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PSYCHOSE ALCOOLIQUE AIGUË

±^ Formes cliniques. — La psychose alcoolique affecte, au point de vue de son intensité, trois degrés différents : 1° Vaccès subaigu ; 2^ Vaccès aigu proprement dit ; 3° Vaccès suraigu. Quel que soit son degré d'intensité, l'accès de psychose alcoolique est susceptible de survenir soit dans l'alroolisme aigu, à la suite d'une intoxication brusque et passagère, soit à un moment quelconque dans le cours de l'empoisonnement chronique. Son apparition peut succéder à de copieux excès [delirium a potu nimio), comme au contraire à la suppression de l'excitant habituel [delirium a potu suspenso). Il est très fréquent également de voir l'accès survenir brusquement^ à la suite d'un choc moral ou physique (traumatisme moral ou physique, surtout d'une maladie intercurrente. C'est ainsi que se développe le délire alcoolique dans la pneumonie, à h suite d'une chute, chez les prisonniers, etc. Un rien sufTit donc, chez des individus sourdement intoxiqués et saturés d'alcoolJ pour éveiller ou réveiller les troubles cérébraux. Cela a lieu} surtout dans l'alcoolisme lent, latent, inconscient, bien sup-

ALCOOLISME Oio

porté en apparence et sans manifestations révélatrices habituelles, c'est-à-dire dans V alcoolisme larvé.

a. Psychose subaiguë. — La psychose la plus fréquente dans l'alcoolisme est la psychose subaiguë qui traverse le plus souvent, comme un épisode passager, le cours de l'empoisonnement chronique. Elle se manifeste sous la forme de délire onirique sur fond plus ou moins marqué de confusion mentale.

L'accès débute, en général, par Valtération du sommeil, qui devient pénible et troublé par des rêves. Lasègue, dont nous allons reproduire, en la résumant, la description, a dit qu'avant de délirer, l'alcoolique commence toujours par mal dormir, et que son délire n'est qu'un rêve éveillé ou de jour, qui fait suite au rêve endormi ou de nuit, et le continue non seulement au point de vue psychique, mais aussi chronologique. Les rêves des alcooliques sont surtout des rêves d'action, ayant trait aux choses de la profession, aux événements du moment, à des péripéties dramatiques, et dans lesquels les hallucinations de la vue jouent le principal rôle. Il arrive un moment où ces rêves se prolongent pendant le jour, et c'est cette continuation du rêve pendant la veille qui constitue le délire alcoolique, véritable rêve prolongé, ainsi qu'on l'a dit fort justement. Le passage du délire dormant au délire éveillé s'opère sans transition ; celui-ci ne suit pas le rêve à distance, il en devient le maximum. Les choses se passent de même en ce qui concerne la nature des divagations, c'est-à-dire que le délire continue les idées écloses pendant le rêve. Ce sont les mêmes tableaux fantastiques, les mêmes épisodes poignants, les mêmes aventures baroques ou sinistres, les mêmes scènes tumultueuses et mouvementées. Dans le délire alcoolique comme dans le rêve, les hallucinations visuelles, qui revêtent d'ordinaire le caractère terrifiant et consistent surtout en visions d'animaux, de voleurs, d'assassins, de batailles, d'incendies, de morts, etc., jouent un rôle capital et existent à l'exclusion à peu près complète de toute autre. En effet, les hallucinations auditives s'y réduisent, en général, aux impressions les plus confuses, à des bruits de pas ou de coups, à des cris étouffés, à quelques phrases interjectives. D'autre part, à l'égal de tout rêveur, l'alcoolique est en mouvement

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incessant, physique et moral, pendant sa crise. Ses récits sont longs, mais composés de phrases saccadées, sans lien logique. Des faits et pas de réflexions, encore moins d'étonnement et de critique. Ce qui se passe se passe, et voilà tout. Un dernier caractère, commun au rêve et au délire alcoolique, c'est la possibilité qu'ont ces deux états de se suspendre brusquement et passagèrement sous l'influence de secousses imprimées au dormeur ou au malade et accompagnées d'objurgations excitantes.

C'est en se basant sur toutes ces particularités que Lasègue a pu dire que le délire alcoolique subaigu n'était pas un délire, mais un rêve.

Nous avons vu plus haut que ce délire de rêve, auquel nous avons donné le nom de délire onirique, n'était pas spécial à l'alcoolisme, mais commun à toutes les intoxications et que, d'autre part, il était assimilable, non pas au rêve ordinaire, comme l'avait fait Lasègue, mais au rêve somnambulique, à l'état second.

Il faut donc savoir que les alcooliques et, de façon générale, tous les délirants toxiques sont, durant leur accès, dans un état second, au cours duquel ils peuvent accomplir des actes quelconques d'automatisme somnambulique, notamment des fugues inconscientes et amnésiques (Fraxcotte).

Le délire alcoolique est le plus souvent sans suite et sans cohésion, comme les scènes de rêves dont il est formé. Parfois cependant, il représente un thème plus cohérent et plus fixe, fait surtout à.' idées de persécution, de jalousie, à' auto- accusation allant jusqu'à V auto-dénonciation.

Tantôt ces idées délirantes se dissipent avec l'accès, d'autres fois elles lui survivent et restent implantées dans l'esprit, soit à titre à.' idées fixes post-oniriques, soit pour devenir le point de départ d'un véritable délire systématisé, de ce que l'on appelle les psychoses paranoïdes des buveurs (Mendel N. C, 1907).

A ces symptômes psychiques, auxquels il faut ajouter la ten dance impulsive ati suicide, à l'homicide, à l'incendie, qui est assez fréquente, viennent se joindre les symptômes physiques habituels de l'alcoolisme, tels que céphalée, tremblement généra-

Usé, crampes, fourmillements, troubles dyspeptiques, analgésie ou hyperesthésie des membres, accidents convulsifs, hystérijormes ou épileptijormes, etc.

L'accès subaigu de psychose alcoolique présente une durée variable, mais en général assez courte, au moins quand le malade cesse de boire. Il est rare qu'au bout de cinq à six jours il ne survienne une amélioration notable ; peu à peu le rêve cesse et le sujet revient à la réalité, comme dans tout délire onirique (p. 341 ). De même que la perte du sommeil avait marqué le début de l'accès, de même son retour en marque la terminaison. Il reste souvent une amnésie plus ou moins marquée de l'accès.

b. Psychose aiguë. — La psychose alcoolique aiguë surgit dans les mêmes conditions que l'accès subaigu et elle se manifeste particulièrement sous cette forme de confusion mentale que nous avons étudiée sous le nom de délire hallucinatoire aigu. Elle se présente sous deux aspects. Dans le premier, elle ne diffère de l'accès subaigu que par un degré plus élevé d'intensité. Elle est précédée de prodromes tels que sentiment de malaise, oppression, embarras gastrique, céphalalgie ; V insomnie est plus complète, les hallucinations plus terrifiantes, la frayeur devient une véritable panophobie, et les malades qui se croient entourés d'ennemis, d'animaux féroces, de flammes, de cadavres, fuient épouvantés et sont en proie à une terreur indicible. De plus, il se joint à cet état un délire qui roule le plus souvent sur des idées hypocondriaques et surtout de persécution. L'alcoolique se croit plein de vers, pourri, sans estomac, sans tête ; il est mort ; on se moque de lui, sa femme le trompe, on cherche à l'empoisonner, des gens à mine suspecte le suivent dans les rues, on veut se débarrasser de lui, on l'accuse de vol, d'assassinat, de pédérastie, il a commis de véritables massacres: on monte chez lui pour l'arrêter, le fusiller, etc. C'est dans cette forme et lorsqu'il existe des idées de persécution, qu'on peut constater, chez les malades, des hallucinations de l'ouïe plus ou moins parfaites. La tendance au suicide est à peu près constante, et souvent elle se manifeste sous forme d'une tentative subite et non préméditée. Il s'y Joint, comme dans tous les accès d'alcoolisme, un tremblement très marqué des extrémités, des

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crampes, des fourmillements, de V anesthésie ou de Vhyperesthésie partielles, diverses hallucinations du goût et de Vodorat, enfin des troubles gastriques plus ou moins accentués.

/ Sous son second aspect, la ps^^chose alcoolique aiguë n'est autre que ce qu'on désigne communément sous le nom de delirium tremens. Elle débute par de l'insomnie, de l'incohé-

Tence dans les H^dées et des phénomènes généraux divers. Bientôt Vexcitation apparaît, et elle s'accroît rapidement. La face est rouge, vultueuse, congestionnée, les yeux brillants, le pouls fréquent, la température élevée, la peau brûlante et couverte de sueur, la soif très vive. Les hallucinations et surtout les illusions surviennent ; les malades croient reconnaître ceux qui les entourent ; ils prennent une fenêtre pour une porte, un objet pour un animal, un meuble pour une personne ; ils trouvent une odeur et un goût tout autres aux choses qu'ils mangent et qu'ils boivent ; enfm ils ont des visions fantastiques, surtout d'animaux, ou de scènes lubriques et de tableaux obscènes qui se déroulent à leurs yeux (hallucinations cinématographiques). En peu de temps, Vagitation est à son comble, l'alcoolique crie, vocifère, marche et court san'^ s'arrêter.

Le tremblement est tellement intense et tellement généralisé qu'il a donné son nom à cette variété de psychose alcoolique. Le corps tout entier est en vibration et il est facile de s'en assurer en plaçant les mains sur les épaules du malade. Les mains et les bras sont agités d'un mouvement étendu, incoercible ; la tête tout entière oscille ostensiblement, la langue est tellement trémulante qu'elle est tirée convulsivement hors de la bouche ; enfm le tremblement peut s'étendre parfois aux lèvres et aux muscles vocaux, de façon à déterminer un certain embarras de la parole. De même il peut exister une inégalité apparente des pupilles, assez fréquente, comme on le sait, dans l'alcoolisme chronique.

Notons enfm divers troubles plus ou moins constants, tels que l'existence de sueurs profuses, V accélération du pouls, les accès épikptif ormes, enfm les manifestations habituelles de l'intoxication alcoolique dans les fonctions organiques. Quant

à la température, elle n'est pas sensiblement modifiée, et serait plutôt diminuée qu'augmentée, surtout à la périphérie.

Nous avons établi, il y a longtemps, que dans toute psychose auto-toxique ou infectieuse il existait un parallélisme très net entre la courbe urinaire et la courbe délirante, le délire survenant au moment où le taux urinaire diminue, arrivant à son maximum au moment où le taux urinaire est à son minimum, déclinant enfin au moment où le taux urinaire atteint et dépasse la normale. Mon aide de clinique Galtier a montré de son côté (1909 1 qu'il en est exactement de même dans l'accès alcoolique, aigu et subaigu, et, de plus, qu'il y avait rétention des chlorures et des phosphates au cours de la crise déhrante puis, à la fin, débâcle de ces éléments. E. Dosio et F. Petro viennent tout récemment ( 1912) de reprendre cette intéressante question de la courbe urinaire dans les psychoses alcooliques.

La guérison est la terminaison ordinaire de la psychose alcoolique aiguë et elle se produit assez rapidement, dans l'espace de huit à quinze jours, sous l'influence de la seule suppression de l'excitant habituel ; elle se traduit par le retour du sommeil et la diminution progressive des symptômes de l'accès.

Toutefois, il se produit assez fréquemment, chez les alcooliques, des disparitions, puis des réapparitions du même déhre (déhre à écHpse de Legrain).

c. Psychose suraiguë (délire aigu alcoolique}. — Dans la psychose alcoolique suraiguë, l'accès atteint son degré d'acuité le plus élevé. Tantôt, il survient un véritable état de stupeur. Immobiles, hébétés, incapables de répondre et d'agir, le visage terrifié, les yeux hagards, les malades sont plongés dans la prostration la plus profonde ; ils paraissent assister à des spectacles horribles dont la vue les terrifie, et ils ne sortent de cet anéantissement que pour exécuter brusquement quelque tentative de suicide. C'est surtout dans cette forme qu'ils ne conservent qu'une idée extrêmement vague de tout ce qui s'est passé dans leur accès, et que tout ce qu'ils ont vu, entendu ou fait, même leurs tentatives de suicide, leur apparaît comme un rêve confus et éloigné. Cependant cet accès de stupeur guérit habituellement et disparaît, mais avec une certaine

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lenteur et laisse souvent à sa suite des troubles divers, notamment de Vhébétude et de Vohtusion intellectuelle.

D'autres fois, l'agitation est extrême, et elle offre tous les caractères du délire aigu, dont elle porte du reste le nom (délire aigu alcoolique). Tout à fait analogue au délire aigu simple, l'accès présente, comme lui, une élévation de température qui peut aller jusqu'à 40°, 41° et même plus {delirium tremens fébrile), des symptômes typhiques, des sueurs profuses, des fuliginosités, des soubresauts des tendons, de la petitesse du pouls, des convulsions, de l'adynamie, etc. Comme lui aussi^ il se termine habituellement par la mort, qui a lieu soit subitement, à la suite d'une syncope, soit dans le coma.

C'est le delirium tremens fébrile ou délire alcoolique fébrile de Magn'an, délire grave de Bonhoeffer, sur la description et l'anatomie pathologique duquel Alzheimer est, depuis, revenu (R. N. a., 1904).

2" Anatomie pathologique. — Les lésions cérébrales que l'on rencontre le plus fréquemment dans les accès aigus de psychose alcoolique, en dehors des lésions habituelles de l'alcoolisme chronique, telles que l'athérome artériel et la dégénérescence graisseuse des vaisseaux, sont la pachy méningite hémorragique, l'épaississement des méninges et leur infiltration par la sérosité, les sufïusions sanguines, l'adhérence des méninges à la couche corticale, la coloration plus ou moins marquée de la substance grise, le pointillé de la substance blanche, l'épanchement de sérosité dans les ventricules latéraux, enfin des foyers hémorragiques siégeant dans divers points et surtout dans le territoire de l'artère sylvienne du côté gauche.

3 " Diagnostic. — Le diagnostic, en général facile, peut présenter des difficultés, dans le cas, par exemple, où il s'agit d'un accès aigu à forme dépressive et avec idées de persécution. Nous avons vu que ces cas étaient fréquemment pris pour des cas de délire de persécution au début, et réciproquement. Cependant, ici les idées de persécution sont plus confuses, plus terri-

fiantes, et elles s'accompagnent d'une panophobie qui n'existe pas dans la folie systématisée.

Quant à la stupeur et au délire aigu alcooliques, ils ne diffèrent de la stupeur et du délire aigu simple que par leur origine et les caractères concomitants de l'intoxication alcoolique.

Les psychoses toxiques étant toutes similaires, *quel que soit le poison en jeu, il en résulte qu'elles peuvent facilement être confondues entre elles. Nous avons déjà mis en garde à plusieurs reprises contre la tendance à considérer comme d'origine alcoolique des psychoses relevant d'une autre intoxication. Nous y insistons de nouveau ici en rappelant qu'en présence d'une confusion mentale et d'un délire onirique hallucinatoire, c'est-à-dire d'une psychose toxique, il faut songer à la possibilité d'une intoxication quelconque et ne conclure à une psychose alcoolique qu'après avoir constaté l'absence de tout autre empoisonnement, interne ou externe. En procédant ainsi, en étudiant soigneusement chaque sujet, on peut arriver à distinguer dans une certaine mesure, dans les intoxications multiples, telles que alcoolisme et saturnisme, alcoolisme et paludisme, etc., ce qui appartient à l'une et ce qui appartient à l'autre, tout au moins à reconnaître l'intoxication ayant joué le rôle principal dans la production de la psychopathie.

Il convient aussi de faire le diagnostic de l'alcoolisme d'après la nature et la qualité de la boisson ingérée (vin blanc ou rouge, rhum, cognac et eaux-de-vie, absinthe, vulnéraire, amers, apéritifs, eau de mélisse). Plusieurs auteurs, notamment Lan- CEREAux, Magxan, Laborde, Cadéac, sc sout attachés à cette différenciation. Dans les intoxications par les essences et surtout par l'absinthe, le trouble de la sensibihté au lieu de se traduire par de l'analgésie, comme dans l'alcoolisme proprement dit, consisterait en hyperesthésie en botte, en brodequin ; il y aurait exagération très accentuée des réflexes patellaire et plantaire, de fréquents accidents épileptiformes, se rapprochant des attaques comitiales, enfin, dans nombre de cas, des impulsions irrésistibles particulièrement violentes et,

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dans les états chroniques ou dans l'intervalle des accès, de la dépression mélancolique avec conscience (Gilson).

Magnan et son élève Legrain ont enfin décrit à part l'alcoolisme des héréditaires ou des dégénérés.

4 Traitement. — Le traitement de la psychose alcoolique se confond avec le traitement ordinaire de l'alcoolisme, et, comme lui, il consiste essentiellement dans la suppression de l'excitant habituel, qu'on peut et qu'on doit, sauf exception, opérer brusquement, même dans les cas aigus. Nous ne sommes pas partisan de donner de l'alcool aux délirants alcooliques.

L'insomnie étant le trouble le plus constant de l'alcoolisnif et le point de départ de l'onirisme délirant, une des indicationcapitales consiste à rétablir le sommeil ; c'est pour ce motif que les calmants et en particulier le chloral bromure, sont les agents thérapeutiques dont l'usage réussit le mieux, surtout dans les formes excitées. Une autre indication capitale consiste à donner des purgatifs et des diurétiques de façon à provoquer, aussi rapidement que possible, la débâcle urinaire éliminatrice. signal de la guérison (Régis). Tant qu'un délirant alcoolique n'a pas fait sa crise urinaire, il ne doit pas être considéré comme guéri. Le bocal est donc, dans ce cas, le meilleur élément de pronostic. Les bains froids ont été, dans ces dernières années, tout spécialement préconisés contre le delirium tremens, comme nous le verrons au chapitre du traitement général.

Contre les accidents de l'alcoolisme aigu et chronique on a vanté la strychnine (Luton) et, aussi, la ponction lombaire (Ardin-Delteil).

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