EXPERTISE PSYCHIATRIQUE EN GÉNÉRAL
1^ Expertise et expert. — L'expertise est une voie d'instruction ; son but est d'éclairer les juges dans les cas difficiles, douteux ou obscurs, et de suppléer aux connaissances spéciales qui leur manquent pour résoudre une question et pour porter un jugement décisif.
L'expert est l'homme de l'art chargé de fournir ces éléments d'appréciation. Lorsqu'il agit en vertu d'une délégation de l'autorité judiciaire, il prend, proprement ce titre d'expert ; si la délégation, au lieu d'émaner de la justice, est amiable et du fait des parties, le médecin n'est plus qu'un simple mandataire, non soumis aux dispositions du code de procédure. Dans le premier cas, le résultat écrit de ses investigations se nomme un rapport ; dans le second cas, une consultation. Quoi qu'il en soit et bien que procédant d'une origine différente, au fond sa mission est la même ; elle tend au même but, elle lui impose les
mêmes devoirs. Ce qui s'applique à l'une s'applique donc aussi à l'autre.
En Allemagne et dans certains autres pays encore, la loi fait un devoir aux tribunaux de s'aider de l'assistance d'un médecin légiste pour constater l'état mental d'un individu. En France, il est facultatif aux magistrats d'ordonner une expertise, soit d'office, soit sur la demande des parties ; ils sont les appréciateurs souverains de l'opportunité de cette mesure. L'obligation de recourir à l'expertise n'est imposée aux tribunaux que dans quelques matières spéciales désignées par la loi, et au nombre desquelles on regrette de ne pas voir figurer, comme en Prusse, l'aliénation mentale.
L'expertise suppose nécessairement de la part du juge un»ou plusieurs questions précises adressées à l'homme de l'art, et de la part de celui-ci une réponse, un avis personnel et motivé.
Voilà donc le rôle de l'expert nettement défini. L'expert est moins qu'un arbitre; il est plus qu'un témoin; il diffère du premier en ce que sa décision n'a rien d'impératif, et du second par l'étendue, l'importance et le caractère scientifique de son témoignage. Dans aucun cas, le médecin expert ne doit sortir du cercle de ses attributions pour usurper le rôle d'avocat, encore moins celui de juge. Il ne saurait prétendra à interpréter ou à appliquer la loi, et doit se garder de se laisser aller à de dangereux empiétements. Il ne doit tendre qu'à une fin : éclairer la conscience des juges et préparer les décisions impartiales de la cour.
En matière criminelle, la question généralement posée à l'expert est celle-ci : « Uinculpé était-il en état de démence ou sain d'esprit au moment où il a accompli Vacte qui lui est reproché ? »
Actuellement, depuis une circulaire ministérielle de M. Chau- MiÉ, du 12 décembre 1905, deux questions sont posées à l'expert, ainsi forniulées :
l*' L'inculpé était-il en état de démence au moment de Vacte, dans le sens de l'article 64 du Code pénal ?
2^^ L'examen psychiatrique et biologique révèle-t-il chez lui des
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anomalies mentales et physiques'^ de nature à atténuer dans une certaine mesure sa responsabilité ?
Au fond, tout se réduit, on le voit, à une question de diagnostic.
Ainsi posé sur le terrain de la pathologie et de l'observation médicale, le problème se simplifie, se dégage de ses incertitudes métaphysiques et se réduit à deux termes corrélatifs, solidaires et inséparables, sur lesquels doit porter également l'examen de l'expert : le fait et son agent, l'acte et son auteur.
Les considérations dans lesquelles nous sommes entré, relativement aux crimes et délits chez les aliénés, nous dispensent de revenir une fois encore sur ce point. Nous nous bornerons à répéter, en ce qui concerne le fait ou l'acte, que, d'une façon générale, on ne doit pas accorder à cet élément d'expertise, pris isolément, une valeur absolue ; il mérite assurément d'être pris en sérieuse considération par le médecin légiste ; mais il doit, pour acquérir tout son rehef et toute sa valeur médico-légale, ne pas être envisagé d'une manière abstraite et ne jamais être séparé de son agent.
Quant à ce qui a trait à l'individu, à l'auteur de l'acte, c'est évidemment lui qui doit être l'objet principal de l'investigation du médecin. Et cette investigation, pour être complète, doit porter non seulement sur les troubles psychiques, mais encore sur l'habitus extérieur et sur l'ensemble de l'organisme ; non seulem.ent sur l'état actuel et sur les phénomènes présents, mais aussi sur la conduite passée du sujet, sur ses antécédents, sur ses actes antérieurs.
2° Voies et moyens de lexpertise. — L'expertise médicolégale, pour être bien conduite, doit être basée sur les trois moyens de diagnostic suivants : V enquête, V interrogatoire, Vobservation directe et suivie.
a. Enquête. — L'enquête consiste à prendre tous les rensei-
* Et non « anomalies mentales et psychiques », comme le portent probablement par erreur aujourd'hui la plupart des ordonnances d'expert. L'exa-men psychiatrique et « biologique » a pour but, en effet, de révéler les anomalies mentales et « physiques ».
gnements susceptibles d'éclairer l'expert sur l'individu, son état mental et Tacte qui lui est reproché.
L'eaquête, en médecine légale, ne diffère pas de celle qui est pratiquée en clinique psychiatrique (p. 946). La différence c'est qu'ici l'expert doit s'abstenir, autant que possible, de recueillir directement des renseignements de tiers et ne faire état que des témoignages recueillis par l'Instruction ou qu'il fait recueillir par elle sur certains points importants à préciser.
L'étude du dossier judiciaire est donc, en l'espèce, indispensable et, de façon générale, il vaut mieux en prendre connaissance avant de passer à l'examen de l'inculpé.
b. Interrogatoire. — En ce qui concerne Finterrogatoire ou mieux l'examen du sujet, nous ne pouvons encore que renvoyer au chapitre du diagnostic pratique, où cette question a été traitée avec les plus grands détails.
Nous nous bornerons simplement à rappeler que l'inculpé peut avoir commis son délit sous l'influence d'une impulsion ou d'une crise passagère de folie, ou tout au nrtoins que cette thèse peut être soutenue, par lui-même ou par la défense (folie alléguée).
L'expertise devient plus particulièrement difficile dans les cas de ce genre. En dehors des très utiles indications fournies par l'analyse n^inutieuse des circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi l'acte incriminé, il faut se souvenir des conditions toutes spéciales dans lesquelles se manifeste la folie soudaine et transitoire. Elle est généralement, on le sait, l'indice ou le résultat d'une prédisposition héréditaire ignorée, de vertiges méconnus, d'une méningo-encéphalite imminente, d'une aliénation mentale latente ou à la période d'incubation. Elle est surtout la manifestation d'une épilepsie plus ou moins îars'ée, de l'hystérie, d'une intoxication passagère, interne ou externe, d'une crise d'impulsion irrésistible, etc.
C'est dans ce sens, par conséquent, qu'on dirigera ses investigations et qu'on recherchera, derrière le trouble passager de l'esprit, réel ou supposé, l'état pathologique qui a pu lui donner naissance.
Loin d'invoquer l'excuse de la folie, l'inculpé peut, au con-
traire, cacher son trouble mental, soit volontairement (folie dissimulée), soit même involontairement, sans calcul. Il existe en effet certaines formes de folie, en particulier les folies systématisées, dans lesquelles les malades sont naturellement portés, par une sorte de tendance pathologique, à user de réticence et à dissimuler leur délire. On peut donc, et cela arrive, passer chez ces sujets à côté d'une psychose même profonde, m.ême chronique, sans la voir.
Mais la difficulté la plus grande de l'expertise psychiatrique est celle qui concerne la simulation.
3^ Folie simulée. — Un individu se présente avec les symptômes apparents de la folie : il a intérêt à se faire passer pour aliéné. La folie est-elle feinte ou réelle ? Telle est la question que doit se poser toujours un expert. Nous examinerons successivement : 1» les formes de la folie simulée ; 2° les procédés de simulation ; 3^ les moyens de découvrir la simulation ; 40 la sursimulation.
a. Formes de la folie simulée. — Toutes les formes de la folie ne se prêtent pas également à la simulation, et il y en a qui, par la facilité particulière qu'elles semblent offrir, tentent plus ordinairement les imposteurs. De ce nombre sont : la manie aiguë, dont l'état d'excitation, la loquacité, la gesticulation désordonnée paraissent, en effet, des plus aisés à contrefaire ; la démence, dont l'élément essentiel, la perte de l'intelligence et de la mémoire, paraît un simple jeu à réaliser ; la mélancolie et surtout la mélancolie avec stupeur, la stupeur confusionnelle, qui ne demandent en apparence au simulateur que le masque de l'immobilité et de l'inertie ; la folie ambitieuse et en général toutes les folies systématisées qui, par ce fait qu'elles roulent souvent sur un groupe d'idées plus ou moins fixes et plus ou moins restreintes, présentent un thème moins complexe et un rôle moins difficile à soutenir. Mentionnons encore les folies toxiques et, en particulier, la folie alcoolique, souvent simulée par certains criminels qui espèrent échapper aux rigueurs de la loi en essayant de rejeter l'acte commis sur les effets passagers de l'intoxication. Il faut joindre enfin à cette énumération
Vépilepsie et la folie épileptique qui tiennent toujours l'une des premières places lorsqu'il s'agit de simulation et V obsession impulsive (Clément Charpentier et Paul Kahn, 1905).
José Ingegnieros, de Buenos-Ayres, quia consacré un très important ouvrage à la simulation de la folie, indique par ordre de fréquence, parmi les psychoses simulées : les phénomènes délirants ou paranoïaques (27 p. 100); les syndromes maniaques (25 p. 100) ; les syndromes dépressifs (17 p. 100) ; les états confuso- démentiels (17 p. 100) ; les épisodes psychopathiques (13 p. 100).
Il convient de joindre à cette énumération les états amnésiques, fréquem.ment simulés en justice et qui ont été récemment étudiés par divers auteurs (Chavigny, vol. 1906; Dromard et Levassort, vol. 1907; Mairet, vol. 1908; Legrain, A. X., 1908).
Au reste, tous les états psychopathiques peuvent, à la rigueur, être simulés, jusques et y compris le plus difficilement simulable de tous : la paralysie générale. Dans son très remarquable rapport médico-légal sur .l'état mental de Vincenzo Paterno, le meurtrier de la conitesse Trigona, qu'il vient de publier (Aversa, 1912) Filippo Saporito donne des détails curieux sur la simulation de la paralysie générale par l'inculpé : simulation d'autant plus difficile à élucider pour l'expert qu'il existait à la fois un antécédent spécifique et un antécédent traumatique.
b. Des procédés de simulation. — « Je ne crois pas, a dit Geor- GET, qu'un individu qui n'aurait pas étudié les fous pût simuler la folie au point de tromper un médecin qui connaîtrait bien cette maladie, » En effet, rien n'est plus difficile à contrefaire que l'aliénation mentale. In^bus de cette opinion vulgaire qu»tous les actes des fous sont extravagants, que tous leurs discours sont insensés, les gens qui empruntent le masque de la folie se livrent à des gesticulations immodérées, à des actions ridicules, à des divagations incohérentes. Aux questions qu'on leur adresse, ils font invariablement des réponses niaises et absurdes, sans suite et sans lien, dans lesquelles ils prennent le contre-pied de tout ce qu'on leur demande, si bien qu'au
lieu de l'image et du tableau fidèle de la folie, ils n'en donnent que le travestissement burlesque et la grossière parodie. Dans l'exemple de Derozier, rapporté par Morel, à la demande qui lui est faite sur son âge, l'imposteur, qui avait hésité, répond : 245 fr. 35, ou bien 5 m. 75 ; à une question sur sa famille, ses frères, ses enfants, il répond de même : Ten ai fourni beaucoup de coupons. Dans un second interrogatoire, on demande à Derozier s'il fait jour, il répond qu'il fait nuit ; son âge, il dit qu'il est le roi de Beauvais; on lui demande la main droite, il donne invariablement la main gauche ; la main gauche et il donne la main droite. Il y a, dans toutes ces réponses et dans tous ces actes, l'ititention évidente et calculée de tromper, de chercher l'absurde, qui s'accomm.ode mal avec les caractères de la vraie folie, si naturelle, si logique et si vraie dans toutes ses manifestations, même les plus extravagantes.
Ainsi, fait important à retenir, le véritable aliéné est un malade chez qui se déroulent sans effort et sans apparat les divers symptômes de la folie ; le simulateur est un comédien qui joue un rôle et qui ne peut s'empêcher de charger et de grimacer à faux sous le masque dont il s'est revêtu.
Ceci toutefois n'est pas absolu. Certains aliénés, en particulier les dégénérés et surtout les déments précoces, se livrent souvent pathologiquement à des extravagances. Ils présentent notamment, tout comme le simulateur Derozier, cette particularité curieuse des réponses absurdes, à côté ou à contrepied, connue aujourd'hui sous le nom de vorbeireden (syndrome de Ganser. Voy. p. 141)
J'ai m.ontré dans un travail récent (C. Méd. lég., 1912) que le fait des réponses absurdes, bien que relevant parfois d'un état pathologique (syndrome de Gaxser), n'en restait pas moins, dans beaucoup de cas, un signe important de simulation.
Une autre particularité importante, dans la simulation, c'est V inexactitude du tableau clinique présenté par le sujet qui, s'il reproduit certains symptômes du type de folie adopté, en omet d'autres tout aussi essentiels ou les remplace par certains dont l'existence est inconciliable avec cette forme mentale.
De même, l'imposteur, incapable de réaliser dans ses étapes successives le processus régulier de l'affection qu'il simule, persiste indéfiniment dans la même attitude et dans le même rôle, ou, au contraire, modifie ses allures et ses discours suivant qu'il se sent plus ou moins surveillé ou qu'il croit mieux faire en agissant d'autre sorte. On connaît le cas rapporté par Monté- GYA, dans lequel les médecins chargés d'examiner un prévenu soupçonné de simulation, dirent devant lui, et de façon à être entendus, qu'ils avaient des doutes sur la réalité de sa folie pour plusieurs raisons : la première, c'est qu'il répandait la nourriture qu'on lui donnait ; la seconde, c'est qu'il ne soupirait pas ; la troisième, c'est qu'il ne fixait ses regards sur aucun objet. La ruse réussit et le simulateur modifia sa comédie, de manière à lever immédiatement les doutes des experts.
Il semble qu'en ce temps où tout se perfectionne, la siniulation de la folie elle-même tende à devenir plus habile et plus exacte. Il existe même, dans certains milieux pénitentiaires non seulement militaires, m.ais ci\ils, des professeurs de simulation à l'usage des inculpés plus ou moins dégénérés. Le cas de R. Charpentier et Kahn est, à ce point de vue, intéressant.
c. Moyens de découvrir la simulation. — Bien qu'il n'existe pas, à proprement parler, de méthode particulière pour découvrir la simulation, il est cependant quelques règles spéciales dont la connaissance peut être, en cette circonstance, des plus utiles au médecin.
<( Un premier principe, dit Tardieu, qu'il ne faut jamais négliger dans ces cas, c'est de ne se prononcer qu'après une observation prolongée, répétée, persévérante, incessante pour ainsi dire, et faite sinon directement, du moins indirectement, par les soins de personnes suffisamment exercées et familiarisées avec les fous. » C'est pour ce motif qu'il est parfois utile de transférer le sujet dans un service d'aliénés où il est plus efficacement observé, où il peut, au contact de vrais malades, modifier son rôle de façon à se trahir, enfin, où il en arrive parfois à se lasser de son séjour dans un tel milieu, et à renoncer à sa simulation.
Autrefois, on a recommandé, comn^s procédé propre à dé-
couvrir la simulation, les moyens de rigueur et de rtpression envers l'individu suspecté, tels que l'emploi du chloroforme ou de l'éther, les vésicatoires, les moxas, les ventouses scarifiées, les cautérisations au fer rouge, les douches énergiques, etc. Inutile de dire que tous ces moyens sont depuis longtemps proscrits. C'est, en effet, uniquement à son expérience et à sa sagacité que le médecin doit faire appel pour découvrir la vérité. Des interrogatoires multipliés et bien conduits, une observation rigoureuse, une surveillance sans trêve : tels sont ici encore les moyens les plus propres pour arriver à ce résultat.
Une des règles principales, dans une expertise de ce genre, consiste à soumettre à un examen attentif les diverses fonctions physiques de l'individu. En effet, c'est surtout de ce côté que la simulation est pour lui difficile et même, pour certains symptômes, impossible. Il y a là l'insomnie, à laquelle les pseudoaliénés ne songent guère ; V analgésie, si fréquente chez les véritables fous ; V irrégularité de V appétit, la constipation, et surtout les troubles de la circulation et de la respiration, si caractéristiques dans les psychoses généralisées, et qu'il est évidemment impossible de contrefaire. Ainsi, le faux mélancolique, pour si habilement qu'il prenne le masque de la torpeur, n'arrivera jamais à présenter cet abaissement de la température, cette lenteur du pouls et de la respiration et surtout ce refroidissement violacé des extrémités, qui sont si manifestes dans la véritable mélancolie. Au besoin, on peut user du thermomètre et du sphygmographe, comme Voisin l'a fait pour la simulation de l'épilepsie.
Un autre signe est l'état du regard, sur lequel A. Laurent a judicieusement insisté dans son excellente monographie sur la simulation de la folie (1866). « Le regard du simulateui', a dit cet auteur, est furtif, mobile, sournois. La figure signale un état forcé, un désaccord choquant et significatif. Le criminel simulateur ne saurait donner à son regard l'expression égarée et excitée qui appartient au maniaque. On n'y reconnaît que l'effronterie et non de l'aberration d'esprit. 11 ne produira pas davantage l'expression véritablement indifférente, affaissée du dément, du paralytique, fixe ou stupide, fière et orgueilleuse
du monomaniaque, etc. Il ne saurait dissimuler l'attention qu'il porte à toutes les paroles et à tous les nicuvements de celui qu'il sait chargé de scruter ses discours et ses gestes ; et bien souvent il baisse les yeux, se méfiant de l'expression que peut trahir son regard. »
Une différence à signaler encore entre le véritable aliéné et le faux aliéné, c'est que le premier est plutôt porté généralement à dissimuler sa folie, et, en tout cas, à la nier et à se défendre de cette imputation, tandis que le simulateur, au contraire, cherche à mettre sa folie en évidence, s'en vante pour ainsi dire, et n'extravague jamais tant que lorsqu'il se trouve en face de ceux qui sont appelés à l'examiner et à le juger.
Il ne faut pas oublier, dans les expertises de ce genre, que la folie peut avoir éclaté après l'accomplissement de Vacte incriminé.
d. Sursimulation. — Un inculpé, déjà plus ou moins aliéné ou dégénéré, peut simuler ou plutôt charger, exagérer son délire (sursimulation de José Ingegnieros), ou même encore dissimuler son délire et en simuler un autre (Vigouroux, 1904).
Les faits de ce genre sont couramment observés, si bien qu'on admet généralement aujourd'hui à juste titre qu'il faut être plus ou moins taré pour simuler la foHe.
Un de mes élèves, Caillet, dans les conclusions de sa récente thèse (Th. B., 1908), résume la question à cet égard ainsi qu'il suit :
« On s'accorde généralement à reconnaître aujourd'hui que la simulation de la folie en matière criminelle est le fait d'individus tarés, chez lesquels cette simulation s'associe à un état psychopathique réel et préexistant. Il s'agit donc là de simulation surajoutée à la psychopathie, ou, comme on dit, de sursimulation.
Quant à la simulation totale de la folie, par des individus entièrement sains d'esprit, elle est très rare, exceptionnelle, et certains des cas de ce genre, qui ont été cités autrefois, paraissent susceptibles de rentrer eux aussi dans les faits de sursimulation.
Ce sont les dégénérés à tous les degrés, depuis les simples
déséquilibrés, jusqu'aux dégénérés inférieurs, aux imbéciles, qui le plus souvent simulent la folie.
Il résulte des observations des auteurs et de celles présentées dans notre travail, que les dégénérés simulent en justice de deux façons : 1» en accentuant les manifestations de leur dégénérescence psychique ; 2^ en greffant sur cette dégénérescence une psychose parasitaire.
Cette psychose sim.ulée peut être quelconque : psychose agitée, hallwcinatoire, délirante, impulsive, etc. Les sursimulateurs paraissent choisir cependant de préférence les états psychopathiques à forme de stupeur, de mutisme, d'amnésie, plus faciles à réaliser.
La responsabilité des simulateurs n'est pas une. C'est une question d'espèce et de mesure qui varie suivant l'individu.
La base d'appréciation en pareil cas repose essentiellement sur le degré, la forme et la gravité de la tare dégénérative, de la dégénérescence. »
4'^ Rapports médico-légaux. — Son expertise finie, il reste au médecin à formuler le résultat de son examen et à exposer ses conclusions sous forme d'une pièce écrite qui porte, comme nous l'avons dit, le nom. de rapport médico-légal. Nous donnons, à la fin du chapitre suivant, quelques exemples de rapports médico-légaux.
A CONSULTER
GoRRE, Aperçu général de la criminalité militaire en France (vol.). Lac.vusse, Les dégénérés psychiques étudiés spécialement au point de vue du service militaire (T. B., 1889). — Dupo.nchel, Traité de médecine légale militaire (Paris, Doin, 1890] . — Ferris. Responsabilité et justice militaire [T. B., 18&7). — Gvuzv, Aliénation mentale chez les militaires (T. M.. 1900). — A. M.a.rie, Les aliénés dans la légion étrangère (R. P., 1900). — Richardson, Influence des campagnes militaires sous les climats tropicaux dans la production de la folie (An. Cad., 1901). — Catrin, L'aliénation mentale dans l'armée (vol. RuetF, Paris, 1901). — Ga.mpéano, Essai de psychologie militaire individuelle et collective (vol. Maloine, Paris, 1902). —
Gavasse, Les dégénérés dans l'armée (T. B., 1903). — G. Ilbert, Sur les troubles cérébraux dans l'armée en temps de paix {Cad Marhold, Halle. 19ÛOI. — Kagi, La démence précoce dans l'armée (T. B., 1904).
— Pellegrini, Folie et dégénérescence chez les soldats et carabiniers royaux (vol. 1904). — Schlltze, Des psychoses chez les prisonniers militaires avec proposition de réforme iGnsiav. Fisclier, léna, 1904).
— Jacoby, Les victitnes oubliées de la guerre moderne (A. A. C, 1904). — Stier, Désertion et fugues (Cari Marhold, Halle. 1905). — GvzENEUVE, Engagements volontaires et dégénérescence mentale (T. L., 1904-190.1). — P.A.CTET, Les aliénés dans l'armée et dans les pénitenciers militaires (R. P., 1906). — Ch.wignv, Diagnostic des maladies simulées (vol. Paris, 1906). — Jcde, Les dégénérés dans les bataillons d'Afrique (Le Beau, Vannes, 1907). — Sapoiuto, Sulla delinquenza e sulla pazzia dei militari (vol. Naples, 1908), Trombetta, Manuel de médecine légale militaire (vol. AHlano, 19u8).
— Rebierbe, Joyeux et demi-fous (vol. Maloine, Paris. 1909). — Régis, L'officier dans l'hygiène mentale du soldat (Gh. Lavauzelle, 1909). — Régis, Précis de Psychiatrie, 3^ et 4« édit., Doin, Paris, 1906, 11(09. — Régis, Les fugues militaires au point de vue médico-légal (Cad., 1909). — Naville. Contribution à l'étude de Valiénation dans l'armée suisse et les armées étrangères (Tlu Genève, 1910). — Simonin, Les dégénérés dans l'armée (A. H. M., 1909). — Antheaume et MiG.voT. Les maladies mentales dans l'armée française (vol. Paris, 1909,. — Becker. Der angeborene Schwachsinn in seinen Beziehungen zum militardienst (Berlin, 1910). — Granjux et Jude, La criminalité alcoolique dans l'armée (Cad.. 1910). — Si.monin, La crise excitomotrice de l'alcoolisme aigu devant la justice militaire (G., 1910). Bouchard. L'aliénation mentale dans l'armée (T. P., 1910). — Haurv, Vindiscipline morbide (G., 1910). — Le dépistage des anormaux psychiques dans l'armée (C, 1910). — Jude, L'alcoolisme dans l'armée (Cad., 1910). — Hesnard, La neuro-psychiatrie dans la marine (A. M. N.,1910). — Ermakow, La démence précoce pendant la guerre russo-japonaise (A. N., 191J). — Gonzalès Ueleito, Les psychopathies dans l'armée espagnole (R. F., 1911). — Beaussart, Le service militaire des dégénérés et débiles moraux (S. M. P., 1911). — Robert et' Richard, Etude sur les offenses militaires commises par des aliénés dans l'armée des Etats-Unis durant les cinquante dernières années (A. M. A., 1911). — SiMONix, Les débiles mentaux dans V armée : débiles simples et débiles délinquants. Etude clinique et médicolégale (G., 191^). — Gh. Pont, Les indisciplinés dans l armée : normaux et anormaux (Th. N., 1912). — Haury, Les anortnaux et les malades mentaux au régiment (vol. Masson, Paris, 1912). — Kay, La folie en temps de paix et en temps de guerre (Journ. of. the R. A. M. Corps, 1912). — F. Meeus, L invalidité mentale dans l'armée (B. S. B. 1913). — Congrès des alién. et des neurol., Nantes, 1909) : Les aliénés dans l'armée au point de vue clinique et médico-légal. (Rapports
EXPERTISE PSYCHIATRIQCE DANS l' ARMÉE 1103
de Ravxeau et Granjux, Discussion par Simonin, Roubinovitch. Haurv, R. Mabille, Ghavigny, Régis, Jlde, V. Pakant lils, Doctrebente, Blondel). — IV« Congrès international dassistance des aliénés) : L'aliénation mentale dans l'armée et dans la marine (Rapports de Deknatel (Hollande). Rav (Bristol). Krause (Berlin;. Stier (Berlin). Pactet (Parisi, Franz Apt (Autriche). Discussion par Régis).
S'il existe une médecine légale militaire, différente en beaucoup de points de la médecine légale judiciaire (Lacassagne), la partie psychiatrique en est sans contredit l'un des chapitres les plus importants. Ce chapitre, naguère encore inexistant, et qui s'est ouvert en 1889 par la thèse de mon élève Lacausse sur « les dégénérés dans le service militaire », est devenu aujourd'hui tout à fait d'actualité. Il n'y a plus, peut-on dire, un seul pays au monde où ne soit posée et étudiée l'importante question de l'aliénation mentale dans l'armée, de ses origines, de ses formes, de ses conséquences et des mesures thérapeutiques qu'elle comporte. La liste des ouvrages et travaux d'ordre général ci-dessus, incomplète cependant, suffit à donner une idée de l'intérêt que suscite partout un aussi grave sujet, non seulement chez les psychiatres, mais aussi et surtout chez les médecins militaires, soit de la métropole, soit de la marine, soit des colonies.
Adoptant, sauf de légères modifications, le plan suivi par nu Gazal et Catrix dans leur « Médecine légale militaire », j'envisagerai successivement ici : 1° les expertises relatives aux entrées dans r armée ; 2*^ les expertises relatives au séjour dans V armée ; 3<^ les expertises relatives aux sorties définitives de V armée. J'y joindrai deux autres paragraphes concernant : 4^ les formes les plus communes de V aliénation mentale chez les militaires ; 50 Vexpertise psychiatrique dans la marine et aux colonies.
l*^ Expertises relatives aux entrées dans l'armée. —
Elles comportent l'examen mental : 1^ au conseil de revision ; 2° des engagés volontaires ; 3^ à V incorporation.
a. Examen mental au conseil de revision. — Parmi les aliénés militaires, il en est qui le sont devenus surtout sous l'influence de causes occasionnelles : alcoolisme, syphilis, insolation, maladies des pays chauds, shocks traumatiques, moraux et phy-
siques, blessures et opérations, etc., etc. Mais beaucoup étaient déjà des prédisposés et même des malades antérieurement. Cela est surtout vrai pour les soldats, parmi lesquels il existe un nombre de tarés constitutionnels, de dégénérés, beaucoup plus grand qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord. Certains régiments même, comme les compagnies de discipline, la légion étrangère, etc., sont pleins de « fortes têtes » travaillées par leur « cafard », c'est-à-dire de dégénérés (A. Marie, R. P., 1900 ; Gran jux, C, 1902, S. M. L., 1908 ; Pactet, R. P., 1906 ; JuDE, vol. 1907; P. Rebierre, vol. 1909).
Or les dégénérés sont la plaie de l'armée, à laquelle ils sont incapables de s'adapter par le fait de leur instabilité et de leur impulsivité. Si bien qu'on est conduit à reconnaître qu'au lieu de leur laisser parcourir toutes les étapes des rigueurs disciplinaires jusqu'au Conseil de guerre, en donnant à tous le plus mauvais exemple. Userait plus logique et plus juste de les arrêter à l'entrée du service militaire. Le conseil de revision ne sert guère, en fait, qu'à l'élimination des non-valeurs physiques ; il devrait servir de même à l'élimination des non-valeurs mentales.
C'est la thèse que j'ai toujours soutenue, en ce qui me coacerne.
Cela est licite et même obligatoire puisque, dans la nomenclature des maladies, infirmités ou vices de conforn^ation, qui constituent les motifs d'exemption, figurent : 54) l'idiotie, le crétinisme, l'aliénation mentale ; 55) la paralysie générale progressive ; 56) le delirium tremens à accès fréquents et intenses ; 57) l'épilepsie.
Cette élimination des dégénérés à l'entrée dans l'armée, difficile, il faut en convenir, dans l'état actuel des choses, pourrait cependant, je crois, arriver à s'effectuer.
Granjux a proposé, dans ce but, d'exiger à la revision uu certificat du médecin de la famille, et, au besoin, d'un expert spécialiste. Mais ces moyens, d'exécution délicate dans la pratique, ne s'appliquent guère qu'aux conscrits sollicitant d'euxmêmes une réforme et non à ceux, ignorés ou dissimulés, qu'il s'agit de dépister.
Ray NE AU et Granjux sont revenus en détail, dans leurs intéressants rapport-^ au Congrès de Nantes (1909) sur les mesures à adopter en vue de la reconnaissance des taré^ mentaux à la révision.
Le médecin principal Famechon (C, 1905), estime qu'il ne faut pas compter, pour élucider les antécédents des recrues, sur les renseignements de l'intéressé ou des parents (simulation, exagération, dissimulation), ni sur le certificat du médecin de la famille (secret professionnel). Il préférerait que le maire de la commune signalât les tares mentales ayant ou non donné lieu à un internement, comme ■ infirmité de notoriété publique ",
Il y a là peut-être, en effet, un moyen relatif d'information, mais c'est en somme au médecin militaire, le véritable expert en l'espèce, qu'incombera toujours le soin d"opérer la sélection, en s'aidant dans son examen direct des fiches sanitaires, pièces et documents, officiels et privés, mis ou à mettre à sa disposition.
Une condition prime donc toutes les autres. Il faut que le médecin militaire soit aussi familiarisé avec les tares psychiques qu'avec les tares physiques et qu'il sache distinguer un débile d'esprit ou un pré-délirant, comme il sait distinguer un débile de corps ou un pré-tuberculeux. La constatation directe des stigmates corporels et intellectuels de la dégénérescence, au besoin un examen rapide des antécédents, permettraient souvent ce diagnostic. Assurément tous les dégénérés ne seraient pas reconnus à la revision ; mais on y arrêterait les plus tarés, ce qui serait beaucoup, sans compter que les douteux pourraient être recomm.andés à une observation ultérieure.
b. Examen mental des engagés volontaires, — Cet examen mental doit d'ailleurs être plus ou moins rigoureux suivant qu'il s'agit ^'appelés, de bons absents ou d'engagés (Graxjux), les anomalies psychiques dominant dans les deux dernières catégories de soldats, mais surtout dans la dernière. Dès le début de mes recherches j'ai en efïet noté ce fait, confirmé par d'autres observateurs, notamment par J. Cazeneuve dans sa thèse, que les déséquilibrés et dégénérés s'observent, surtout
PRÉCIS DE PSYCHIATRIE, 0*^ édit. 62
chez les engagés volontaires. Quand une famille ne sait plus que faire d'un jeune hom.me qui a commis les mille et une sottises, c'est-à-dire qui, neuf fois sur dix, est un dégénéré, elle l'oblige à s'engager, si bien que l'arm.ée devient ainsi le refuge des individus dont elle aurait le plus à se garer, de ces tarés mentaux que sont les engagés volontaires involontaires.
Les statistiques de Granjux, de Jourdin (1903), d'UzAC (1905), d'ANTHEAUME |1905), montrent également que dans les compagnies de discipline, où le nombre des engagés en arrive à égaler celui des appelés (Uzac), la proportion des aliénés est beaucoup plus considérable que dans le reste de l'armée.
Il en est de mên^e, et pour la même raison, dans l'armée coloniale.
La conclusion s'impose. Il faut, de toute nécessité, que les médecins militaires se montrent très sévères dans l'acceptation d'un engagé et complètent son examen somatique par un sérieux examen psychique basé à la fois sur une attestation autorisée des antécédents cérébraux et sur leur propre observation. Les conditions dans lesquelles est délivré le certificat d'aptitude dans les cas d'engagement permettraient plus facilement qu'au conseil de revision une enquête de ce genre.
Ce que nous disons au sujet de l'entrée des soldats dans l'armée s'applique aussi à l'entrée des futurs officiers dans les écoles militaires, bien qu'ici la sélection mentale se soit déjà faite pour ainsi dire d'elle-même, au moins en ce qui concerne les dégénérés débiles.
c. Examen mental à V incorporation. — Entre le conseil de revision et V incorporation s'interpose la revue de départ, qui comprend un examen fait par l'autorité militaire assistée d'un ou de plusieurs médecins. Il y a là une seconde inspection médicale qui, bien que rapide et portant sur tous les hommes du contingent, peut permettre de reconnaître quelques dégénérés ayant échappé à la première inspection ou dont l'état mental s'est, depuis, aggravé.
Enfin si un dégénéré a franchi, méconnu, les étapes du conseil de revision et de la revue de départ, il est encore possibl'' de l'arrêter à la visite d'incorporation qui s'opère dans des cou-
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ditions plus favorables au point de vue d'un diagnostic de ce genre. D'autant que, ici, dans les cas douteux ou difficiles, le médecin peut recourir à l'envoi à l'hôpital avant de se prononcer d'une façon formelle et décisive.
d. Résumé. — En résumé, et nous insistons fortement làdessus, il est absolument nécessaire d'éliminer de Varmée à la revision les dégénérés psychiques, comm.e on y élimine les dégénérés physiques. C'est un devoir pour la société et c'est aussi le meilleur moyen de diminuer, dans une large mesure, la criminahté militaire.
« Cette réforme si juste s'accomplira. Il arrivera un moment où l'on comprendra qu'il est tout aussi indispensable de constater l'intégrité du cerveau de nos conscrits que celle de leur poumon, et que, si l'on ferme justement les portes de nos casernes aux tarés physiques, on doit les fermer davantage encore aux tarés psychiques, bien plus nocifs par eux-mêmes et par l'extensive contagiosité de leur mal mental. Déjà l'idée a fait du chemin ; elle pénètre les esprits ; sa réalisation prochaine sera facilitée par l'institution du dossier sanitaire individuel qu'on réclame de tous côtés et, avant tout, par l'indication administrative des accès et des internements qui auraient pu se produire antérieurement ^
« En attendant, il est une amélioration dont l'urgence s'impose et qui, du jour au lendemain, peut entrer dans le domaine de la pratique : c'est la vérification cérébrale de tout engagé volontaire, avant son acceptation. Cette vérification si utile, après ce que nous avons dit de la mentalité d'un grand nombre d'engagés, ne présente aucune des difficultés auxquelles on se heurte pour la masse des concrits. Ici l'examen médical est individuel ; il peut porter sur l'esprit comme sur le corps, et se compléter par la production obhgatoire de renseignements ofTiciels sur les antécédents de la santé, à tous les points de vue « (Régis, conférence à Saint-Maixent, 1908).
Divers auteurs étrangers, en particulier Stier i 190.3), Pelle-
• Une circulaire du ministre de l'Intérieur aux Préfets, en date du 29 janvier 1913, vient de prescrire des mesures dans ce sens.
GRiNi (1904), Ilberg (1905), insistent aussi sur la nécessité d'éviter l'incorporation des tarés mentaux, et le second va jusqu'à dire que a fournir des armes perfectionnées à des épileptiques, à des fous moraux, à des dégénérés, c'est plus qu'une imprudence, c'est une aberration. »
2° Expertises relatives au séjour dans l'armée. —
Qu'il s'agisse de prédisposés, victimes avant tout de leur constitution défectueuse, ou de malades frappés accidentellement, les troubles psychopathiques sont relativement très fréquents chez les militaires durant leur séjour dans l'armée. Les facteurs étiologiques y existent, en effet, au maximum, surtout dans les colonies.
Le médecin militaire peut donc être appelé à intervenir, au point de vue psychiatrique, et cela dans les conditions et les circonstances les plus diverses.
D'habitude le trouble psychique a été la cause d'une infraction plus ou moins grave aux règlements ou à la discipline et le médecin agit par suite en qualité d'expert. C'est le cas que nous prendrons pour exemple.
Il ne faut pas hésiter à dire que jusqu'à l'heure actuelle les choses se passaient de façon assez défectueuse.
Et d'abord, le plus souvent, aucune expertise n'avait lieu. Granjux, très autorisé en la matière, a déclaré que « dans les nombreuses années passées par lui dans les corps de troupe, jamais il n'avait été appelé à se prononcer sur l'état mental d'individus traduits en conseil de guerre ou de discipline ».
D'autre part, lorsque le médecin militaire était consulté, il se trouvait parfois embarrassé, surtout dans les cas difTiciles, n'ayant pu, sauf exception, étudier de près les maladies n^entales.
Enfin, mênxe lorsque le médecin militaire avait relevé l'existence d'un état psychopathique, le Conseil de guerre, peu convaincu ou désireux de faire prévaloir avant tout le principe de discipline, passait outre et condamnait l'accusé.
Pour toutes ces raisons, le nombre des « aliénés méconnus » a toujours été notablement plus grand en justice militaire
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qu'en justice ordinaire, ainsi que Taty, Pactet et Colin, Saporito et la plupart des auteurs l'ont bien fait ressortir.
C'est pour remédier du mieux possible à cet état de choses que, d'accord avec Granjux, je présentai le vœu suivant au Congrès de Marseille (1899) où il fut adopté :
« Le Congrès émet le çœu que Vexpertise médico-légale soit organisée devant les tribunaux militaires de terre et de mer comme elle Vest devant les tribunaux ordinaires, et en particulier que l'examen mental de tout militaire en prévention soit pratiqué par les médecins du corps, avec adjonction possible, sur leur demande, d'experts civils pris sur la liste dressée chaque année par le tribunal du ressort. »
Depuis cette époque, et notamm.ent dans ces dernières années, des améliorations sérieuses se sont produites.
Le 16 novem.bre 1907, a paru la circulaire du sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, M. Hexry Chéron, préconisant et organisant en quelque sorte l'expertise psychiatriquf> militaire.
Voici cette circulaire :
« L'attention du ministre de la Guerre a été appelée, à roccasion de récentes affaires, sur rinconvénient grave qu"il peut y avoir à négliger de faire pralitiuer, au moment de l'instruction, l'examen mental de certains militaires en prévention de conseil de guerre. Il importe de ne pas perdre de vue que les juges des conseils de guerre doivent être mis à même d'apprécier toutes les circonstances qui excluent ou diminuent la culpabilité : dès lors, la médecine judiciaire doit être appelée le cas échéant, à exprimer un avis technique sur le point de savoir sïl existe, chez l'inculpé, une altération des facultés mentales et quelle peut en être la conséquence au point do vue de la responsabilité pénale.
« Il est, par suite, rappelé aux commissaires du gouvernement et rapporteurs, qu'il leur appartient de faire procéder à l'examen mental du préverm par les aliénistes au cours de l'instruction préparatoire, quand ils éprouvent des doutes sur l'intégrité de ses facultés intellectuelles, soit à raison des circonstances mêmes dans lesquelles ont été accomplis les actes incriminés, soit à raison des antécédents personnels ou héréditaires du prévenu. «
Pour le ministre.
Le sous-secrétaire d'État
Henry Chéron.
Conformément à cette circulaire, si parfaite d'esprit et de termes, l'expertise psychiatrique fonctionne maintenant en justice militaire comme en justice civile, pratiquée par des médecins de l'armée spécialisés lorsqu'il en existe, comme à Paris et dans quelques grands centres, par des psychiatres ailleurs, parfois même par des médecins militaires et des psychiatres réunis.
Les médecins militaires ont donc besoin de posséder des notions sur les maladies mentales, et nous avons toujours demandé pour eux, avec bien d'autres, un stage psychiatrique consacré par un examen probatoire, comme cela a lieu en Allemagne et dans divers autres pays, où il existe même des asiles d'aliénés pour l'armée (Hugo Zuzak, C. int. ass. Vienne, 1908).
Nous verrons plus loin que, grâce encore à M. Henri Chéron, alors sous-secrétaire d'État à la Marine, celle-ci a été dotée, en décembre 1909, d'une organisation psychiatrique excellente et complète, et que le corps de santé des colonies vient également, grâce à M. le médecin inspecteur général Grall, de compléter la sienne.
En ce qui concerne l'armée métropolitaine, nous savons que, depuis juin 1905, sur l'initiative du directeur Vaillard, un stage obligatoire a été organisé à la clinique du professeur de psychiatrie de la Faculté de Lyon, à Bron, pour les élèves de l'Ecole de santé militaire et que le professeur Simonin et le professeur agrégé Chavigny complètent très utilement, au Val-de-Grâce, cet enseignement de la Faculté.
Restait à former des psychiatres-experts dans le corps de santé métropolitain, comme on en forme déjà dans le corps de santé de la marine et dans celui des colonies.
Cette organisation, préparée depuis longtemps, vient enfin de voir le jour sous forme d'une Instruction relative aux dispositions à prendre en vue d'écarter de Varm^e les malades atteints de troubles mentaux parue dans le Bulletin officiel de la Guerre du 21 avril 1943.
Sans entrer dans le détail, disons que cette Instruction vise successivenaent : 1*^ V instruction psychiatrique des méde*
EXPERTISE PSYCHIATRIQUE DANS L ARMEE IHl
cins militaires; 2" les médecins militaires spécialisés en psychiatrie; 3^ la répartition des médecins spécialisés en psychiatrie ; 4'^ V examen psychiatrique au conseil de revision; 5*^ à l'engagement volontaire ; 6^ à la visite d'incorporation; "/^ au cours du service ; 8*^ les expertises devant les Conseils de guerre.
3^ Expertises relatives à la sortie de l'armée. —
L'expertise psychiatrique peut intervenir chez les militaires au sujet de la sortie de l'armée dans des circonstances diverses, principalement dans le cas d' internement dans un asile d'aliénés et dans le cas de réforme.
La demande d'internement est faite, lorsqu'il s'agit de militaires, par le général commandant la subdivision, qui joint à cette demande : l^ un certificat de visite et de contre-visite concluant à la nécessité de la translation dans un établissement spécialement consacré au traitement des aliénés ; 2*5 un rapport du médecin traitant constatant l'état mental, les particularités de la maladie, la nécessité de faire traiter le malade dans un établissement spécial et de l'y tenir renfermé ; 3"^ l'état signalétique et des services du militaire, fourni par le corps, auquel il est demandé par le médecin chef de l'hôpital qui provoque l'évacuation de l'aliéné.
Le médecin militaire peut encore intervenir au point de vue mental dans les cas de fjiise en réforme ou de retraite. C'est à lui, en effet, qu'il appartient de spécifier si les blessures ou infirmités du sujet sont dépendantes ou indépendantes du service militaire, c'est-à-dire s'il a droit ou non à la réforme n^ 1, avec pension, ou à la retraite.
La classification, édictée par la décision ministérielle du 23 juillet 1887, des blessures ou infirmités ouvrant des droits à la pension, suivant les catégories fixées par les lois des 11 et 18 avril 1851, énonce, à la 4<^ classe, « V altération grave des fonctions cérébrales (abolition de la mémoire, de la parole, imbéciUité, démence, aliénation mentale, etc.), résultant de blessures de la tête, congestion, insolation, ménin go-encéphalite, fatigues du service, etc.. ».
On comprend combien un diagnostic causal de ce genre est difficile lorsqu'il s'agit de maladies qui, comme les psychoses^ reconnaissent le plus souvent une étiologie multiple.
Il est des cas, cependant, où l'origine professionnelle d'un trouble cérébral, chez des militaires, est très évident, lorsqu'il s'agit par exemple d'' insolation, de paludisme, de shock traumatique, etc.. Il en est d'autres où cette origine, sans être exclusive, a une part suffisante pour être mise en relief par le médecin, par exemple quand un surmenage excessif a précédé l'éclosion de la maladie mentale.
La question des relations du traumatisme et de la paralysie générale, au sujet de laquelle la jurisprudence tend à s'établir actuellement de\^nt les tribunaux civils, en France et à l'étranger, intéresse au plus haut point l'expertise psychiatrique dans l'armée. Je renvoie aux passages de ce volume qui lui sont consacrés (p. 884, 1154).
40 Principales formes d'affections mentales chez les militaires. — Ces affections varient suivant qu'il s'agit des officiers ou des soldats.
a. Affections mentales chez les officiers. — L'affection mentale la plus fréquente chez les officiers est de beaucoup la paralysie générale. Tous les auteurs, dans tous les pays, ont relevé le fait et nous l'avons rappelé plus haut à l'article Paralysie générale. Viennent ensuite les psychoses traumatiques, les psychoses alcooliques et les diverses vésanies : états maniaques, délires systématisés, états mélancoliques.
b. Affections mentales chez les soldats. — Chez le soldat, toutes les formes psychopathiques peuvent se rencontrer : alcoolisme, délires systématisés, états maniaques et mélancoliques, épilepsie, nostalgie, suicide épidémique, etc.. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, c'est la dégénérescence, avec ou sans délire, qui prédomine.
Mon distingué collègue et ami italien, Filippo Saporito,] médecin du manicômc civil et judiciaire d'Aversa, qui a publié, en 1903, un très remarquable ouvrage spécial : « Sulla delinquenza e sulla pazzia dei militari », avec une magistrale préface du pro-
fesseur Gaspare Virgilio, insiste à chaque page de cet ouvrage sur ce fait que la dégénérescence domine à peu près exclusivement dans les psychopathies des militaires. Sur 85 soldats aliénés observés par lui à l'asile, tous étaient des dégénérés, les uns sans délire, d'autres avec épilepsie, d'autres avec délire, quelques-uns enfin, bien rares (5 sur 85), ayant greffé de la simulation sur leur dégénérescence.
Saporito, qui a une expérience très grande des aliénés militaires, va jusqu'à dire qu'ils se ressemblent tellement les uns les autres que, qui en voit un, les voit tous, et qu'un spécialiste habitué peut facilement dire en parcourant un asile : « voici un militaire ».
Il trace, pour justifier ses vues, un tableau précis de cet état psychopathique typique des militaires et le résume ainsi :
« Les caractères essertiels de la folie des miUtaires sont : du côté étiologique et pathogénétic{ue, une intervention du facteur hérédité moindre que celle des facteurs de débilitation inhérents à la vie militaire et agissant par le mécanisme de Tauto-intoxication ; du côté symptom.atique, la prédominance presque exclusive des formes psychasthéniques, dégénéra tives avec syndromes de torpeur, d'automatisme, de confusion mentale, d'hébétude. »
Les états de dégénérescence mentale sont donc les plus fréquents chez les soldats. En 1903 et 1904, sur un total de 1.088 et 1.097 réformes opérées pour trouble mental dans l'armée française, on trouve 194 et 158 cas d'imbécillité (Pactet, R. P., 1906). Encore faut-il remarquer que beaucoup d'autres dégénérés, moins atteints ou moins apparents, ont été méconnus, sans compter ceux qui figurent sous des rubriques diverses, en particulier sous celles d'épilepsie et de neurasthénie.
La dégénérescence se présente, chez le soldat, à l'état simple ou compHqué. Simple, elle peut affecter tous les degrés, depuis le plus léger, celui des désharmonies psychiques, qui comprend les déséquilibrés, les originaux, les excentriques, jusqu'au plus profond, celui de l'imbécillité et de l'idiotie, en passant par le degré intermédiaire des dégénérés moyens ou dégénérés pro-
prement dits, où se trouvent les arriérés, les faibles d'esprit. Compliquée, eUe peut s'accompagner des manifestations uévropathiques ou psychopathiques les plus diverses : alcoolisme, épilepsie, hystérie, reurasthénie, obsessions, impulsions, démence précoce, etc.
Passer en revue et décrire successivement toutes ces complications serait ici un hors-d'œuvre inutile et un double emploi. Il me suffit de les signaler. J'appellerai simplement l'attention sur quelques points particuliers.
Le premier, c'est la fréquence, chez les soldats anormaux, de la fugue pathologique, aboutissant à l'absence illégale et à la désertion. On pourrait même presque dire que tout, en criminalité militaire, aboutit à la fugue.
Ainsi que je l'ai tait ressortir dans mon travail sur les fugues militaires au point de vue médico-légal (C, 1909), la fugue, chez le soldat, a été souvent précédée de fugues scolaires réitérées, incoercibles. Il y a là un fait important à rechercher et à signaler dans les expertises, car il prouve le caractère en quelque sorte inné et constitutionnel de la fugue et, à ce titre, il est de nature à impressionner les officiers -rapporteurs et les juges du Conseil de guerre.
La fugue militaire peut être unique. Le plus souvent elle se réitère, soit de façon intermittente, à intervalles plus ou moins éloignés, comme manifestation d'accès impulsifs à répétition et en général identiques les uns aux autres, soit chroniquement, de façon presque continue. Dans ce dernier cas, il s'agit de vagabondage plutôt que de fugue proprement dite.
Les fugues militaires peuvent relever d'états psychopathiques très divers. Le plus souvent, il s'agit de fugues impulsives de déséquilibrés, de dégénérés, simples ou en même temps | neurasthéniques, hystériques, épileptiques, alcooliques. Beaucoup plus rares sont les fugues délirantes ou hallucinatoires,j exception faite toutefois pour les fugues oniriques des délire éthyliques, avec automatisme ou panophobie. Une mention spéciale doit être réservée aux fugues de la démence précoi
11 est donc nécessaire, avant de livrer aux rigueurs des ré glements militaires tous ceux des hommes qui s'enfuient
d'examiner soigneusement chacun d'eux, de consulter son dossier psychologique, d'analyser les causes, les caractères, les circonstances de son escapade, le souvenir qu'il en peut garder, les précédents qu'elle a pu avoir, soit à l'armée, soit à Vécole. C'est seulement ainsi qu'on peut apprécier s'il s'agit d'une fuite voulue, accomphe en pleine responsabilité, ou d'un acte impulsif, relevant d'un des syndromes névropathiques ou psychopathiques que nous avons indiqués.
Un autre fait, qu'il faut connaître, c'est la fréquence chez le soldat de la démence précoce, surtout à base dégénérative et à forme hébéphrénique.
Nous n'avons pas à refaire ici la description de la démence précoce, post-confusionnelle ou dégénérative, mais nous insisterons sur ce point, qu'elle se présente d'habitude avec les allures de la simulation.
Les malades qui en sont atteints ont l'aspect sournois, en dessous, la marche bizarre, l'attitude étudiée, les gestes équivoques et maniérés ; leur langage est artificiel, leurs réponses absurdes ou en coq-à-l'âne (p. 141, 400) ; ilssourient ou éclatent de rire à tout propos ou sans propos, en vous regardant et presque à votre figure ; ils ort absolument l'air de jouer un rôle et de se moquer de vous. En présence de ce tableau, notamment s'il s'agit d'un militaire ou d'un inculpé, on est tout naturellement porté à songer à l'imposture ; cela est possible, mais souvent, il ne faut pas l'oublier, on a affaire à une démence précoce dégénérative qui n'a de suspect que ces dehors étranges et qui, au fond, est une des réalités psychopathiques les plus incontestables et les plus graves.
L'expert doit donc observer, réfléchir, attendre, avant de conclure et surtout de prononcer le mot de simulation.
Il faut qu'il sache bien qu'en matière d'aliénation mentale la simulation totale est rare, même dans le milieu mihtaire, et que, lorsqu'elle existe, elle n'est le plus souvent qu'un élément surajouté à un état psychopathique réel i voy. p. liOO),
Il faut qu'il sache enfin quô les états psychopathiques qui éveillent le plus l'idée de simulation, comme la dégénérescence
et la démence précoce, sont précisément les plus communs de ceux qu'on observe chez les soldats.
J'en aurai fini avec ces brèves considérations sur les principales formes d'affections mentales chez les soldats, lorsque j'aurai dit que le terme de cafard n'est qu'un mot d'argot militaire, qui ne correspond à aucune réalité psychiatrique et qu'il serait vain, par conséquent, comme paraissaient vouloir le tenter quelques travaux récents, d'y voir une véritable entité morbide, avec sa physionomie et ses symptômes particuliers. Ce que l'on appelle vulgairement « le cafard » correspond le plus souvent à des crises d'excitation plus ou moins impulsive, survenant chez des soldats déséquilibrés, dégénérés, sous l'influence du climat et surtout de l'alcool.
Ualcoolisme, en effet, plus répandu peut-être qu'on ne pense dans les troupes métropolitaines, sévit avec une réelle intensité chez les soldats d'Afrique, et, de façon plus générale, chez les marins et les coloniaux.
Telles sont, en substance, les principales considérations spéciales qui s'appliquent à l'expertise psychiatrique dans l'armée. Pour tout le reste, cette expertise se confond avec l'expertise psychiatrique ordinaire, dont les règles lui sont applicables.
Disons simplement un mot, pour clore ce paragraphe, des troubles psychiques chez les militaires non plus en temps de paix, mais en temps de guerre.
c. Affections mentales pendant les guerres. — Paul Jacoby, d'Orel, revenant sur cette question, a fait remarquer très justement, à propos de la guerre russo-japonaise, que les batailles modernes, terrestres et navales, par la soudaineté, l'étendue et l'horreur de leurs ravages, agissent de plus en plus à la façon des catastrophes cosmiques, des tremblements de terre, par exemple, qui déterminent de véritables épidémies de troubles psychiques. Comme dans les grands sinistres collectifs, en effet, on voit des soldats, éperdus, affolés, fuir automatiquement devant eux, égarés, inconscients, hallucinés parfois. ne sachant plus ce qu'ils font, en proie à ces « nouvelles form de maladies, apparentées aux névroses traumatiques et hysb riques d'origine industrielle » (Jacoby, A. A. C, 1904 ; Chaïki:-
EXPERTISE PSYCHIATRIQUE DANS L ARMEE lil7
viTCH, S. X. P. M., 1904 ; Ozéretskowsky, J. R. M. M., 1905 ; Serge Soukhanoff, J. R. M. M., 1905; J. N., 1906 ; Jacou- BOviTCH, J. R. X. P., 4, 5, 1907 ; C. I. A., Vienne, 1908; Rou- BiNoviTCH, c. 1909; Kay, J. of the R. A. M. Corp-,, 1912).
Cela étant, Jacoby observe avec raison que, tandis que l'assistance médicale est prévue et assurée pour les autres maladies et les accidents de la guerre, rien n'a été fait encore en ce qui concerne les troubles psychiques, de sorte que, dans une guerre où le théâtre des opérations se trouve plus ou moins éloigné, les malheureux soldats aliénés sont ou abandonnés à eux-mêmes, ou, ce qui est presque aussi fâcheux, convoyés sans soins à de grandes distances. Xotre collègue conclut à la nécessité d'une assistance psychiatrique pour les armées en campagne, consistant, par exemple, en hôpitaux improvisés dans des localités suffisamment éloignées de la base des opérations et du passage des troupes, et c'est ce que fit in^médiatement la Russie, au moment de la guerre russo-japonaise.
Voilà donc un premier pas fait dans la voie de l'assistance psychiatrique des arm.ées en campagne. Il faut espérer que la question n'en restera pas là et que l'exemple donné par la Russie sera suivi par toutes les nations, aujourd'hui surtout où les peuples européens sont exposés à des guerres très éloignées et très prolongées.
La solution adoptée par la Russie d'hôpitaux spéciaux pour délirants, improvisés à des distances suffisantes du champ des opérations, est certainement la meilleure. Au besoin même, des pavillons spéciaux, annexés aux hôpitaux de campagne ordinaires, suffiraient, à cordition d'en confier la direction médicale à des spécialistes. Les psycho-névroses ou psychoses par shock moral, celles qui prédominent dans les grands cataclysmes et les grandes batailles, sont en effet, dans la grande majorité des cas, essentiellement aiguës, transitoires et curables en quelques jours ; d'autre part, aucun traitement ne convient mieux aux psychoses aiguës, sous toutes les formes, que le traitement par l'alitement. On pourrait donc, je le répète, à défaut d'hôpitaux spéciaux, annexer des pavillons pour délirants aux hôpitaux de campagne ordinaires.
PRÉCIS KE PSYCHIATRIE, 5« éclit. 63
Ces pavillons serviraient en même temps aux délirants traumatiques et post-opératoires, plus nombreux évidemment dans les circonstances dont nous parlons.
C'est une organisation de ce genre qu'a récemment préconisée aussi, en la précisant et en la complétant au moyen des hôpitaux d'évacuation, le professeur Simonin, dans sa conférence à l'Association des médecins de la réserve et de la territoriale (1912).
5*^ Lexpertise psychiatrique dans la marine et aux colonies :
A consulter. — Reboll et Roussy, Difficultés de l'expertise mentale aux colonies (G., 1909). — Hesxard, La neuro-psychiatrie dans lamarine (A. M. N., 1910). — Régis, Précis de Psychiatrie, 3* et 4« édit., 190G et 1909. — G. Martin et Ri.ngexbach, Les troubles psychiques dans la maladie du sommeil (ouvrage couronné par l'Académie de Médecine (l'Encéphale, 1910). — Régis et Reboul. L'assistance des aliénés aux colonies (Rapport au Congrès de Tunis, 1912. Discussion. Vœux). — Chavigxv, Complications nerveuses et mentales du paludisme (Rapport au Congrès de Turin, 1912. Discussion). — Yoy. également Le Dantec, Précis des maladies exotiques, 3» édition. 1911, et Collection des Annales d'hygiène et de médecine coloniale et des Archives de médecine navale.
A. Marine. — Nous n'entrerons ici dans aucun développement au sujet de Vexpertise psychiatrique dans la marine, renvoyant, pour ce qu'elle peut comporter de particulier au point de vue de la fréquence des maladies mentales et des principales formes morbides qu'on y observe, à l'étude très détaillée et très complète de notre assistant le D' Hesnard, psychiatreexpert de la marine.
Nous nous bornerons à reproduire la circulaire de M. le soussecrétaire d'Etat Henry Ghéron du 23 décembre 1909. Cette circulaire marque une date très importante et en quelque sorte capitale dans l'histoire de l'organisation de la psychiatrie de la Marine.
Le Sous-Secrétaire d'Etat a la Marine, à Messieurs les Vice- Amiraux commandant en chef, Préfets maritimes ; Officiers généraux, supérieurs et autres commandant à la mer.