B. — JUSTICE MILITAIRE
Lar..., soldat colonial {ireute-deux ans), engagé volontaire, treize ans de service. Maladies coloniales : paludisme et dysenterie chroniques. Pas d\ilcooUsme. Bon soldat pendant dix ans, puis désertions répétées, sans motif. Etat d'asthénie générale avec confusion, aboulie, autoinalis7)ir, conséquence de Vusure coloniale. Irresponsabilité. Réforme^.
Nous soussigné commis à l'efifet d'examiner le soldat
L.VR... iChailes-Eugène», du 3« régiment colonial, inculpé de désertion à l'intérieur, et de répondre aux questions suivantes :
1° Le soldat Lar... e^t-il responsable de ses actes et dans quelle mesure ?
2° Sa désertion peut-elle être mise sur le compte d'une impulsion irrésistible ?
Après avoir prêté serment, consulté diverses pièces du dossier et examiné l'inculpé à l'iiôpital militaire (section des détenus) où il se trouve actuellement en traitement, avons résumé dans le présent rapport le résultat de notre mission.
Lar... est né à Y..., le 12 juillet 1879. Il est donc âgé de trentedeux ans.
Son père, vivant, âgé de soixante-dix ans environ, charpentier de son métier, est bien portant, quoique un peu buveur.
Sa mère, âgée de soixante-cinq ans, est de bonne santé et pas nerveuse.
11 n'a qu'un frère âgé de trente-sept ans, marié, épicier aux environs de Paris et qui n'offre rien de particulier à signaler au point ile vue morbide.
* Voir E. Régis, La médecine légale du paludisme (Congrès de Tunis, 1912, et Le Caducée, 1912).
En ce qui le concerne, Lar... aurait eu de graves convulsions dans l'enfance, mais pas d'autres maladies jusqu'à son service militaire. Il n"a jamais bu que modérément.
Jl a fréquenté l'école primaire jusqu'à douze ans et demi et en est sorti avec le certificat d'études. Puis, il travailla avec son père comme ouvrier charpentier.
A dix-neuf ans, il s'engagea, pour quatre ans, au I*'' régiment d'infanterie coloniale en garnison à Cherbourg, par désir de se soustraire à la vie avec son père qui était difficile, autoritaire, dur et exigeant à l'excès pour le travail.
Peu après son incorporation, il fit partie du corps expéditionnaire de Chine et la campagne finie, fut envoyé en Cochinchine où il resta un an environ. C'est durant ce temps qu'il dut contracter la dysenterie, car le relevé de ses entrées dans les formations sanitaires porte que du mois de juin au mois de décembre 1901, il a été traité trois fois à Ihôpital pour cette maladie. Non guéri au moment de son embarquement, il aurait préS'-nté à bord de tels symptômes de fatigue qu'on crut devoir le débarquer à Colombo et le placer à l'hôpital international où il fut soigné pendant près de trois mois.
Au bout de ce temps, il rentra en France, en congé de convalescence de six mois; et, son congé expiré, revint au 1" colonial, à Cherbourg. Là, sa dysenterie l'oblige encore à faire plusieurs séjours à l'infirmerie et à l'hôpital.
En 1903, on l'envoie au Tonkin. Mais en cours de route, il redevient si malade de sa dysenterie, compliquée de congestion du foie, que force est de le débarquer à Suez, où il entre à l'hôpital français.
A sa sortie de l'hôpital, après un mois et demi de traitement, il exprime son désir de poursuivre jusqu'au Tonkin et non de revenir en France, comme on le lui propose, parce qu'il a entendu dire que les maladies du genre de la sienne guérissent mieux dans les pays où elles ont été contractées.
Son espoir est naturellement déçu et il fait coup sur coup deux séjours à l'hôpital de Quan-Ycn, dont le second, de près de trois mois, du 19 janvier au 9 avril 1904, pour accès palustre venu se gretfer sur sa dysenterie. Cet accès palustre avec, semble-t-il, accidents de bilieuse hématuriqui", dut être particulièrement grave. En tout cas, il semble s'être accompagné de confusion mentale avec délire hallucinatoire terrifiant et amnésie consécutive. Lar... sortit de là comme d'un rêve, très surpris de ce qui s'était passé et du lieu où il se trouvait, ayant simplement gardé le souvenir des horribles visions qui venaient de le hanter et qui s'étaient surtout manifestées à lui sous la forme animée, vivante et menaçante des dragons lanlastiques qui constituent l'ornement familier de ces pays d'extrème-Orient.
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C'est à ce moment, dit Lar... qu'il fut dressé un certificat d'origine de sa maladie. Mais on n'a pas, depuis, trouvé trace de ce certificat.
Rapatrié en France, Lar... fut, après son congé de convalescence, versé au 23» colonial à Paris. Là, il continua de traîner, tant et si bien que du mois de septembre 1904 au mois de mai 190ô, il dut faire trois entrées à l'infirmerie et deux entrées à l'hôpital du Valde-Gràce, dont la dernière de deu.x mois. Le médecin qui le soigna au Val-de-Gràce le U^ L..., lui aurait offert de le proposer pour la réforme, mais il préféra continuer son service et demanda simplement un changement de corps pour le Midi.
Il fut en effet envoyé au 24« colonial à i>erpignan. Le climat, plus doux, parut lui être assez favorable, car il ne fit qu'un séjour de neuf jours à l'infirmerie et un autre d un mois à l'hôpital, pour sa dysenterie, durant les dix-huit mois qu'il passa à Perpignan.
Après un congé de convalescence de trois mois, il est embarqué en 1907 pour le Sénégal, dans le bataillon de l'A. 0. F.. A Dakar d'abord, puis à Kayes, où il est détaché comme ouvrier sur la ligne de cbemin do fer de Konakry, il est de nouveau malade et soigné pour dysenterie, fièvre, en même temps que pour gale et peut-être aussi pour syphilis. Le relevé des entrées de Lar... dans les formations sanitaires ne porte qu'une entrée d'un jour à l'hôpital, pour gale, en février 1908 ; et cependant, il indique pour sa part, qu'il fut très sérieusement atteint au Sénégal, d'un nouvel accès palustre, précédé d'insolation, de perte de connaissance et accompagné de bilieuse hémalurique et de troubles psychiques, accès qui nécessita un séjour d'au moins deux mois à l'hôpital de Dakar. 11 est possible que Lar... se trompe et confonde de bonne foi — car il est sincère — tous ses souvenirs. Nous verrons plus tard, en effet, que sa mémoire est notablement diminuée, et ce n'est qu'en rectifiant ses renseignements, surtout erronés quant aux dates, par les pièces du dossier, que nous avons pu dresser à peu près exactement le bilan de sou passé pathologique.
Quoi qu'il en soit, Lar... est rapatrié et après un congé de convalescence, est affecté au 2^ colonial, à Brest.
Dès son arrivée, son état réclame des soins et il fait successivement trois courts séjours pour fièvre à l'infirmerie, puis à l'hôpital. Sa dernière sortie de l'hôpital est du 22 septembre 1908. Le 26 octobre suivant, cet homme, engagé volontaire pour quatre ans. puis rengagé, bon soldat depuis dix ans, qui tenait à rester dans l'armée et qui jamais n'avait songé à en sortir par la fuite, élait déclaré déserteur et, à partir de ce moment, malgré les condamnations subies, renouvelait à maintes reprises ses actes de désertion. C'est aujourd'hui la quatrième fois en deux ans à peine, qu'il est poursuivi, pom' ce même délit.
Un tel changement et de tels actes, chez Lar... paraissent de
prime abord inexplicables. Il nous faut donc examiner les circonstances et les caractères de ses désertions, pour tàcber d'en déterminer exactement, au point de vue psychologique, la nature et la portée. La première désertion de Lar... a eu lieu au mois d'octobre Jy08. Autant qu"il se rappelle, car ses souvenirs, nous l'avons dit, sont extrêmement confus, un soir, après la soupe, tout d'un coup, sans (ju'il ait pensé à cela auparavant et sans qu'il ait bu, l'idée lui vient (l'allt-T voir son frère à Montreuil. Sans résister, sans réfléchir, il obéit aussitôt à cette idée qui le commande et, sortant de la caserne grâce à sa permission de 11 heures de rengagé, il prend le pi-e- 111 ier train et arrive le lendemain matin chez son frère. Celui-ci. habitué à le voir venir au cours de ses congés de convalescence, nu lui demande même pas s'il est en permission régulière et Lar..., toujours en tenue militaire, passe quelques jours ainsi à vivre et à se promener tranquillement, n'ayant pas la conscience de sa situation. Puis, un jour, il revient à lui, se rend compte de cette situation et, sans rien dire à son frère, il se rend chez le commissaire d.police pour lui signaler le cas et le prier de le faire rapatrier sur son corps, ce quifut fait. Passé en conseil de guerre à Nantes, Lar... est condamné le 29 décembre 1908, à quatre-vingt-neuf jours <l prison avec sursis, et versé au 5« régiment d'infanterie à Gherbour- Moins de deux mois après, en février 1909, Lar... accomplit mu seconde fugue, exactement dans les mêmes conditions. Comme la première fois, pris d'une idée subite, il part un soir, prend le traii. débarque chez son frère, qui le croit en permission de vingt-quali heures et au bout de ce temps, le congédie avec un peu d'argent, sans l'accompagner jusqu'à la gare. Lar..., toujours en uniforme militaire, vague pendant deux jours et deux nuits dans le bois de Vincennes. Le troisième jour, il revient à lui, prend conscience de sa situation et se rend aussitôt à la gendarmerie, où il arrive, dit-il. juste vingt-cinq minutes après l'heui'e où commençait pour lui l'état de désertion.
Le 13 avril, il est condamné par le conseil de guerre de Rennes à trois mois de prison, qui, ajoutés aux trois mois-sursis du précédent jugement, lui constituent six mois de peine.
Ces six mois écoulés, Lar... passe au 0» colonial, a Brest. Peu après, il fait une nouvelle fugue et va chez son père qui lobUge à se déclarer à la gendarmerie au bout de vingt-quatre heures. Il évite ainsi une nouvelle désertion et est puni, pour absence illégal'' de soixante jours de prison.
Cinq à six jours à peine après sa sortie de prison, Lar... s'enfuit encore. Cette fois l'idée s'éveille en lui à la vue des nombreux voyageurs montant en wagon à la gare, où il se trouvait de planton. Il part et descend chez son frère, à Montreuil. Son frère ne veut pas le recevoir: il se borne à lui donner à manger et le renvoie, lui conseillant de rentrer au régiment.
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Mais la crise n'est pas finie. Aussi Lar... reprend-il le train pour s'en aller chez son père. En l'absence de ce dernier et après avoir vu sa mère, il se rend dans un pays voisin, chez ses oncles. Là il se met à travailler tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, comme si de rien n'était. Il vit ainsi pendant quelque temps puis après avoir revu sa mère, il va se remettre, en CôLe-d"Or, entre les mains des gendarmes.
Le 22 avril l'JlO, il est condamné par le conseil de guerre de Nantes à un an de prison. Il en sort, gracié du reste de sa peine, le 17 décembre 1910, ayant jusqu'au 20 décembre pour rejoindre son corps.
Il raconte, si ses souvenirs sont exacts, qu'il serait tout d'abord allé à Rochefort se présenter au régiment et se faire alïecter dans une compagnie; puis, que voulant proliter du délai ([ui lui restait pour aller voir son irère, il serait parti pour MuntreuiL
A Montreuil, il apprend que son irère a déménagé et habile la Villelte. Alors, il se rend a Paris, où il erre durant deu.t à trois jours. Bien que sa permission soit e.xpirée, il ne pense pas un seul instant à rentrer et, faute d'argent suftisant pour prendre le train, il part à pied pour V.. , marchant tout le jour, couchant au hasard, se nourrissant de ([uelques sous de pain et de fromage. 11 fait ainsi environ loO kilomètres et achève le reste du vovage en chemin de fer.
Chez lui,, il trouve sa mère, qui lui apprend que les gendarmes sont déjà venus le chercher et lui donne quebiue argent pour rentrer au corps. Au ll€u de cela, il va dans le Jura, chez son oncle, puis dans les environs de Grey et finit par rentrer à Y..., dans sa famille, où il est arrêté le 16 février 1911, sur la dénonciation de son père.
Ramené à Rochefort, il est de là transféré à Bordeaux, d'abord à la prison militaire, puis à^ l'hôpital, où il se trouve encore en traitement pour dysenterie chronique.
Le 18 mai, il passe en conseil de guerre et, sur la demande de son avocat, le conseil décide de le soumettre à un examen mental.
Telle est, d'après les renseignements que nous avons pu recueillir, l'histoire de Lar.... Cette histoire est un peu longue, mais Ifes détails que nous en avons rapporté nous ont paru nécessaires pour dégager l'état mental de l'inculpé et apprécier sa responsabilité.
L'examen objectif ne révèle chez Lar... que des malformations corporelles légères et peu nombreuses (aplatissement occipital, asymétrie faciale et palatine).
Pas de signes d'intoxication alcoolique. Pas de syphilis constatable.
Ce qui domine chez lui, au point de vue physique, c'est uneusuie
générale des plus manifestes. A trente-deux ans, Lar... a toutes les apparences d'un homme fatigué, affaibli, presque cachectisé. Il est amaigri, débilité, hors d'état d'accomplir un effort sans être las, avec transpiration des mains et sensation de jambes coupées. Son teint est terreux, ses dents sont presque entièrement tombées, ses muscles sont réduits de volume et flasques.
11 a de la céphalée, de la sensation de vide dans la tète, du vertige avec bruit dans les oreilles, l'obligeant parfois à s'appuyer pour nn pas tomber, enGn à certains moments, de l'insomnie. Son appareil respiratoire et son appareil circulatoire ne présentent rien de particulier. Il en est de même de sa sensibilité et de sa réflectivité.
Sa dysenterie existe toujours, avec des hauts et des bas. Tant qu'il est au régime, ses selles restent relativement peu abondantes, bien que toujours glaireuses. Mais dès qu'il fait une infraction à ce régime, le nombre des selles augmente considérablement pour atteindre le chiifre de vingt à vingt-cinq par jour. Parfois aussi elles s'accompagnent de coliques, de tranchées extrêmement douloureuses et deviennent sanguinolentes.
Au point de vue mental, les mêmes signes d'asthénie, c'est-àdire de faiblesse, d épuisement, se retrouvent chez Lar... Ces signes se traduisent surtout par une aprosexie (difficulté de flxer l'attention) et une dysmnésie (diminution de la mémoire) caractéristiques.
Lar... ne se rend pas lui-même un compte exact de cet état. 11 a constaté qu'il ne retient pas aisément ce qu'il lit, ce qu'on lui dit ou ce qu'il fait, qu'il se rappelle moins les événements de la veille que ceux d'il y a vingt ans, qu'il est obligé de chercher pour raconter^ sa vie, qu'il se trompe même parfois, mais c'est tout. Or, un examen méthodique de sa mémoire nous a montré qu'en réalité elle était assez profondément atteinte, que ses souvenirs étaient des plui confus et que ses connaissances scolaires avaient pour la plupai disparu. Une simple multiplication, qu'il se croyait sûr de biei faire, l'a beaucoup embarrassé; il s'est vite embrouillé, malgré se^ efforts, dans les retenues et a fini, fatigué, par y renoncer.
Celte faiblesse mentale s'accompagne chez lui, d'un certain degi dindiiférence émotive, de tristesse passive et, dans les moments d^ paroxysme de sa dysenterie, de découragement et de dégoût de vie. Lar... n'a pas actuellement d'idées délirantes ou d hallucinî lions. Les seuls phénomènes de ce genre qu'il ait éprouvés ne soi survenus qu'au cours de ses grands accès fébriles. Us ont consisté comme nous l'avons dit, en crises de délire hallucinatoire durai lesquelles il se croyait en Chine, voyait les dragons en poterie s'anfl rner et s'avancer vers lui, la gueule ouverte, se voyait entouré d{ serpents grouillant autour de son corps, se sentait tomber dans d( précipices ou immobilisé par quelque force inconnue, etc. A l'heur^ présente, il n'a plus que quelques rêves parmi lesquels dominer les scènes de famille et les scènes de voyage. Il est possible, comi
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cela evisle souvent on pareil cas, qu'il y ait une relation entre la nature de ces rêves et les tendances impulsives aux fugues avec retour chez les siens que manifeste Lar... et que nous devons caractériser maintenant en quelques mots, en terminant.
Une première constatation s'impose. C'est que Lar..., qui s'est engagé en 1900, puis rengagé en 1904, avec l'espoir d'arriver à une pension de rt-traite, s'est bien conduit jusqu'en 1908 et que en particulier il ne s'est jamais livré, avant cette date, à la moindre tentative de désertion. Puis, brusquement, en 1908, les choses changent: il fait une première désertion, bientôt suivie d'autres, et depuis ce moment, en dépit des condamnations qu'il a subies, il n'a cessé, aussitôt libre, de fuir son régiment.
Quelle est la raison de ce changement extraordinaire, quelle est la cause de ces fugues réitérées"/ On ne trouve rien dans la vie de Lar... qui ait pu lui inspirer le dégoût de la vie militaire et le désir de s'en affranchir, juste au moment où il a le plus d'intérêt à y rester. 11 ne ressemble pas, d'ailleurs, à un déserteur pour de bon. car il agit sans se cacher et c'est chaque fois, sauf la dernière, de lui-même qu'il revient.
Les fugues de Lar... apparaissent donc tout d'abord comme sans motif, c'est-à-dire comme pathologiques et c'est ce qu'a parfaitement compris et exprimé son commandant de compagnie en disant de lui, bien que le jugeant parfaitement lucide et responsable de ses actes, que c'était un « monomane de la désertion ».
Poussant plus loin l'analyse, nous voyons que l'état mental de Lar..., durant ses fugues, est manifestement troublé. L'idée le prend, tout d'un coup, d'aller voir sa famille ; il ne sait ni comment ni pourquoi, simplement peut-être parce que cette idée existait dans son subconscient de la veille comme dans celui de son sommeil. 11 part aussitôt, sans résister, sans réfléchir, dans une sorte d'aboulie confuse, automatique. Il est à ce moment, dit-il, et cette expression nous parait bien caractériser sa passivité absolue. « comme un gamin qu'on mènerait par le bras ». Il va, vient, voyage, se promène, travaille' ou reste inerte, dans une sorte de vague psychique où il ne perçoit les choses que de faron très imprécise et très lointaine, comme un rêveur. Puis, rapidement ou lentement, cette phase d'obscurcissement mental se dissipe; Lar... prend une conscience nette de ses actes, les sentiments normaux lui reviennent et il va spontanément ou sur l'avis des siens se déclarer à l'autorité, ne gardant de sa fugue, accomplie en un véritable état crépusculaire, qu'un souvenir incomplet et imparfait.
Une fugue de ce genre est, au premier chef une fugue as thénique, c'est-à-dire due à la dépression intellectuelle, faite surtout de torpeur cérébrale, d'aboulie et de dysmnésie, qui caractérise essentiellement les états d'asthénie à prédominance céréjDrale ou psych asthénie.
PHÉCIS DE P8TCHUTBIE, 5' édit. 66
Or, Lar... est, nous l'avons vu, dans un état d'asthénie profonde. physique et psychique, résultat final des graves maladies coloniales dont il a été atteint, en particulier de la dysenterie chronique qui ne cesse, depuis des années, de débiliter progressiven)ent son organisme.
La succession des phénomènes s'explique ainsi tout naturellement. Lar... était autrefois robuste et de bonne santé: tant qu'il est resté ainsi, il fut un bon soldat. Devenu malade, ses forces se sont peu à peu affaiblies et lorsque l'usure générale a atteint un certain degré, lorsque l'épuisement nerveux a été suffisant, il n'a plus été qu'un être sans force et sans volonté, incapable de résister aux moindres sollicitations impulsives, ou, pour employer ses propres expressions, qu'un « gamin qu'on mène par le bras ».
Lar... est un type de ces hommes sains et vigoureux, tombés dans une déchéance progressive par l'effet débilitant des maladies tropicales, que connaissent bien les médecins coloniaux et dont nous avons vu personnellement, maints autres exemples.
C'est un malade digne de pilié, actuellement présenté à la commission de réforme par le médecin principal de l'Hôpital militaire qui lui donne ses soins et certainement irresponsable de l'acte de désertion pour lequel il est poursuivi.
Bordeaux-, le 2 juillet 1911,
Lar... a été l'objet d'une ordonnance de non-lieu et réformé.
Bon... cavalier-dragon (19 ans) engagé volontaire. Vols et désertion. Simulation. Condamnation à 3 ans de prison .
Nous soussigné commis à l'elTet d'examiner Bou (Pierre)
du 15» régiment de dragons, inculpé de vols et désertion et de répondre aux questions suivantes:
1» Le soldat Bou... simule-t-il la folie ou est-il réellement atteint d'aliénation mentale ?
2° Dans les deux cas dans quelle mesure l'inculpé est-il responsable.de ses actes et en particulier de ceux qui lui sont reprochés?
Après avoir prêté serment, consulté le dossier et examiné l'inculpé au quartier des détenus de l'hôpital militaire de Bordeaux où il se trouve placé, avons résumé dans le présent rapport le résultat de notre mission.
Bou... est né le 5 décembre 1892. Il est donc âgé de dix-neuf ans. L'état dans lequel il s'est montré à nous, durant notre expertise
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médico-légale, ne nous a pas permis de converser avec lui et d'en obtenir des renseignements sur ses antécédents personnels.
Tout ce que nous savons à cet égard, par les diverses pièces du dossier, c'est que ses parents sont vivants, et qu'il a surtout travaillé, pour sa part, comme garçon boulanger, sans jamais avoir présenté de trouble mental. Disons cependant que le père a fait parvenir à M. le Médecin-chef de l'hôpital militaire trois attestations de personnes ayant dirigé ou fréquenté Bou..., où il est dit qu'il avait à certains moments les idées dérangées et complètement déséquilibrées.
Nous sommes mieux fixés sur les derniers temps de la vie de Bou...
Nous savons que le 17 janvier lUll, il pénétra dans la maison de son ancienne patronne et qu'il y commit un vol important d'argent et de bijoux.
Nous savons aussi qu'arrêté le lendemain, il ne larda pas à manifester du repentir de ce vol et à promettre de s'engager aussitôt que possible, du consentement de son père.
Le Tribunal, dans ces conditions, ne lui intligea que six mois de prison, avec sursis, en son audience correctionnelle du 14 février 1911.
Peu après Bou... s'engageait et il fut incorporé le 31 mars au loo dragons, à Libourne.
Moins de quatre mo s après, il volait la nuit au cantinier une trentaine de francs, plus divers objets.
Mis en cellule le 18 juillet sous prévention de Conseil de Guerre, il s'évade dans la nuit du 20 au 21 en brisant une petite porte en fer.
Le 22 juillet, il se présente sous un nom d'emprunt chez un boulanger de La Réole qui l'embauche.
Le 27, on constate qu'il a disparu, après avoir volé dans l'armoire de son patron une somme de six à sept cents francs.
Arrêté le 28 par la gendarmerie, il cherche d'abord à s'évader, puis il avoue deux autres vols qualifiés de montre et de vêtements, commis par escalade et avec efï'raction le 21 juillet dans deux communes voisines.
Mis à l'instruction, il ne fait aucune diffîcuUé pour répondre.- Dans son interrogatoire du 42 août, notamment, il donne au juge, avec une exactitude et une précision remarquables, les détails les plus circonstanciés sur son existence et sur ses divers délits, ne contestant que le chiffre de la somme volée, qu'il fixe au-dessous de la somme réelle, comme il Tavait fait pour son premier vol, intentionnellement sans doute.
A ce moment, et lorsque l'instruction du Parquet de La Réole était terminée, une question de compétence surgit et, par arrêt en date du 9 septembre 1911, la Chambre d'accusation de la Cour d'Appel remet Bou... à la justice militaire, motif pris de ce qu'au moment de ses vols, il n'était pas encore déserteur.
Conduit et écroué à ]a prison militaire de Bordeaux, il est interrogé le 22 septembre par M- le capitaine \arache, substitut du Rapporteur près le Conseil de Guerre.
A ce moment, Bou... apparaît transformé. Il ne cesse d'agiter la tète de droite à gauche et de gaucbe à droite. Aux: questions qui lui sont posées, il répond ; « Non, je ne reconnais rien », puis « je ne sais pas », sans cesser un instant son mouvement. Cependant, il signe le procès-verbal d'interrogatoire. La veille, il sétait violemment excité à la prison, en brisant ce qui se trouvait autour de lui et en lacérant ses effets.
C'est dans ces conditions qu'il fut transféré dans le quartier des détenus de l'hôpital militaire et que, son état ne s'améliorant pas et l'enquête de la gendarmerie réclamée par M. le Médecin en chef étant restée négative, son examen mental par voie d'expertise fut considéré comme nécessaire et décidé.
Nous avons vu Bou... pour la première fois, le 9 octobre 1911. Introduit par M. le Médecin principal Lebastard dans son cabinet, il s'avance de façon tout à fait bizarre. Sa tète, pendant qu'il marche, va d'un côté à l'autre, entraînant le cou et les épaules. On dirait, dans une certaine mesure, le balancement de l'ours.
Nous faisons asseoir Bou..., ce qu'il fait sans trop de difficulté, mais en continuant de mouvoir sa tète. Ses yeux, comme exorbités, fortement dirigés en bas. vont également d'un côté à l'autre en roulant leur blanc. Ils continuent ce nmuvement même quand l'oscillation de la tète diminue au minimum, en sorte que cela a l'air d'un nystagmus non pas brusque, rapide, convulsif, mais lent, étendu, forcé, pour ne pas dire voulu.
Impossible, dm^ant le temps de l'entrevue, d'obtenir que Bou... fixe un instant ses regards sur nous, à plus forte raison sur les nôtres, malgré toutes nos instances.
Nous essayons de l'interroger. Ainsi qu'il était à prévoir, ou il ne répond pas à nos questions, ou il y répond par son éternel : « Je ne sais pas ». Comment vous appelez-vous i — Quel âge avez-voua? — Où êtes-vous ici ? — Connaissez-vous ce Monsieur (le docteur Lebastard)? — A toutes les questions, Bou... répond, en roulant ses yeux : « Je ne sais pas ». Parfois cependant, il ajoute un autre mot, répétition de la demande. « Quel était votre métier »? — « Métier? Je ne sais pas. »
Bou... n'a ni catatonie, ni état cataleptoïde, ni négativisme. Il faut insister pour qu'il se lève, se mette en marche, comme auprès d'une personne qui veut .se faire prier, mais après, il exécute docilement ce.s actes. 11 tire volontiers la langue, si on le lui demande.
Ayant dès ce moment l'impression nette que Bou simule ou exa-
gère manifestement, nous le lui laissons entendre, en rengageant a changer d'attitude et à nous répondre à la prochaine visite. Il paît comme il est venu, en remuant la tète et en roulant les yeux.
Les renseignements qui nous sont communiqués par M. le médecin principal Lebastard nous apprennent que Bou... mange bien, même gloutonnement ; que, la nuit, il lui arrive de laisser échapper des mots ou des phrases quelconques, comme : « Je vais demain à Pauillac, en automobile » ; enfin, et autant qu'on puisse ajouter foi aux dires de son entourage, qu'il ne cesse à aucun moment, dans la journée, de remuer sa tète, même quand il est seul. 11 a vu son père l'autre jour et n'a pas eu l'air de ie reconnaître, continuant devant lui son mouvement habituel. Son père s'est retiré en pleurant.
En présence d'un tel état et dans le but d'amener, si possible, Bou... à la lassitude, à la fatigue, nous avons prié M- le médecin principal Lebastard de le garder un certain temps à l'hôpital, ce qui a élé fait. Mais à part quelques nuances, l'altitude et les manifestations de l'inculpé ne se sont pas modifiées jusqu'à ce jour.
Il a continué, depuis, de remuer et de balancer sa tète, quoique lie façon moins accentuée qu'au début. Il a continué également de montrer des yeux convulsés en bas. presque tout blancs, moins mobiles cependant. Enfin il ne répond pas davantage aux questions qui lui sont posées. Il n'articule même plus de phrases ou de mots, et si on lui parle ou si on le touche, il commence par laisser échapper, d'une voix mal articulée, une sorte d'onomatopée incompréhensible, comme : « Chai pas chai tain », suivie depuis quelque temps d'un grognement ou d'un grondement semblant annoncer de la colère. Pourtant, même alors, Bou... obéit, si l'on insiste, aux ordres simples qui lui sont donnés.
Il continue de manger et de dormir. D'après son entourage, son attitude ne varierait pas dans la journée. Il est manifeste cependant qu'elle s'accentue en la présence des médecins et à l'occasion de leur examen. Il s'est même produit une fois ces jours derniers, aussitôt après la visite de M. le médecin principal Lebastard. quelques actes plus extravagants.
L'état général de Bou... ne laisse rien à désirer. La circulation seule est un peu ralentie, le pouls est à 58 pulsations, les mains sont refroidies, moites et violacées. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il n'existe aucune raideur musculaire, aucun signe de catatonie ni de négativisme proprement dit.
Notre impression du début, en voyant Bou..., a été qu'il simulait la folie. C'est encore aujourd'hui notre opinion.
Cette opinion se base sur un ensemble de motifs dont les principaux sont les suivants.
Bien que les attestations fournies par le père, en contradiction formelle, d'ailleurs, avec les résultats de Tenquête de la gendarmerie, soient de nature à inspirer quelque doute sur le parfait équilibre d'esprit antérieur de Bou..., il est certain que jusqu'à ces derniers temps, il avait pu se placer chez divers patrons et gagner sa vie sans jamais avoir été arrêté par le fait de son état mental. Le déséquilibre de son esprit, invoqué aujourd'hui, ne l'a du reste pas été lors de sa première comparution en justice, où Bou... manifesta simplement du repentir, avec l'intention de s'engager. « A ma connaissance, dit le maire de P..., je n'ai jamais connu chez Bou, des désordres mentaux quelconques. Quand je lui ai signé son engagement, je lui ai tracé une ligne de conduite, lui faisant observer que venant d'être condamné à six mois de prison avec sursis, pour un vol d'argent et de bijoux assez important, il devait racheter sa peine. Il m'a dit qu'il voulait faire sa camère militaire et qu'il tiendrait compte de mes conseils. II m'a paru animé des meilleures intentions et tout disposé à faire un excellent soldat. »
Si maintenant nous envisageons les faits actuels, nous voyons, en premier lieu, que la far-on dont se sont manifestés les troubles psychiques chez Bou... est un peu insolite. C'est brusquement en effet, subitement, qu'ils ont éclaté, au lendemain du transfèrement de Bou... de la prison civile de la Réole à la prison militaire de Bordeaux, alors qu'il avait fait preuve jusque-là, à l'instruction, d'une parfaite intégrité desprit.
Non seulement ces troubles psychiques ont éclaté brusquement, mais ils ont débuté par des bris d'objets et lacérations d'eflfets, forme en quelque sorte traditionnelle des crises feintes de folie chez les militaires.
Enfin, il y a, dans la symptomatologie présentée par Bou.. , certaines particularités qui méritent d'être relevées. Son balancement de tête, l'exorbitis convulsé de ses yeux sont outres, excessifs, trop longtemps persistants ; son mutisme volontaire est également trop absolu et les mots qui lui servent de réponse à toutes les questions ressemblent trop, actuellement, à du charabia voulu. Le regard ne se fixe jamais ou seulement de façon tout à fait fugitive sur Tinterloculeur. L'état général, par contraste, reste excellent, l'appétit et le sommeil sont parfaits.
Il y a là, ainsi que dans la tendance à l'exagération des réactions morbides en présence des médecins, un ensemble de faits significatifs.
La seule psychose à laquelle on pourrait penser en présence de l'étal de Bou..., c'est la démence précoce. Elle est en eiïot fréquente à cet âge, surtout chez les militaires, et se traduit fréquemment par des symptômes bizarres, par des grimaces, des tics, etc., éveillant plus ou moins l'idée d'une simulation qui, dans ces cas, n'existe
RAPPORTS MEDICO-LEGAUX 1183
C'est donc une hypothèse à laquelle nous avons dû. songer et longuement rélléchir ici, d'autant plus que la démence pitcoce, à ses débuts, peut se compliquer d'un certain degré de simulation et que, d'autre part, la simulation, chez les déséquilibrés peut, à la rigueur, verser à la longue dans la démence précoce.
Aussi, n'affirmons-nous rien, à cet égard, d'une façon absolument certaine. Nous devons nous contenter de dire qu'il est très probable, à peu près sûr même, que Bou... simule la folie et n'est pas atteint de démence précoce, psychose qui, malgré certaines apparences, diffère de l'état psychopathique qu'il présente par un début moins ■brusque, une symptomatologie plus harmonique malgré sa variabilité, ainsi que par l'existence de signes tels que : catatonie, attitudes cataleptoïdes, négativisme, malpropreté, gâtisme, stupeur, hébétude, sourires et rires sans motif, etc.. qui ne se retrouvent pas ici.
Nous concluons donc à la simulation à peu près certaine de la folie <hez Bou...
M. le médecin principal Lebastard, en présence des manilestations, vraies ou fausses, de folie chez Bou... de leur persistance et de l'impossibilité de le conserver ainsi un temps indéfini dans le quartier des détenus de l'Hôpital militaire, est sur le point de le diriger sur l'asile d'aliénés de Cadillac, en signalant le fait très probable de sa simulation.
Il nous paraît indispensable en effet, que l'attention soit spécialement appelée, dans cet asile, sur la situation spéciale de Bou..., et sur la nécessité, en raison de cette situation, de le soumettre à une observation et à une surveillance des plus rigoureuses, afin de s'opposer à toute tentative d'évasion de sa part et de l'amener, si possible, à cesser toute simulation.
Bordeaux le 9 novembre Idll.
Bou..., transféré à la fin du mois de novembre 1911 à l'asile de Cadillac, s'y transforma presque aussitôt, physiquement et mentalement: ses tics, son mutisme disparurent et il se montra calme et lucide. Repris en février 1912 par la justice militaire et remis à l'instruction, il redevint bizarre et extravagant. Le conseil de guerre le condamna à trois ans de prison.