenaient plus fréquemment et plus activement dans ces reviviscences, qui prenaient alors le caractère de véritables scènes hallucinatoires. Il ne se passait pas de jour où nous ne surprenions la malade fixant attentivement, quoique aveugle (ce dont du reste elle n'a jamais voulu convenir) un point devant elle et donnant là tous les signes extérieurs des émotions qu'elle ressentait en face de ses visions hallucinatoires.

Interrogée à ce moment, elle indiquait en détail ce qu'elle voyait (il s'agissait soit de quelqu'un de ses parents d'autrefois, soit surtout d'un médecin de l'hôpital dans le service duquel elle avait été soignée et qui luttaient avec des fortunes diverses contre les attaques et les violences dont ils étaient l'objet,

DEMEN'CE

soit encore de couverts d'argent, de bijoux, de sommes importantes dont on lui faisait cadeau et qu'elle déposait dans des coffres-forts de banques, etc., etc.).

Ces tableaux fictifs, qu'elle prenait pour la réalité et dont

IMJ^. O.i.

Démence presbyophréni(|ue. CiM-ilé, Confusion, Fabulation collection de l'auteur).

la vue rémotionnait si fort, elle nous les montrait très exactement dans la direction où ils lui apparaissaient, et lorsque nous lui déclarions ne rien apercevoir, elle les désignait du. doigt avec insistance, étonnée et comme fâchée.

D'habitude, la malade, nous l'avons dit, fixait ses yeux grands ouverts d'aveugle sur ces objectiva tions morbides. D'autres fois, elle tenait les yeux clos. Mais toujours, elle res-

560 INI'IRMIÏES PSYCHIQUES D INVOLUTION

tait immobile, assise ou couchée, dans une attitude de dormeuse ou d'extatique, traduisant simplement ses émotions intérieures par l'expression de ses traits et plus rarement par le marmottement de ses lèvres.

Très nettement, il s'agit là d'onirisme hallucinatoire. Au reste, cet onirisme de jour, se produisant dans l'état de recueillement, parfois même dans un véritable état de somnolence, ne différait en rien, chez la malade, de l'onirisme nocturne auquel elle était très sujette et qui se composait principalement des mêmes s ènes.

Il est facile de comprendre maintenant les origines et le mécanisme de la fabulation chez cette malade. Les matériaux de cette fabulation lui étaient fournis en partie par ses réminiscences automatiques, en partie et surtout par son onirisme hallucinatoire, à travers lequel passaient d'ailleurs beaucoup de ses réminiscences elles-mêmes, pour s'y objectiver et s'y amphfier dramatiquement. Et c'est sur ces matériaux ainsi formés qu'elle fabulait, de façon d'ailleurs assez puérile et dé cousue, car son imagination combinatrice de démente était à peu près impuissante à les compléter et même à les coordonner

En résumé, la fabulation, ici, était triple : d'abord et surtout onirique, puis mnémonique, enfin imaginative.

Gela correspond très exactement aux trois modalités de fabu lation, plus ou moins associées entre elles, admises, caractérisées et différenciées par Devaux et Logre : 1° la fabulation consécutive ou équivalente aux états oniriques ; 2^ la fabulation paramnésique et ecmnésique ; 3° la fabulation mythopathiquc constitutionnelle.

A la fabulation onirique reviennent les récits spontanés, détaillés, de faits et d'événements vivants, émotionnants ; à la fabulation mnémonique, les lambeaux de réminiscences automatiques déformées du passé lointain, parfois même de l'enfance, projetés dans l'actuahté ; à la fabulation mythopathique, enfin, appartiennent les réponses fausses, trompeuses, inventées, généralement courtes, improvisées au fur et à mesure des questions posées.

11 est à noter que, outre Devaux et Logre, plusieurs auteurs

tels que Chaslix et Gollin (1909), Truelle et Bessière {loc. cit.), ont fait ressortir l'existence et l'influence de Tonirisme dans la presbyophrénie et sa fabulation. Dupré luimême a fait avec Rollet en 1909, à la Société de Psychiatrie, sous le titre « Onirisme et Mythomanie », une communication qui n'a pas, croyons-nous, été publiée.

Rappelons que déjà, il y a bien longtemps (C. 1895), nous avons publié, sous le nom de délire de rêve chez le vieillard, deux observations dans lesquelles l'onirisme hallucinatoire, nocturne et diurne, était le principal agent de production des faits imaginaires contés par les malades et que la première de ces observations peut être considérée comme un cas avant l'heure et naturellement sous une autre dénomination, de ce qu'on appelle aujourd'hui fabulation presbyophrénique. Particularité intéressante, le sujet, un homme de 87 ans, était lui aussi, atteint de cécité.

En résumé, nous croyons qu'on peut, à l'exemple de Krae- PELiN, ranger la presbyophrénie dans la démence sénile et la considérer comme une association confuso-démentielle, avec deux variétés : la presbyophrénie confusionnelle, faite surtout de confusion et d'onirisme ; la presbyophrénie démentielle, dans laquelle domine la démence.

La fabulation, dans la presbyophrénie confusionnelle, est principalement une fabulation onirique ou post-onirique ; dans la presbyophrénie démentielle, elle est bien plutôt un fait d'automatisme mnémonique ou mythomaniaque. Dans ce dernier cas, elle résulte d'un jeu mécanique, suggéré par la question, de l'imagination inférieure, mise en valeur chez le sénile, quand elle est nativement puissante, par la déchéance des fonctions de contrôle et d'auto-critique. De même que, chez l'enfant, cette invagination inférieure, cette mémoire d'images, également puissante, peut entraîner la fabulation par insuffisance du développement de la critique.

Il va de soi qu'au point de vue du pronostic, seules peuvent disparaître, dans la presbyophrénie, les manifestations confusionnelles, les symptômes de déficit n'étant pas, eux, susceptibles de rétrocéder.

062 ixFinMiTi:s psychiques d involution

Quant au traitement, il doit tenir compte non seulement de l'état cérébral et de celui des grands appareils, mais aussi des auto-intoxications, assez fréquentes, comme nous l'avons vu, en pareil cas.

fi. Démence artério-scléreuse. — La démence artérioscléreuse ou artério-sclérotique tend à être dégagée des affections avec lesquelles .elle a été jusqu'ici confondue : la paralysie générale et la démence sénile.

Signalée d'abord par Klippel sous le nom de pseudo-paralysie générale arthritique, elle a été étudiée ensuite par Alzhei- MER, BiNSWANGER, qui lui donnèrent le nom de démence artério-sclérotique et, depuis, par nombre d'autres auteurs. Ch. Ladame fils, surtout, lui a consacré dans ces dernières années (Th. Genève, 1909, S. S. N., 1910) plusieurs travaux importants, qui se résument ainsi qu'il suit.

La démence artério-scléreuse est une affection très polymorphe ; elle a des cas frustes qui relèvent de la médecine générale, des fornies appartenant spécialement au domaine de la neurologie et d'autres où les troubles mentaux prédominent. Le plus souvent, les malades sont atteints vers cinquante ou soixante ans, c'est-à-dire entre l'âge moyen de la paralysie générale et celui de la démence sénile. L'étiologie est des plus obscures, la multipUcité des causes incriminées en fait foi. A noter l'hérédité vasculaire (apoplexie) et l'arthritisme.

Caractéristiques cliniques : a) somatiques : sénilité précoce, décrépitude, paresse pupillaire pour les trois réflexes, hyperréflexité tendineuse, sclérose vasculaire, myocardite, hypertension vasculaire, parfois sclérose rénale ; b) psychiques : déficit intellectuel lacunaire, bonne conservation de l'orientation générale, du sentiment de la personnalité, conscience de la maladie. Diminution du pouvoir de fixation de l'attention. Mémoire lacunaire. Jugement parfois très suffisant dans certains domaines. Allure extérieure très ordonnée, mais toute de façade. Il y a des idées délirantes hypocondriaques, des illusions, des hallucinations. L'état affectif présente un mé-

DKMEXC.E

lange d'anxiété, d'angoisse, d'indifférence, d'euphorie, un égoceiitrisme énorme, des idées de suicide.

Le diagnostic différentiel entre la paralysie générale, la démence sénile, la mélancolie anxieuse et la presbyophrénie (ces deux dernières ne sont souvent autre chose, pour Ch. Ladame,

ViH- 07.

Démence artério-scléreuse (d'après E. Dlpré

que la démence artério-scléreusej et la maladie de Korsakolï, se base essentiellement sur l'état psychique lacunaire avec conservation de la personnalité, conscience de la maladie, sur l'âge du malade et son allure générale,

F. Robert (Th. B., 1911) a, sous le titre de pseudo-paralysie générale artério-scléreuse, réuni et précisé les caractères principaux qui distinguent la démence artério-scléreuse de la paralysie générale : coexistence des signes de cérébro-sclérose ; démence moins profonde, moins globale ; troubles somatiques moins intenses et moins précis ; fréquence moins grande des

564 INFIRMITES PSYCHIQUES D INVOLUTION

délires ; évolution non régulièrement progressive ; possibilité d'amélioration par un traitement approprié; absence fréquente de lymphocytose du liquide céphalo-rachidien et de réaction de Wassermann positive.

L'anatomie pathologique de la démence artério-scléreuse permet, pour Ch. Ladame, d'y distinguer trois groupes : 1» la démence artério-scléreuse sous-corticale ; 2» la démence artérioscléreuse diffuse ; 3^ la démence artério-scléreuse post-apoplectique. La lésion primaire est vasculaire : dégénérescence des parois des vaisseaux avec toutes ses conséquences (anévrismes, hémorragies punctif ormes ou plus étendues, foyers de ramollissement corticaux, sous-corticaux et mixtes.

Dans les formes diffuses, la marche de la maladie est rapide ; dans les cas avec foyers, on observe souvent une évolution très lente. Le pronostic est, dans la majorité des cas, fatal.

Maladie d/Alzheimer. — C'est ici que nous paraît devoir prendre place cette forme morbide, isolée et bien étudiée, chniquement et anatomo-pathologiquement, par Alzheimer (1907-1911) et par ses élèves Pérusini (1909) et Simchowicz (1911) et que Kraepelin a décrit dans la huitième édition de son Traité de Psychiatrie (1910) sous le nom de Maladie d' Alzheimer. Piazza Angelo en a tout récemment (1911) donné une analyse critique intéressante. Voici ce qu'en dit Kraepelin :

« Alzheimer a décrit un groupe particulier de cas avec altérations cellulaires graves. Il s'agit d'une déchéance intellectuelle très profonde à développement lent, avec manifestations légères de maladie cérébrale organique. Les sujets, dans le couis de quelques années, régressent peu à peu intellectuellement, deviennent pauvres de mémoire et de pensée, confus, ne s'orientent plus bien, ne reconnaissent pas les personnes, dissipent leurs objets. Plus tard se développe chez eux une certaine agitation, ils bavardent beaucoup, monologuent, chantent et rient, sont toujours en mouvement, attachent, frottent, font de la charpie, deviennent malpropres. Les troubles asymboliques et apraxiques sont fréquents : les malades ne comprennent ni les ordres ni les gestes, ne reconnaissent ni objets ni visages,

n'exécutent aucun ordre, ne savent pas imiter ; aux gestes de menaces, ils ne répondent par aucun mouvement de défense et beaucoup ne réagissent pas à la piqûre douloureuse.

Les troubles du langage sont, par-dessus tout, très profonds. Les malades ne peuvent prononcer intelligiblement quelques paroles ou phrases, et tombent d'ordinaire dans un bavardage complètement insensé dans lequel, comme dans la logoclonie des paralytiques, domine la répétition rythmique et sans ton du même mot.

Par la suite, ce bavardage se change en une suite de mots absolument incompréhensibles.

Finalement, les malades ne parlent plus et, seulement sous l'influence de l'excitation, prononcent encore des paroles compréhensibles isolées, ou des groupes de paroles privées de signification. En même temps survient le plus profond degré de démence. Les patients observent parfois encore ce qui se passe autour d'eux, riant occasionnellement, mais ils ne comprennent plus aucune parole ou aucun signe, ne reconnaissent pas leurs parents les plus proches et répondent aux stimulants somatiques par des mouvements mimiques de douleur et des mots étranglés émis impulsivement, dans lesquels se mêlent encore quelques paroles injurieuses compréhensibles. Ils ne sont plus en mesure de manger seuls ou de prendre soin d'eux-mêmes, mettant dans leur bouche tout ce qu'ils ont dans les mains et suçant les objets qu'ils ont à leur portée. De temps en temps ils sont agités et même anxieux.

Dans le domaine somatique on observe des contractures plus ou moins fortes prédominant dans les jambes, une faiblesse générale, une marche à petits pas et incertaine; en règle générale cependant il n'existe aucun symptôme en foyer autre que les troubles apraxiques et paraphasiques. Quelques sujets ont des attaques épileptiques isolées. La réaction pupillaire est peut-être un peu diminuée comme la sensibihté cutanée, autant que permet de le constater la démence des malades. Parfois il existe des symptômes d'artério-sclérose.

L'état terminal déjà décrit peut rester invariable pendant une longue série d'années ou peut s'accentuer lentement. La

PRÉCIS DE PSYCHIATRIE, o" édit. ^:>

j66 infirmités psychiques D INVOLUTION

mort survient fréquemment par maladie intercurrente. L'autopsie, suivant les faits (I'Alzheimer, révèle des altérations qui sont, en quelque sorte, les manifestations des formes graves d'atrophie sénile. Les conglomérats (plaques séniles) sont extraordinairement nombreux et un tiers au moins de toutes les cellules corticales paraît détruit. A leur place se trouvaient des faisceaux de fibrilles intensément colorées, pelotonnées de façon caractéristique, en corbeille, dernier vestige des corps cellulaires détruits. La glia offrait des processus de prolifération diffus, spécialement intenses autour des plaques. Dans les vaisseaux seulement se trouvaient par exception des signes légers de prolifération, les processus de régression prédominant au contraire partout ailleurs. »

La maladie d'ÂLZHEiMER n'est pas considérée par la plupart des auteurs comme une maladie autonome et Alzheimer, lui-même, se borne à en faire une forme de démence. Si, en effet, les symptômes qu'elle présente ont quelque chose de particulier, les lésions anatomo-pathologiques qui lui sont attribuées (altération spéciale des neuro- fibrilles et formation de plaques séniles ou conglomérats) se rencontrent, avec des caractères plus ou moins identiques, dans d'autres états, notamment dans la démence artério-scléreuse et dans la presbyophrénie. Ces lésions ont été bien étudiées par Perusini, Sarteschi, AcHUCARRO, Ansalone, Gh. Ladame, Vedrani, Marinesco, PiAZZA Angelo, Salomon, C. Fuller et Henry L Klopp, etc. (1909-1912) (Voy. R. Bessière, Revue générale, R. P., 1913).

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