CARACTÈRES GÉNÉRAUX
Tous les crimes et tous les délits, quels qu'ils soient, peuvent se rencontrer dans les psychopathies, en sorte que, au point d' vue de leur nature même, les actes pathologiques ne diffèrent en rien des autres. Les plus fréquents cependant sont Vhomicide et la tentative d'homicide par les armes diverses ou par le poison, les attentats à la pudeur et les viols, le vol, V incendie, les faux en
écriture, diffamations et dénonciations calomnieuses, etc., etc.
1° Dans certains cas, Vacte lui-même et les circonstances qui raccompagnent portent le cachet manifeste de V aliénation de Tindividu qui Fa accompli. Ainsi des homicides ou tentatives d'homicide sont exécutés par les aliénés dans un état à.' agitation délirante et de fureur maniaque qui ne peut laisser aucun doute sur la situation d'esprit du sujet. Dans d'autres cas, ils sont le résultat d'une impulsion subite, instantanée, dont la violence même et l'imprévu suffisent àrévéler le caractère pathologique (ex. épilepsie). Souvent aussi le délit, attentat à la pudeur ou vol, est tellement niais, ridicule, inconscient, qu'il porte en lui-même la marque de la démence (ex démence sénile). Ou bien l'aliéné ne prendra aucune précaution pour se cacher, et semblera choisir, pour l'accomplissement de son méfait, le moment où il ne peut manquer d'être pris (paralysie générale). D'autres fois encore, il se dénoncera lui-même, en se vantant de son crime ou de son délit comme d'une chose parfaitement naturelle et même, au besoin, méritoire (délire mystique). Dans certains cas, il oubliera totalement le fait dont il s'agit, et en aura perdu jusqu'au souvenir (épilepsie, état second). Enfin, l'acte accompli peut n'avoir même aucun semblant de but ou d'excuse, comme lorsque l'aliéné frappe tout à coup, dans la rue, un individu qu'il ne connaît pas, ou qu'il vole un objet qui ne peut lui être d'aucune utilité (épilepsie, paralysie générale).
20 Mais si les crim.es et les délits qui ont les aliénés pour auteurs empruntent parfois à leur origine maladive des caractères spéciaux, il est loin d'en être toujours ainsi. En effet, certains aliénés agissent sous l'influence de mobiles parfaitement déterminés, préparent et organisent leur plan de longue main, avec une patience, une opiniâtreté, une adresse, un esprit de suite, un talent de combinaison, un luxe de précautions, de ruses ou de calculs, capables de dérouter les plus habiles et les plus clairvoyants (délires systématisés). Parfois même, comme de vrais coupables, ils peuvent nier l'acte commis, ou lui donner une apparence de raison d'être, en Vexpliquant par des motifs plausibles et presque sensés (dégénérés).
Rien n'est donc plus faux que cette idée admise communément que les actes criminels et délictueux des aliénés ne comportent pas de préméditation et sont toujours marqués au coin de rimprévoj'ance, de la spontanéité et de l'absurdité. Il est des cas, au contraire, où rien ne trahit au premier abord la nature morbide de l'acte incriminé et c'est pour ce motif que l'appréciation médico-légale de certains faits est souvent si difficile à établir.
§ 2 — CARACTÈRES PARTICULIERS DANS LES PRINCIPALES FORMES DE PSYCHOPATHIES
Les crimes et délits des aliénés empruntent souvent à la forme de psychopathie dans laquelle on les observe des caractères particuliers. Nous avons déjà, en énumérant les motifs qui peuvent rendre l'internement nécessaire, signalé plus haut les principaux actes dangereux auxquels sont susceptibles de conduire les divers types de psychopathies. Nous nous contenterons donc d'indiquer ici certaines particularités relatives à ces actes qui peuvent constituer, en médecine légale, un indice de quelque valeur.
±0 Psychoses maniaques. — Dans la manie aiguë, le: crimes et délits sont rares, bien que ce soit là l'état de folie qui paraisse le plus effrayant, et cela parce que les malades sont incapables de concevoir un acte quelconque et qu'ils sont plutôt automatiquement destructeurs que réellement dangereux. Pourtant, lorsque l'agitation est poussée au paroxysme de la fureur, elle peut être le point de départ d'un homicide, accompli dans des conditions de violence et de surexcitation délirante qui ne peuvent laisser aucun doute sur sa véritable origine.
Dans les états maniaques moins aigus, en particulier dan> V excitation maniaque, où le désordre cérébral n'est pas ans-' marqué, les crimes et délits, en particulier les actes de violen et les vols, se rencontrent assez fréquemment.
2*^ Psychoses mélancoliques. — Les crimes et délits sont pares dans ks psychoses mélancoliques qui donnent lieu
surtout, ainsi que nous l'avons vu, à de la tendance au suicide.
Pourtant Vhomicide peut s'y rencontrer, mais par suite d'un mécanisme spécial et tout à fait caractéristique (Eveno, Th. P., 1905, R. RoussY, Th. B., 1908). Le mélancolique tue non pas des individus qu'il redoute ou qu'il hait, mais au contraire les êtres qui lui sont les plus chers, et cela par affection même, pour leur épargner soit les misères de la vie, soit la honte et le déshonneur qui pourraient, croit-il dans son délire, leur venir de lui. Le plus souvent dans ce cas, le mélancolique se suicide luimême en même temps qu'il suicide, pour ainsi dire, ses victimes. Beaucoup de morts collectives en fan^ille, surtout de morts de mères avec leurs enfants, reconnaissent une origine mélancolique de ce genre. Il faut les distinguer cependant des suicides familiaux, non pathologiques, dans lesquels il y a d'habitude consentement mutuel, sans idée délirante provocatrice.
On peut observer encore, dans la mélancolie, le suicide indirect, c'est-à-dire un acte d'homicide commis par le malade dans le but de s'attirer la mort, soit par peur de se frapper de sa propre m.ain, soit pour avoir le temps de se mettre en règle avec la justice de Dieu.
Une autre particularité médico-légale qu'il faut bien connaître, chez les mélancoliques, c'est V auto- accusation ou mieux V auto-dénonciation (Régis). Elle consiste, comme l'indique son nom, à se dénoncer soi-même aux autorités. Au point de vue de ses rapports avec l'acte, l'auto-dénonciation comporte les quatre cas suivants que j'ai indiqués et qui sont généralement admis : 1» cas où un individu s'accuse d'un crime inexistant ; 2^ cas où un individu s'accuse d'un crime réel mais que, de toute évidence, il ne peut avoir commis ; 3» cas où un individu s'accuse d'un crime réel et qu'il pourrait vraisemblablement avoir commis ; 4» cas où un individu s'accuse d'un crime réel, qu'il a véritablement commis, mais auquel il ajoute ou qu'il grossit. E. DuPRÉ complète ces quatre cas par un cinquième : 50 celui où un individu, en même temps qu'il se dénonce luim.êm.e, dénonce un ou plusieurs autres individus, comme coupables du même crim.e ou délit {auto-hétéro-dénonciation).
L'auto-dénonciation délirante, bien étudiée dans sa sémiologie m.édico-légale dans la thèse de mon élève Oudard (Th. B. 1900) et dans le rapport de Dupré (C, 1902), ne s'observe pas dans toutes les psychopathies. Elle est particulière à certaines d'entre elles, notamment à la mélancolie, aux psychoses alcooliques et toxiques, aux psychoses dégénératives, à Vhystérie.
Tous les cas d'auto-dénonciation énumérés ci-dessus peuvent se rencontrer dans la mélancolie. Les plus fréquents sont ceux où le sujet s'accuse d'un crime réel, mais qu'il n'a pas commis, et ceux où, s'accusant d'un crime commis par lui, il se noircit à l'excès.
Quel que soit le cas, le mécanisme de cette auto-dénonciation, chez le mélancolique, relève de sa tendance fondamentale, caractéristique, à l'idée morbide de culpabilité, d'auto-accusation. Le mélancolique se considère comme un misérable, comme un être indigne, capable de tout ; si un crime est commis, il doit en être l'auteur, comme il doit être l'auteur de tout ce qui arrive et arrivera de mal dans la famille ou même dans l'humanité : c'est sous l'influence de ces idées qu'il va se dénoncer.
3^ Psychoses mélancolico-maniaques (folie circulaire et à double forme). — Les crimes et délits, dans les psychoses mélancolico-maniaques, ne diffèrent pas de ceux des psychosL'> maniaques et mélancoliques isolées. Ce qui domine, dans les jthases mélancoHques, c'est la tendance au suicide, et, dans les phases maniaques, la tendance aux excès et à Y excitation, kV irritabilité, aux violences, aux délits sexuels et aux vols.
Il semble cependant que les fous circulaires et à double forme soient, dans leur période d'excitation, plus malveillants, plus méchants, plus enclins aux délits, surtout de violence, que les maniaques ordinaires.
4*^ Confusion mentate, délire onirique (Psychoses toxiques et infectieuses). — La confusion mentale, le délire onirique, le délire aigu, c'est-à-dire les grands types cliniqueN
des psychoses toxiques et infectieuses, n'ont pas une médecine légale caractérisée et uniforme. Signalons cependant comme tendances plus particulières : les impulsions panophobiques au suicide et à Vhomicide dans le délire aigu ; V auto-dénonciation dans le délire onirique.
Il est intéressant de noter les crimes et délits les plus fréquents dans les principales psychoses toxiques et infectieuses, a. Psychoses des exo- intoxications : alcoolisme. — Les psychoses des exo-intoxications donnent souvent lieu à des délits et à des crimes. Les psychoses alcooliques, à elles seules, revendiquent une large part dans la médecine légale des aliénés. On y observe d'abord et surtout, Vhomicide. L'alcoolique tue, dans l'accès aigu, soit parce qu'il se croit poursuivi et en danger, soit parce qu'il voit, en la personne qui se trouve à son côté, un ennemi, un assassin, un animal féroce, soit par suite d'idées jalouses avec ou sans hallucinations, etc., etc.
Sous l'influence du même délire de rêve hallucinatoire, l'alcoolique cherche à se suicider, ou bien il croit qu'il a tué, incendié, volé, commis un méfait quelconque, ce qui peut donner lieu de sa part à une auto-dénonciation différente, comme on le voit, par son origine et son mécanisme, de l'autodénonciation du mélancolique.
Dans les psychoses alcooliques chroniques, les sujets sont plutôt enclins, par suite de leur déchéance intellectuelle et morale, aux abus de confiance, aux vols, aux outrages et aux attentats à la pudeur. En l'absence des symptômes délirants et hallucinatoires aigus, le diagnostic médico-légal, dans les crimes et délits de l'alcoolisme et des autres intoxications chroniques, peut être difTicile, et, dans la plupart des cas même, c'est la question de responsabilité atténuée qui se pose.
b. Psychoses d^ auto-intoxications, psychoses génitales. — Les crimes et délits sont rares dans les psychoses d'auto-intoxications et ce n'est guère que dans les psychoses génitales qu'on les rencontre.
Dans les psychoses pubérales, l'impulsivité peut se traduire par une tendance morbide à V incendie, au vol, à la fugue, au meurtre, et il ne faut jamais oublier de rechercher cette cause
chez les jeunes criminels, notamment chez les jeunes filles incendiaires (voy. Impulsions, p. 168).
Dans les psychoses menstruelles, dans celles surtout liées à des troubles de la menstruation et s'accompagnant d'anémie et d'hystérie, l'im.pulsion la plus fréquente est l'in^pulsion au vol, particulièrenient sous forme de vol à l'étalage (p. 165).
Dans les psychoses inénopausiques, c'est aussi la tendaur délictueuse au vol qui domine.
Dans les psychoses de la grossesse, il en est de même. Il est à noter que dans tous ces états il existe plutôt des troubles psychiques élémentaires qu'une psychose complète et que, par suite, la tendance impulsive doit être manifestement établie par l'expert.
Dans les psychoses puerpérales, on observe fréquemment, et cela se conçoit, V infanticide.
Le cas le plus difficile est celui où l'infanticide a eu Heu aussitôt après l'accouchement chez une femme ne présentant pas de trouble mental évident au moment de l'expertise et où l'excuse invoquée est, par suite, celle de la folie transitoire. Pour résoudre la question il ne suffît point de dire, avec Vallon, que la folie transitoire n'existe pas en tant que folie autonome et qu'elle n'est qu'un épisode symptomatique d'une autre psychose. Même en admettant cette opinion, il resterait encore à établir si l'inculpée n'a pas -eu, au sortir de son accouchement, un de ces épisodes délirants ou impulsifs.
D'ailleurs, même en l'absence d'une psychose antérieuiv. l'acte de l'accouchement succédant à un long état de gestation, c'est-à-dire d'auto-intoxication, ne peut-il, par l'ébranlement, par les douleurs qu'il provoque, déterminer non pas peut-être une folie transitoire, l'expression est mauvaise, mais une obnubilation passagère de l'intelligence, durant laquelle la responsabilité est, sinon détruite, au moins amoindrie ?
Je sais bien que nous devons le moins possible ouvrir la poii»aux discussions de ce genre. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour tenir cette porte entièrement fermée. D'ailleurs, l'expert a des moyens de reconnaître s'il y a eu ou non obnubilation transitoire, non seulement par la diminution plus <>ii
moins grande de la conscience et du souvenir, mais aussi par toutes les autres circonstances relatives à l'acte et à son auteur.
J. Sarrat (Th. Lyon, 1911) a mis récemment bien au point cette question de l'infanticide dans ses rapports avec les psychoses transitoires des femnaes en couches.
c. Psychoses d'injection. — Les psychoses des infections aiguës ont les mêmes caractères cliniques que les psychoses des intoxications aiguës. Au point de vue médico-légal, on y observe aussi les impulsions panophobiques au suicide et à Yhomicide et les auto-dénonciations délirantes, mais à un moindre degré.
Les psychoses des injections chroniques ne donnent lieu à des délits et à des crimes que rarement et seulement lorsque le délire revêt la forme hallucinatoire et de persécution.
5*^ Démence précoce. — Nous avons déjà signalé la fréquence des actes délictueux dans les phases prodromiques de la démence précoce, d'où le nom de période médico-légale de la démence précoce qui leur a été attribué par Antheaume et MiGNOT, par analogie avec celle de la paralysie générale.
Les crimes et délits sont fréquents dans la démence précoce. G. PiGHiNi (C. Anthrop. crim., 1906) a relevé sur 143 aliénés formant la population du manicome criminel de Reggio-Emilia, 64 déments précoces, dont 56 ayant passé en jugement et condamnés. On sait aussi que les auteurs allemands qui, comme Boxhœffer, Siefert, Schultze, Willmanxs, se sont particulièrement occupés, dans ces dernières années, des psychoses pénitentiaires, ont trouvé un grand nombre de déments précoces parmi les prisonniers aliénés, surtout chez les vagabonds.
Mlle Pascal, qui a bien résumé ce que nous savons actuellement sur la m.édecine légale de la démence précoce (vol. 1911) indique, parmi les actes médico-légaux qu'on y rencontre le plus fréquemment : les jugues, le vagabondage, la mendicité, le çol, la prostitution, Vattentat et Voutrage à la pudeur, Vescroquerie, les impulsions au suicide, kV homicide, k Vincendie, etc., et V auto-dénonciation.
PUÉCIS DE PSYCHIATRIE, 5" édit. 61
Tous ces actes ont, chez les déments précoces, des caractères assez spéciaux, qu'ils enipruntent aux troubles multiples et variés de leur maladie, et, en particulier, à leur affaiblissement mental.
C'est également par suite de la discordance du tableau symptomatique, de leur allure étrange, de leur maniérisme, que beaucoup de déments précoces sont méconnus et condamnés et pris pour des simulateurs.
Dans une com.munication récente (G. B,, 1912) Lipert est revenu sur la question des perversions instinctives au début de la démence précoce et sur leur diagnostic avec celles d'autres états psychopathiques, de la folie morale en particulier.
6^ Psychoses systématisées. — Dans les psychoses systématisées, c'est l'homicide qui domine, et on peut dire que c'est dans cette forme morbide qu'il est le plus fréquent.
Les délirants mystiques, comme nous l'avons vu, croient souvent avoir reçu du ciel la mission de frapper un personnage plus ou moins en vue qu'ils considèrent comme représentant la cause hostile à Dieu sur la terre, et alors, froidement, par calcul, avec préméditation, ils assassinent ce personnage ; plus fréquemment encore, ils immolent en holocauste leurs propres enfants ou même les premiers individus venus, persuadés qu'i^ sont d'être de la sorte agréables à Dieu. Leur air de prophète et d'inspiré, leur délire, les conditions mêmes de leur attentat suffisent en général à les faire reconnaître, bien que leur lucidité apparente, leur calme et la réticence derrière laquelle ils se retranchent, rendent parfois l'appréciation difficile.
Les persécutés, nous n'avons cessé de le répéter, sont, de tous les aliénés, les plus dangereux. Chez eux, c'est surtout Vhomicide qui est à craindre ; car, se croyant l'objet de persécutions imaginaires, d'injustices, de séquestrations arbitraires, et se considérant comme les victimes d'un complot organisé, ils en arrivent à se poser eux-mêmes, contre leurs ennemis fictifs, en persécuteurs et en agresseurs.
Il existe, à cet égard, deux grandes catégories de malades. Les uns, les plus nombreux, basent leurs idées de persécution
sur des troubles sensoriels divers et notamment sur des hallucinations de l'ouïe qui deviennent l'élém.ent fondamental de leur existence et finissent par les diriger et les égarer de plus en plus dans leur délire. Ce sont les persécutés hallucinés. Les autres, raisonnables en apparence, échafaudent sur une circonstance plus ou moins saillante de leur vie tout un système de conceptions délirantes parfaitement cohérentes, appuyées sur un semblant de réalité, et qui, défendues par eux avec autant d'art que de conviction, s'enchaînent presque toujours avec la plus grande logique. Ces malades, non hallucinés en général, et plus partiellenaent atteints dans leurs facultés, sont les persécutés raisonnants (interprétateurs, revendicateurs). Nous les avons étudiés au chapitre des psychoses des dégénérés (p. 501).
Hallucinés ou raisonnants, les persécutés sont, on ne saurait trop le redire, les aliénés les plus dangereux et une large part des crimes pathologiques peut certainement leur être attribuée. Plus encore peut-être que les hallucinés, qui frappent surtout par impulsion, sous l'influence d'une hallucination ou sous l'empire d'une exaltation passagère, les persécutés dégénérés sont à craindre dans leurs actes, et cela parce que leur délire, qu'ils raisonnent, est essentielleraent un délire de revendication, et qu'ils m.éditent et accomplissent à froid, pour ainsi dire, le meurtre qu'ils ont conçu.
Parmi les principaux de ces délires de revendication, dont nous avons donné plus haut la description, rappelons celui des persécutés, des ambitieux et des inventeurs, des processifs (Querulanten Wahnsinn des Allemands) avec sa variété curieuse de délire raisonnant de dépossession, celui des erotiques et des jaloux, des mystiques et des politiques, parmi lesquels figurent au premier rang les régicides.
Ces malades, les pires de tous, sans contredit, sont ceux qu'il est le plus difficile de faire accepter comme tels par les magistrats et par le pubhc en raison de leur lucidité, et cela n'est point sans compUquer de beaucoup, en l'espèce, le rôle du médecin expert.
Les aliénés atteints de délire systématisé, les persécutés
notamment, ne se bornent pas à l'homicide ; ils peuvent aussi, quoique plus rarement, se livrer à d'autres actes délictueux ou criminels, notamment au viol, au vol, à Vincendie.
7" Dégénérescences. — Les dégénérés, depuis les dégénérés supérieurs ou déséquilibrés simples, jusqu'aux dégénérés inférieurs (imbéciles et idiots), sont avant tout des impulsifs.
Nous avons longuement insisté sur ce point dans la description des dégénérescences et nous avons indiqué les principaux crimes et délits auxquels ces malades pouvaient être poussés sous l'influence de leurs impulsions.
Aux dégénérés supérieurs appartiennent de préférence, avonsnous dit, les impulsions psychiques, les obsessions impulsives avec toutes leurs variétés, se traduisant rarement en actes.
Aux dégénérés moyens les impulsions plus graves : impulsions toxicomaniaques, impulsions sexuelles, impulsions au çol, à r homicide, au viol, à Vincendie, à V assassinat sexuel, etc.
Deux tendances morbides doivent être signalées particulièrement chez les dégénérés moyens et inférieurs : Vhomicide familial, revêtant surtout la forme du parricide et les perversions sexuelles désignées sous le nom de bestialité, nécrophilie, vampirisme.
Les impulsions des dégénérés sont plus ou moins irrésis-J tibles et plus ou moins automatiques, tout en restant le pluj souvent conscientes et mnésiques suivant que la dégénérescence est plus ou moins accentuée.
Une mention à part doit être faite aux dégénérescences instinctives ou perversions instinctives qui constituent ce que l'oi a appelé la psychose criminelle et dans lesquelles doivent être rangés les criminels-nés de Lombroso. C'est dire que les délits et les crimes y sont communs. Nous répétons que les caractères des criminels-nés au point de vue psychique, tels qu'ils ont été indiqués par Lombroso et ses disciples, n'ont rien d'absolument spécifique et ne s'éloignent pas des autres caractères ou stigmates de la dégénérescence.
8^ Démences. — Dans les états de démence, de même que
dans les dégénérescences profondes, l'acte criminel ou délictueux est le plus souvent puéril, absurde, inconscient, quelquefois automatique. Le meurtre est relativement rare, à moins que la dém.ence ne se complique de délire et d'hallucinations. C'est surtout à des attentats à la pudeur, à des viols, à des vols qu'on a affaire dans ces cas. Les attentats à la pudeur des déments, comme ceux des dégénérés, peuvent être le fait d'une excitation génésique plus ou moins grande, auquel cas ils portent le cachet de la salacité et même de la violence bestiale ; mais plus fréquemment encore ils sont niais et sans but. C'est en effet parmi ces malades que se recrutent principalement les exhibitionnistes de LASÈGUE,chez lesquels il faut distinguer surtout, avec Magnan, les obsédés impulsifs, qui sont des dégénérés, les alcooliques chroniques, se laissant aller par suite de la diminution de leur sens moral, enfin les déments, qui agissent de façon inconsciente en exhibant en public leurs organes génitaux.
Après les attentats à la pudeur, on peut observer, chez les déments, les vols, Vincendie. Tous ces actes, quels qu'ils soient, portent le cachet de la déchéance mentale dont ils relèvent.
9'^ Paralysie générale. — La période prodromique de la paralysie générale, surtout lorsqu'elle revêt la forme excitée, donne souvent lieu à des actes pathologiques de toute nature, parm.i lesquels les délits, à défaut de crimes, tiennent une large place. C'est au point que cette période a été, de la part de Legrand du Saulle, l'objet d'une étude particulière sous le nona de période médico-légale de la paralysie générale. Le délit le plus fréquent est le vol ; vient ensuite Vattentat à la pudeur, enfin le jaux en écriture, Vabus de confiance et, rarement, Vhomicide ou la tentative d'homicide. Quel que soit l'acte commis, il présente des caractères particuliers qui suffisent, la plupart du temps, pour permettre de le rattacher a priori à sa véritable origine. Les vols des paralytiques généraux, qui ont été plus spécialement analysés, sont en effet caractéristiques. Le paralytique dérobe à un étalage, sans précaution et avec la candeur de l'inconscience, un objet insignifiant, par exemple
un méchant parapluie, une paire de bottines, un pantalon, un paquet de choux, un œuf, une friandise sans valeur. Il ne sait que faire quelquefois de l'objet volé, et il lui arrive de le donner presque aussitôt, par charité, à un misérable. Il est tellement peu conscient de l'acte qu'il accomplit qu'il s'y livre sans se cacher, aux yeux de tous, et souvent même réclame l'assistance d'un inconnu pour l'aider dans son larcin. Tel ce paralytique cité par Magnan, qui, voulant s'emparer d'un tonneau de vin, emprunta le secours d'un sergent de ville ; celui-ci, trompé par tant de naturel et de bonne foi, aida en effet le malade à rouler son tonneau. Le vol du paralytique, comme du reste tous les délits qu'il commet, est un vol absurde, niais, un vol de dénient ; car c'est manifestement à son état de démence que le paralytique doit d'agir ainsi, comme il lui doit le caractère également absurde et niais de ses conceptions délirantes. C'est là plus qu'il n'en faut pour dépister une paralysie générale, même comniençante, et les experts n'hésitent généralem,ent pas, lorsqu'ils ont affaire à un vol accon^pli dans ces conditions par un homme d'une quarantaine d'années, alors même que les signes physiques de la nxaladie ne seraient pas encore très m.anifestes.
C'est également sur ces signes de déchéance mentale et en particulier d'affaiblissement de la mémoire constatée chez un délinquant ayant eu jusque-là un passé honorable, que J. Maxwell (C, 1902) conseille aux magistrats de se baser pour soupçonner l'existence d'une paralysie générale.
10'" Épilepsie. — Avec le délire de persécution, c'est Vépilepsie qui fournit le plus fort contingent de crimes et de délits pathologiques. Les caractères spéciaux que ces actes empruntent à la grande né\Tose dont ils sont issus ont été parfaitement étudiés et mis en lumière. Ces caractères, d'ailleurs, sont si tranchés qu'ils permettent de rapporter l'acte commis à l'épilepsie, alors même que les signes extérieurs de cette affection, et, en particulier, les crises convulsives, n'existeraient pas, comme dans l'épilepsie larvée, dans le vertige et dans l'absence. Ces particularités distinctives consistent essentiel-
lement dans ce fait que Vacte de Vépileptique, qui est ordinai" rement un crime, surtout un meurtre ou un incendie, s'accomplit sous form.e d'une impulsion brusque, iiistantanée, violente, se reproduisant souvent à des intervalles plus ou moins réguliers, et dont le malade ne garde aucun souvenir au sortir de sa crise. Parfois même, il y a de Vamnésie rétrograde (Séglas).
Cette amnésie si profonde, qui fait qu'un assassin ou un incendiaire ne se rappelle absolument rien de ce qui s'est passé et de ce qu'il a fait, appartient en propre à Vépilepsie et ne se retrouve nulle part ailleurs avec les mêmes caractères. C'est ce qui a souvent permis à des médecins expérimentés, en face d'un acte de ce genre, non seulement d'en reconnaître la nature maladive, mais encore d'en faire le point de départ d'un diagnostic complet et de soupçonner une épilepsie ignorée qui, en effet, devenait évidente au bout d'un temps plus ou moins long.
Il ne faut pas oublier toutefois que l'amnésie absolue n'est pas constante dans les accès, par suite dans les impulsions épileptiques, et que d'autre part, ainsi que l'a bien établi J. Maxwell (Th. B., 1903), elle peut s'y montrer sous forme d'amnésie retardée.
Un épileptique, au sortir d'un meurtre qu'il vient de commettre, le reconnaît et l'avoue. Le lendemain, il déclare qu'il ne sait ce dont on veut lui parler. On est porté à voir là de sa part une ruse, un fait de simulation : cela peut être, mais cela peut être aussi de l'amnésie retardée, c'est-à-dire de l'amnésie qui n'est survenue que plus ou moins longtemps après l'accomplissement de l'acte incriminé.
Il est relativement facile d'apprécier, au point de vue médicolégal, les délits et les crimes liés chez les épileptiques à des phases d'accès. Il n'en est pas de même lorsque le délit ou le crime a été accompli en dehors de tout accident épileptique. Ici, l'irresponsabihté ne saurait être, dans tous les cas, fatale et absolue, et, le plus souvent, c'est d'une responsabilité plus ou moins atténuée qu'il s'agit.
11^ Hystérie. — Tous les actes morbides, tous les délits et tous les crimes peuvent être relevés chez les hystériques.
Certains auteurs estiment qu'on a trop noirci ces malades et qu'on a mis sur leur compte non seulement les méfaits qui leur appartenaient en propre, mais encore ceux qui revenaient à d'autres états morbides, en particulier à la dégénérescence. Laissant de côté la question purement théorique des rapports qui peuvent unir l'hystérie et la dégénérescence (hystériedégénérescence ou hystérie associée à la dégénérescence), nous dirons que c'est à n'en pas douter lorsque l'hystérie s'accompagne de dégénérescence qu'elle donne surtout lieu à des actes médico-légaux. Les dégénérés hystériques, ainsi que l'indique mon élève Pareau (Th. B., 1899), représentent à eux seuls une bonne partie des inculpés que j'ai eu à examiner dans ma carrière d'expert. C'est donc là une particularité importante qu'il faut connaître.
Mais, cela étant, il n'en est pas moins vrai que l'hystérie, isolée ou associée, a un domaine médico-légal des plus étendus et que les délits et les crimes qui en relèvent lui empruntent fréquemment des caractères spéciaux, parfois même caractéristiques.
Les plus fréquents des actes médico-légaux, dans l'hystérie, sont : les imputations et revendications mensongères, soit hétérodénonciations, soit aussi auto-hétéro- dénonciations (Dupré), les simulations de viols, d'attentats, de blessures, les escroqueries, les abus de confiance, les vols, vols à V étalage surtout, les incendies, les attentats aux mœurs, les violences et les homicides par revolver, vitriol, empoisonnement, V infanticide et les rapts d'enfants, etc., etc.
Ce qu'il y a de particulier dans les délits et les crimes de l'hystérique, c'est qu'ils ne ressemblent pas aux autres. L'hystérique ne fait rien comme tout le monde ; ses actes délictueux et criminels ont un cachet étrange, mystérieux, romanesque, tenant à la fois du drame, de la féerie et du feuilleton : ce sont des inventions incroyables, des tromperies sans égales, des habiletés, des duplicités consommées, des lettres anonymes, des soupçons portés sur des tiers, des révélations de la tombe ou du ciel, etc., etc. Et avec cela, parfois, des imprévoyances grossières et naïves.
CRIMES ET DÉLITS d089
On peut bien dire que, lorsqu'un acte criminel se présente avec des caractères de ce genre, il porte l'empreinte hystérique.
Ce n'est point là, je le sais, l'opinion de tous et il y a une certaine tendance aujourd'hui, en médecine légale comme en clinique, à ne plus voir l'hystérie nulle part après l'avoir vue partout.
Pour DupRÉ et R. Charpentier (C, 1908 et A. A. C, 1909), le crime des empoisonneuses et à plus forte raison celui des empoisonneurs est attribuable à « leurs tendances malignes, perverses et cupides, servies par une mentalité anormale où dominent le déséquilibre intellectuel, l'anesthésie affective et morale, la mythomanie, et non à l'hystérie, stigm.ate de dégénérescence qui s'allie souvent à ces tares, mais à titre d'association morbide et non pas à titre de facteur pathologique du crime '>.
C'est le retour à cette théorie, signalée plus haut et qui a été maintes fois soutenue, que dans Tassociation hystéro-dégénérative, c'est la dégénérescence qui fait le crime et non pas l'hystérie.
Je ne sais point exactement, en pareil cas, ce qui fait le crime : la dégénérescence, l'hystérie, eu les deux réunies.
Mais ce que je sais bien et ce qui est indéniable, c'est que certains crimes et délits tels que les imputations et dénonciations mensongères, les simulations de viol, les empoisonnements, sont surtout fréquents chez les hystériques ; c'est que ces crimes et délits présentent chez les hystériques, tant dans leur mode d'exécution que dans les circonstances qui les entourent, des caractères particuliers où se révèle la névrose.
Si l'on veut rattacher la déhnquence des hystériques à la dégénérescence coexistante, il n'y a aucune raison pour n'y pas rattacher aussi la délinquence des épileptiques, qui sont plus souvent et plus profondément encore des dégénérés. Dès lors, il n'y aurait plus ni crime? d'hystériques, ni crimes d'épileptiques : il n'y aurait plus que des crim.es de dégénérés.
En réaUté, et quelle que soit la part, indéniable, de la déséquilibration constitutionnelle dans la criminalité des hystériques et des épileptiques, il est certain que l'hystérie et Fépi-
lepsie influent aussi sur sa production et sur l'aspect sous lequel elle se manifeste.
La responsabilité pénale des hystériques est une question con^plexe et souvent fort difficile à résoudre en pratique, car elle y peut varier, ainsi que nous l'avons dit, depuis la responsabilité complète ou très légèrement atténuée jusqu'à l'irresponsabilité absolue. Tout dépend du cas et du moment.
Il est clair, en effet, qu'une hystérique délirante ou atteinte de troubles psychiques manifestes aura une responsabilité moindre qu'une hystérique sans délire et sans troubles psychiques et que sa responsabilité sera différente suivant que l'acte incriminé aura été commis dans une phase délirante ou en plein état de rémission.
Il ne suffit donc pas de constater qu'un déhnquant est hystérique pour conclure relativement à sa responsabilité. Il faut, pour apprécier le cas, déterminer si l'acte qui lui est reproché relève directement de son hystérie ou a pu être influencé, dans une mesure plus ou moins grande, par cette hystérie. La conclusion peut donc être éminemment variable.
Ainsi que l'a fort justement dit Legrand du Saulle, " parmi les hystériques les unes sont responsables ; les autres, et c'est peut-être le plus grand nombre, partiellement responsables ; quelques-unes seulement tout à fait irresponsables ». C'est l'opinion de R. Leroy (C, 1906) et celle récemment émise également par Cuylits (B. M. B., 1909).
La médecine légale de l'hystérie se lie en partie à celle du somnambulisme et des états hypnotiques.
Nous n'avons rien à ajouter, sur ce point, à ce qu'en ont dit les auteurs, en particulier Pitres et Gilles de la Tourette. De façon générale, un acte accompli en état second entraîne V irresponsabilité absolue de son auteur. Mais il est bien d'autres considérations que soulève cette question et que nous ne pouvons étudier ici : par exemple celle relative au degré de résistance que peut opposer un individu à l'hypnose ou à une suggestion criminelle réalisable à l'état second ou à l'état de veille ; par exemple encore le droit que peut avoir l'expert de se servir de l'hypnose au cours de sa mission et sa conduite en pré-
sence des renseignements ainsi obtenus, suivant qu'ils sont favorables ou nuisibles à l'accusé ou qu'ils mettent en cause un tiers, etc., etc.
Ce sont là des situations heureusement assez rares, mais très délicates, et où l'expert fera bien d'agir avec prudence et circoaspection, au besoin même de s'éclairer, sur ce qu'il peut et doit faire, auprès d'un magistrat.
ARTICLE III
Nous nous proposons de diviser cet article en trois paragraphes distincts dans lesquels nous étudierons successivement : 1'^ V expertise psychiatrique en général ; 2^ V expertise psychiatrique dans Varniée ; 3° les aliénés méconnus et condamnés et les aliénés criminels.