CABINET DU SOUS-SECRÉTAIRE D'ÉTAT
Paris, le 23 décembre 1909.
CIRCULAIRE RELATIVE A L'ORGANISATION DE SERVICES DE PSYCHIATRIE DANS LA MARINE
Les maladies mentales sont particulièrement fréquentes dans l'armée de mer. A toutes les psychopathies ordinaires viennent s'ajouter, en eflfet, celles si nombreuses et si délicates qui résultent des maladies tropicales, telles que l'insolation, le paludisme, etc., ou d'intoxications exotiques.
La nécessité apparaît donc de porter remède à cet état de choses.
Dans ce but. j'ai décidé qu'il sera créé une organisation psychiatrique destinée à pourvoir la Marine de médecins spécialistes experts qui écarteront du service de la Flotte les inscrits ou les engagés volontaires porteurs de tares mentales et en élimineront tous les malades aliénés. Los mesures suivantes sont organisées à cet effet.
1° Enseignement psychiatrique
a) Ecole du Service de santé de la Marine.
L'instruction psychiatrique avec stage de trois mois dans le service clinique spécial de la Faculté de Bordeaux, est obligatoire pour tous les élèves du service de santé de la Marine.
b) Ecole d'application du service de santé de la Marine à Toulon.
Cette instruction psychiatrique sera complétée par un enseignement clinique et pratique organisé à l'Ecole d'application de Toulon. Le médecin spécialiste expert détaché à l'hôpital de Toulon devra perfectionner les médecins stagiaires dans la pratique des examens mentaux et dans la rédaction des rapports.
Aux épreuves de sortie de l'Ecole d'application sera jointe la rédaction d'un rapport de médecine mentale.
Il sera tenu compte de ces modifications dans le projet de refonte de l'instruction pour la réorganisation de l'enseignement à l'Ecole d'application.
2° Formation de médecins spécialistes en psychiatrie
Il est créé dans le corps de santé de la Marine des fonctions de médecin spécialiste en neuro-psychiatrie. Ces spécialistes seront au
nombre de cinq, un pour chacun des hôpitaux principaux de la Marine (Cherbourg. Brest, Lorient, Rochefort. Sainte-Anne à Toulon).
Les officiers à partir du grade de médecin de l^" classe qui en feront la demande pourront tHre autorisés, après un examen probatoire portant principalement sur les maladies mentales, à obtenir un congé détudes ou de perfectionnement de six mois. Les médecins de 1" classe devront avoir accompli deux années d'embarquement ou deux années de service à terre dans un poste où le temps de service compte comme campagne.
Ils seront ensuite, sur la proposition du médecin inspecteur général, suivant les règles de Tancienneté, désignés pour diriger le service de neuro-psychiatrie d'un des hôpitaux maritimes. La durée des fonctions sera de cinq ans. T,ous les deux ans, ces officiers pourront obtenir un congé d'études de deux mois à solde entière pour suivre les cliniques des facultés ou les services de psychiatrie. C'est parmi les médecins experts que sera choisi sur titres par le Ministre et sur la présentation du médecin inspecteur général, le médecin chargé de cours à l'Ecole d'application des médecins stagiaires.
Toutes facilités seront données à ces médecins pour leur permettre l'accès des concours, des diplômes spéciaux, y compris l'agré-i gation de psychiatrie.
Pour permettre aux jeunes médecins qui se sont spécialisés dèsl'Ecole, dans l'étude des maladies mentales, de ne pas perdre lei contact avec cet enseignement, un des médecins de 2» classe eni service dans les hôpitaux pourra, sur sa demande et sur l'avis du] directeur, être attaché au service de neuro-psychiatrie.
3*^ RÙLE DES MÉDECLNS SPÉCIALISTES EN PSYCHIATRIE
a) Hôpitaux.
Dans chacun des hôpitaux principaux de la Marine sera constili
à partir du l" juillet 1910, un service de neuro-psychiatrie conipi
nant les malades en observation au point de vue de leur état mental et les malades atteints de maladies nerveuses. En raison du nombre restreint des médecins disponibles pour le service des hôpitaux et de la nécessité de ne pas multiplier les services spéciaux, à la salle de neuro-psychiairie sera annexée l'inslallation électrothérapique de l'hôpital.
Les malades qui paraîtraient devoir subir un traitemenent électrothérapique et qui, pour diverses raisons, continueraient à être soignés dans les services soit de chirurgie, soit de médecine, seront
dirigés aux heures fixées par le directeur de l'iiôpital sur le service de neuro-psychiatrie qui assurera leur traitement'.
Le médecin psychiatre, assisté dans la mesure du possible, d'un médecin de 2» classe, dirigera le service, pratiquera chaque fois qu'il y aura lieu l'examen mental des officiers et marins en vue de la réforme, de l'envoi dans les asiles, etc.
b) Examen des recrues.
Les administrateurs font connaître, dans la mesure du possible. aux commandants des Dépôts, les inscrits qui ont été l'objet de placements dans les établissements publics ou privés consacrés au traitement des alîections mentales.
Les médecins-majors des dépôts feront le nécessaire pour diriger les intéressés sur l'Iiôpital où ils seront examinés par le médecin psychiatre.
c) Examen des engagés.
L'attention des médecins est appelée sur la nécessité de n'engager que des hommes exempts de tares mentales.
lis devront donc, dans tous les cas, par un examen et un interrogatoire minutieux, s'etforcer de dépister, pour les écarter de la Marine, les individus présentant un état mental morbide.
d) Experts auprès des conseils de discipline, des conseUs de guerre et autres tribunaux de la Marine.
Le médecin psychiatre sera désigné comme expert pour examiner les hommes traduits devant les conseils de discipline, les conseils de guerre et les autres tribunaux de la Marine, toutes les fois que l'intégrité des facultés intellectuelles du délinquant inspirera des doutes à l'officier rapporteur ou au commissah^e du gouvernement soit à raison des circonstances dans lesquelles ont été accomplis les actes incriminés, soit à raison des antécédents personnels ou héréditaires de celui qui les a commis.
Dans les cas particulièrement difficiles, les experts psychiatres de la Marine pom^ront demander à être assistés par des spécialistes choisis parmi les aliénistes chargés de l'enseignement psychiatrique dans les facultés de médecine.
* Toutetois, au cas où la situation de l'efiectif des médecins le permettrait, le service d'électrothérapie pourrait être temporairement séparé du service de neuro-psychiatrie et confié à un médecin s'étant particulièrement spécialisé dans l'étude de l'électrothérapie.
e) Surveillance des prisons.
Les médecins de la Marine chargés du service des prisons signaleront au médecin psychiatre les détenus dont ils jugeront utile d'examiner l'état mental.
f) Examens probatoires.
Les examens probatoires seront passés dans les ports. Le jury sera composé du médecin général, directeur du service de santé du port où sert l'officier, et de deux officiers supérieurs du corps de santé pour la première formation. Ultérieurement, un des médecins psychiatres sera de droit membre du jury.
Les épreuves de ces examens consisteront en :
1° Une épreuve écrite sur un sujet de pathologie mentale;
2° Une épreuve de clinique sur un malade de neurologie et un malade de psychiatrie avec applications médico-légales (rapport médico-légal) et thérapeutiques (notamment électrothérapiques).
A partir du !«' janvier 1910, les médecins de la Marine sont autorisés à s'inscrire en vue de subir ces épreuves. Ils adresseront leurs demandes d'inscriptions au Service central de santé.
Pour permettre d'assurer le plus rapidement possible l'effet de la nouvelle organisation, les médecins de 2» classe ayant accompli au moins une année d'embarquement en campagne ou de service à terre hors de la métropole, pourront être autorisés, jusqu'à ce que le cadre des médecins psychiatres soit au complet, à subir les épreuves de l'examen en vue de l'obtention du congé d'études de six mois. Un des services de neuro-psychiatrie pourra leur être ensuite confié pour une période de deux années renouvelable sur Tavis du médecin inspecteur général.
Depuis la promulgation de cette circulaire, la Marine a nommé trois experts-psychiatres : un médecin principal, professeur de psychiatrie clinique et médico-légale à l'Ecole d'Application de médecine navale, à Toulon, pourvu d'un service spécial à l'hôpital Saint-Mandrier ; un médecin de première classe, assistant du professeur de Toulon ; un médecin de 2® classe, destiné, sans doute, à inaugurer le service de neuro-psychiatrie à l'hôpital maritime de Rochefort. Tous trois ont été nommés après d'excellentes épreuves et un stage d'é tudes de six mois à la Clinique psychiatrique de Bordeaux
B. Colonies. — Nous avons consacré, dans cette nouvell édition, un chapitre spécial aux principales psychoses exotiques
EXPERTISE PSYCHIATRIQUE DANS l' ARMÉE 1123
(p. 753). Nous n'avons donc pas à y revenir. Nous avons également exposé l'état de l'assistance des aliénés dans les colonies françaises et l'organisation qui s'impose à cet égard (p. 1026).
Nous dirons simplement un mot ici, de l'instruction psychiatrique des médecins coloniaux, militaires et civils, instruction d'une importance capitale en raison de la gravité des problèmes mentaux que ces médecins ont à résoudre seuls et sans aide, au loin.
Nous avons vu que l'instruction psychiatrique des médecins des troupes coloniales est déjà assurée au premier degré par la circulaire de M. le sous-secrétaire d'Etat Chérox, qui astreint les élèves de l'Ecole de santé de Bordeaux, futurs coloniaux aussi bien que futurs marins, à un stage psychiatrique de trois mois.
D'autre part, il existe, à l'école d'Application de médecine coloniale de Marseille, un enseignement spécial de psychiatrie parfaitement organisé, à peu près comme celui de Toulon pour les médecins stagiaires de la marine, c'est-à-dire à la fois théorique, clinique et médico-légal.
En outre des leçons faites par le professeur, les élèves font tour à tour un stage dans le service d'observation de médecine légale psychiatrique de l'hôpital militaire, où se trouvent les prévenus métropolitains et coloniaux, en cours d'expertise. Ils sont régulièrement conduits enfin par le professeur, à l'asile d'aUénés de Saint-Pierre, où les médecins en chef et particulièrement le D^ Journiac, leur présentent des aliénés répondant à toutes les formes morbides.
Ajoutons que depuis 1912, grâce à la haute initiative de M. le médecin-inspecteur général Grall, des congés d'études de six mois sont accordés à certains médecins-majors coloniaux, désireux de se perfectionner dans la connaissance des maladies mentales et de devenir, aux colonies, des experts spécialisés et que deux d'entre eux ont déjà accompli ce stage à la clinique psychiatrique de Bordeaux.
On le voit, l'instruction psychiatrique vient d'être presque simultanément organisée, et bien organisée, en France, pour
les médecins de l'armée métropolitaine, ceux de la marine et ceux des colonies. C'est là un réel progrès, qui ne tardera pas certainement à porter ses fruits.
En ce qui concerne les colonies, ce progrès va permetlrj une meilleure expertisB et une meilleure assistance des alié- j nés aux colonies ou provenant des colonies.
Reproduisons, à cet égard, une circulaire du 27 décembre^ 1912, inspirée par l'Inspection générale du service de santé e!: signée du minislr? des Colonies.
Le Ministre des Colonies, à Messieurs les Gouverneurs Généraux, Gouverneurs des Colonies et T Administrateur d^^ Iles Saint-Pierre et Miquelon (Ministère des Colonies. I; pection générale du Sar^ice de Santé).
Paris, le 27 décembre 1912.
CIRCULAIRE. AU SUJET DES RENSEIGNEMENTS MÉDICAUX CONCERNANT LES ALIENES RAPATRIÉS
Mon attention a été appelée sur l'insuffisance des renseignements •cliniques que présentent, en général, les feuilles d'évacuation concernant les malades rapatriés pour « troubles mentaux ». Le plus souvent, en effet, ces documents ne portent que cette dernière mention, peu susceptible d'éclairer les médecins traitants, en Franr-\ "sur le passé pathologique de cette calégorie de malades.
Il importerait donc, à Tavenir, d'indiquer sur ces feuilles les pr,.. oipaux symptômes observés dans la colonie avant l'hospitalisation, ainsi que les réactions et les manifestations délirantes qui ont pu se manifester pendant le séjour à rhôpital. Le billet d'évacua< ion pourrait, en conséquence, être libellé de la façon suivante : « Troubles
mentaux, caractérisés par » (hallucinations auditives ou visuelles,
idées délirantes de grandeur, de mysticisme, de persécution, confusion mentale, amnésie, état d'excitation, de dépression,' etc.). Le médecin convoyeur y ajouterait les observations qu'il aurait pu faire au cours de la traversée et le dossier du malade, ainsi com- ' piété, serait adressé, à l'arrivée, au médecin chef de l'hôpital mili- i taire du port de débarquement.
Il conviendrait également de préciser, toutes les fois qu'il est p' sibie, dans quelles conditions ont éclaté les troubles mentau.v, d» rechercher Tétiologie, sans oublier que le paludisme, la dysentei
chroniques et d'autres maladies tropicales peuvent déterminer chez certains sujets un fléchissement général de l'organisme et des états d'asthénie à prédominance psychique.
D'autre part, la délivrance de certificats d'origine, particulièrement aux militaires proches de leur retraite et susceptibles d'être présentés devant un conseil de réforme, me paraîtrait équitable, dans tous les cas où l'on pourrait établir que les troubles constatés sont la conséquence directe d'une maladie tropicale, ou simplement imputables à une déchéance progressive produite par l'inlluence débilitante d'un long séjour aux colonies.
Je vous prie de m'accuscr réception de cette cii'culaire que vous voudrez bien communiquer aux médecins placés sous vos ordres et rappeler à chaque voyage, au médecin convoyeur.
Signé : A. Lebrun.