QUATRIÈME ÉPOQUE : ÉPOQUE MODERNE
Ph. Pinel, né en 1755 à Saint-Paul près Lavaur (Tarn), et reçu docteur à Toulouse, devint médecin du service des ahénés, à Bicêtre, en 1793.
On a vu dans quel état il trouva les aliénés. Grâce aux éloquentes protestations qu'il fit entendre, il parvint à faire tomber leurs chaînes, et provoqua ainsi un mouvement général en faveur de ces malheureux. Aux mauvais traitements, aux violences brutales, aux coups et aux chaînes, il substitua les moyens de répression sagement combinés, vanta les effets de la fermeté unie à la douceur et à la patience, enfin, posa les premières bases du traitement moral. Il démontra la nécessité de créer pour les ahénés des établissements spéciaux, indiqua les principes qui devaient présider à leur construction, à leur organisation, à leur aménagement, à la séparation des malades en quartiers distincts d'après la nature même de leur affection mentale ; en un mot, il traça les premières règles de l'hospitalisation des ahénés et fit comprendre le rôle du médecin dans l'observation et la direction médicale et matérielle de ces malades. Il fut aidé dans les détails pratiques de sa réforme par le surveillant de la Salpêtrière, Pussin, collaborateur modeste, mais dont le rôle n'en fut pas moins actif, et que Pinel lui-même a associé, dans une certaine mesure, à l'honneur de sa glorieuse innovation.
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Tel est, en substance, le récit de la réforme de Pinel. Un homme, par sa généreuse initiative et sa persévérante volonté, avait réalisé ce que plusieurs siècles avaient vainement poursuivi : la réhabilitation de l'aliéné et son élévation à la dignité de malade. 11 faut reconnaître, pour être juste, que cette entreprise venait à son heure et qu'elle fut, pour ainsi dire, l'une des manifestations de l'immense mouvement de philantropie qui entraînait tous les grands esprits à cette époque.
Au reste, la tentative de Pinel ne fut pas isolée. Au même moment des efforts analogues s'opéraient sur d'autres points. Déjà Daquin, en Savoie, avait prêché la même doctrine humanitaire dans une sphère plus modeste, tandis que Chiarlggi, en Italie, publiait, en 1794, son Traité de la jolie en général et dans Vespèce, où il consignait les résultats des améliorations obtenues par lui à Florence, dans l'asile de San-Bonifacio.
En Angleterre, un simple citoyen de la ville d'York, William TuKE, parvenait, par sa seule initiative, à faire mieux encore. Témoin des graves abus qui se commettaient dans les asiles, il décida ses coreHgionnaires de la secte des Quakers, ou « Société des amis », à fonder une maison de santé d'où seraient bannis la rigueur corporelle et les mauvais traitements. C'est ainsi que fut posée, dès 1792, la première pierre de la Retraite d'York qui, ouverte en 1796, devint le point de départ des améliorations successives réalisées en Angleterre dans l'assistance des aliénés ^
' Cette quasi-simultanéité de réformes opérées dans divers pays n'a pas été sans soulever, comme il fallait s'y attendre, des ijuestions de priorité plus ou moins irritantes, et on a voulu opposer Daquin, Chiahuggi et Tlke à I^inel. C'est amoindrir de tels hommes que de discuter comparativement leurs mérites et il me semble préférable de les confondre dans une mutuelle admiration. Comme l'a dit Hack Tdke, le digne petit-fds du piiilaiitlirope anglais: « Il y a dans ce monde assez de maux pour le peu de réformateurs qui surgissent de temps à autre ; il n'est pas besoin de les mettre entre eux dans un état de rivalité liostde »
R. Semelaigne a tn's heureusement mis en lumière et rapproché, dans un ouvrage récent (luil), ces deux grandes figures de la Psychiatrie : Pinel et William Tlke.
Mais Pixel ne fut pas un simple réformateur, ce fut aussi un savant. Réunissant toutes les observations cliniques et thérapeutiques qu'il avait pu faire sur les aliénés, il publia en l'an IX son Traité de la manie dans lequel, après avoir rappelé les admirables travaux des anciens, il exposait ses vues médicophilosophiques sur l'aliénation mentale. Cet opuscule, dont CuviER a dit à l'Institut que « ce n'était pas seulement un livre de médecine, mais un ouvrage capital de philosophie et même de morale », eut un grand retentissement et est demeuré, depuis, justement célèbre.
Pin EL admit et décrivit quatre espèces de folie : la manie, la mélancolie, la démence et V idiotie, dans laquelle il confondit, comme l'avait fait Willis, l'idiotie, le crétinisme, et jusqu'à la démence et à la stupeur mélancohque.
■ Pendant ce temps, se fondait en Allemagne l'école qu'on a appelée école psychologique allemande et dont ïe point de départ fut la théorie spiritualiste de Stahl, pour lequel les maladies n'étaient, comme on le sait, que la perversion des tendances morales de l'âme produite par le péché. Le péché devint donc la cause première de la folie.
Langermann et son élève Ideler furent les fondateurs de cette école psychologique qui compta des noms illustres, et dont le plus célèbre représentant fut Heinroth (1773-1843), un des meilleurs disciples de Pinel, qui admit que la folie avait sa source dans l'absence de moralité, que son caractère essentiel était la perte de la hberté, et son meilleur préservatif l'attachement aux vérités de la religion chrétienne.
Les idées des psychologues allemands, par leur exagération, ne tardèrent pas à provoquer une réaction très vive dans un sens opposé. En Allemagne même, se fonda une école nouvelle : Vécole somatique, qui eut pour chefs : Nasse, Friedreich, Vering, Amell NG, Jacobi, Griesinger, et, en Hollande, Schrœder van der Kolk. Tous protestèrent successivement contre les doctrines spiritualistes outrées des psychologues et s'efforcèrent de prouver que la folie tient à des lésions physiques soit cérébrales, soit viscérales. Comme Galien et les Arabes, ils accordèrent la place d'honneur, en psychiatrie, aux folies sympathiques.