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HALLUCINATIONS

Un homine, dit Esquirol, qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre

à exciter cette sensation n'est à la portée de ses sens, est dans un état d'hallucination. Ball a abrégé cette définition en disant: r hallucination est une perception sans objet. Ainsi un individu qui entend des paroles alors que nul bruit n'a frappé son oreille, éprouve une hallucination. On dit aussi que l'hallucination est une idée projetée au dehors, une perception extériorisée. Les hallucinations se dénomment d'après la nature même de la sensation perçue, en sorte qu'il existe autant de genres d'hallucinations qu'il existe de sens : auditives, visuelles, gustatives, olfactives, tactiles. Toutefois, les sensations internes et les sensations motrices pouvant, elles aussi, devenir le point de départ de phénomènes hallucinatoires, nous admettrons avec Séglas, dont les travaux ont tant contribué à éclaircir la question, trois catégories d'hallucinations : ].^ les hallucinatioîïs sensorielles ; 2° les hallucinations cénesthésiques ; 3»^ les hallucinations motrices.

1 Hallucinations sensorielles. — Les hallucinations sensorielles peuvent affecter, comme nous venons de le voir : l'ouïe, la vue, l'odorat et le goût, le tact.

^.Hallucinations de l'ouïe. — U hallucination de V ouïe consiste essentiellement dans la perception de sons fictifs. Ces sons peuvent être confus et inarticulés ; mais il est rare qu'ils se maintiennent longtemps à cet état ; pour peu qu'elle dure, l'hallucination s'organise, devient articulée ou, pour employer l'expression habituelle des malades eux-mêmes, devient voix.

a. Degrés et variétés. — Séglas divise à ce point de vue les hallucinations de l'ouïe en trois variétés ou degrés : i° les hallucinations auditives élémentaires, consistant dans la perception de sons bruts indéfinis ; 2° les hallucinations auditives communes, lorsqu'il s'agit de bruits différenciés rapportés à des objets déterminés ; 3^ les hallucinations auditives verbales^ lorsque les malades entendent des mots représentant des idées. Cette division est applicable, dans son principe, à tous les genres d'hallucinations, où l'on trouve, suivant les cas, des sensations plus ou moins perfectionnées.

b» Caractères. — Les voix hallucinatoires peuvent être inconnues aux sujets, comme timbre et comme intonation ; mais il est très fréquent de les entendre dire qu'ils les reconnaissent et qu'elles appartiennent à leurs parents, à leurs amis, à telle ou telle personne qu'ils désignent. Elles peuvent également émaner de personnages imaginaires, de défunts, de Dieu, du diable, de la Vierge, des saints, etc. Les animaux et les objets eux-mêmes parlent quelquefois aux aliénés.

Les voix peuvent faire entendre aux malades des choses agréables. Le plus souvent, l'hallucination a un caractère pénible et consiste dans des injures, des reproches, des menaces. des accusations, etc. Beaucoup de délirants, les persécutés surtout, se plaignent qu'on répète tout haut leurs pensées, de préférence celles qu'ils désirent cacher, ainsi que les actes les plus secrets de leur existence. Ce phénomène, qui peut consister d'ailleurs soit en une hallucination auditive, soit en une hallucination motrice verbale, porte le nom d'écho de la pensée.

La direction des voix est très variable. Elles peuvent venir d'en haut ou d'en bas, d'un côté ou de l'autre, d'avant ou d'en arrière, enfin sortir du corps même de l'aliéné. Dans ce dernier cas, où elles ont une origine habituellement cénesthésique, elles finissent quelquefois par faire naître chez le malade la sensation et l'idée qu'il est double et donnent lieu ainsi à un véritable dédoublement de la personnaUté. La distance d'où elles proviennent est aussi très variable, et les hallucinés, qui ont s,Quvent parfaitement conscience de leur degré d'éloignement, Ifévaluent tantôt à un mètre à peine, tantôt au contraire à plusieurs centaines de kilomètres.

La perfection de ces voix est telle et la conviction qu'elles entraînent si irrésistible et si profonde que les hallucinés les plus éclairés, médecins et aliénistes eux-mêmes, ne songent pas un instant à les révoquer en doute et ont recours, pour expliquer leur existence, à toutes sortes d'interprétations absurdes et incroyables : par exemple à l'intervention de diverses forces, surtout de l'électricité, à l'action de tuyaux ^icoustiques, du téléphone, du phonographe, etc.

Il est cependant des individus qui reconnaissent le vrai caractère de leurs hallucinations sans verser, à leur sujet, dans le délire. Ce sont surtout ceux atteints d'hallucinations périphériques, unilatérales, hypnagogiques, toxiques. Il s'agit là d'hallucinations conscientes, mais non physiologiques, ainsi qu'on le dit parfois à tort ; l'hallucination est toujours un phénomène morbide et c'est seulement l'interprétation qu'on en fait qui peut être physiologique ou pathologique.

Le langage des voix est le plus ordinairement usuel, et les mots qu'elles expriment, des mots du vocabulaire courant. Pourtant, elles peuvent prononcer des paroles étrangères ou inconnues. On sait l'histoire de cet ahéné polyglotte, rapportée par EsQuiROL, chez qui les voix parlaient plusieurs langues, mais devenaient confuses lorsqu'elles s'exprimaient dans une langue que le malade connaissait à peine. Ball a observé un fait analogue. Enfin les voix peuvent fabriquer des mots, prononcer des néologismes qui, passant ensuite dans le langage du sujet, lui constituent peu à peu un vocabulaire à part. C'est là un signe de chronicité.

Les sons hallucinatoires sont habituellement entendus des deux côtés. Dans certains cas, ils ne le sont que d'une seule oreille, ou exclusivement, ou de façon très prédominante. Ce sont les hallucinations unilatérales, dans lesquelles il existe ordinairement une lésion unilatérale de l'organe du sens correspondant, périphérique (Régis, E. 1881) ou centrale (Voy. Magalhaës Lemos, E. 1911).

D'autres fois, l'hallucination est double, mais avec un caractère différent dans chaque oreille (Magnan), Le plus souvent alors l'une est réservée aux injures, à l'attaque, l'autre aux encouragements, à la défense (hallucinations bilatérales antagonistes de Se glas). Il peut même exister des hallucinations bilatérales homogènes dans lesquelles seule la tonalité de la voix n'est pas exactement la même des deux côtés (Maire t). C'est une sorte d'hallucination bitonale.

c. Hallucinations de Vouîe et otopathies. — La surdité n'empêche pas l'hallucination de l'ouïe. Elle semble au contraire la favoriser. Presque tous les aliénés sourds ou durs d'oreille

sont en effet hallucinés de l'ouïe, La même particularité s'observe en ce qui concerne les autres sens.

Les rapports des maladies de l'oreille avec les hallucinations de l'ouïe, signalés par un certain nombre d'auteurs (Régis, Séglas, Bjeljakoff, Bechterew, Jacques (Th. B. 1905), et plus récemment par Richard (E. 1910), mériteraient une étude spéciale et approfondie.

Lorsqu'on examine un grand nombre d'individus atteints de maladies de l'oreille, particuhèrement d'otite scléreuse avec bruits subjectifs, on constate entre eux, au point de vue psychique, des différences très grandes. Nous croyons qu'on peut, à cet égard, les classer en plusieurs groupes :

1° Les uns, ce sont les moins nombreux, n'ont pas d'hallucinations de l'ouïe et ne s'affectent en rien de leur état. Ils vivent tranquillement avec leur infirmité.

20 D'autres n'ont pas, non plus, d'hallucinations ; mais, prédisposés ou non à la névropathie, ils se désolent d'être devenus durs d'oreille et surtout d'être soumis, sans pouvoir y échapper, à l'énervant supplice de leurs bruits auriculaires. Dès lors, ou ils tombent dans l'inquiétude, la misanthropie, l'hypocondrie neurasthéniques, ou leur neurasthénie préalable localise en majeure partie sur l'oreille son anxieuse nosophobie. Les neurasthéniques avec artério-sclérose dont j'ai décrit le type, si caractéristique et si fréquent, et dont le plus bel exemple, peut-être, fut Jean-Jacques Rousseau, avec sa demi-surdité et ses bruits pulsatiles de l'oreille, appartiennent en assez grand nombre à cette catégorie.

30 Un troisième groupe est composé des individus chez qui les bruits subjectifs deviennent le point de départ d'hallucinations de l'ouïe. Ce sont ceux qui nous intéressent ici tout particuhèrement.

Ils nous paraissent comprendre trois catégories :

a) La première catégorie est formée de ceux chez qui les hallucinations, très intermittentes, se réduisent à des musiques, à des chœurs de chants, à des notes, à des appels, tellement nets que le sujet se retourne aussitôt malgré lui en émettant même parfois une réponse ; mais immédiatement il se

ressaisit, comprend que ^'. c'est son oreille qui lui fait cela o et sourit d'avoir été dupe durant un instant de la parole entendue.

Certains de ces malades se maintiennent à cette étape à'hallucinations conscientes sans jamais la franchir. D'autres arrivent à des étapes plus avancées.

;;) La seconde catégorie est celle des individus dont les hallucinations de l'ouïe prennent d'emblée, ou après une phase de conscience plus ou moins longue, le caractère inconscient. Mais les malades demeurent uniquement des hallucinés. Ils ne greffent aucun délire sur ces hallucinations qui restent généralement intermittentes, neutres, presque indifférentes, en tout cas sans grand retentissement, et au sujet desquelles ils admettent même la discussion.

y) Dans la dernière catégorie les malades, après avoir souvent passé par toutes les phases otopathiques antérieures : bruits subjectifs, hallucinations conscientes, hallucinations inconscientes, finissent par verser dans un déhre qui est manifestement la conséquence et la suite de leurs hallucinations et qui d'ordinaire revêt la forme du délire de persécution. Ce délire, essentiellement soumis tout d'abord aux hallucinations de l'ouïe et présentant de ce chef une physionomie clinique un peu spéciale, finit par s'organiser, s'étendre et suivre l'évolution commune de la vésanie. Ce sont les cas récemment décrits par Bechterew et dont j'ai moi-même observé plusieurs exemples typiques. Ce sont les cas aussi, avec ceux de la seconde catégorie, qu'on tend à décrire actuellement sous le nom de psychose hallucinatoire ou d'hallucinose et sur lesquels nous reviendrons plus loin.

Chez tous les individus dont nous parlons, et c'est là leur caractéristique essentielle, les hallucinations de l'ouïe sont étroitement liées à la maladie otique : unilatérales quand celleci est unilatérale, prédominantes dans une oreille si celle-ci l'est et du même côté, bilatérales quand celle-ci est bilatérale, variables enfin d'intensité suivant les variations de la maladie otique sous l'influence du traitement ou de toute autre cause. Ce n'est pas d'ailleurs seulement avec la lésion elle-même que les hallucinations ont, dans ces cas, des relations évidentes,

c'est aussi avec les bruits subjectifs qu'elle détermine. Tantôt, ces bruits diminuent et disparaissent pour faire place aux voix hallucinatoires, par lesquelles ils semblent graduellement se continuer ; d'autres fois, ils persistent, mais alternent avec ces voix, cessant momentanément lorsqu'elles ont lieu ; parfois enfin, mais le fait est plus rare, les bruits subjectifs peuvent se faire entendre au milieu des voix, affaiblis, sans changement ou même renforcés.

d. Evolution. — Il est des cas, en dehors de ceux que nous venons de signaler, où l'hallucination auditive suit une évolution progressive et parcourt successivement les trois étapes ou degrés indiqués plus haut. Après voir entendu de simples sons indistincts, le malade entend des mots définis, puis, des voix très nettes. Ce fait est loin cependant d'être la règle et il est beaucoup de sujets chez qui l'hallucination se manifeste complète dès le début.

e. Réactions. — L'halluciné de l'ouïe réagit de plusieurs façons vis-à-vis de ses voix. Tantôt il les perçoit sans rien manifester ; tantôt il cherche à s'y soustraire par des moyens de défense divers, souvent des plus curieux ; tantôt enfin il y répond et entretient avec elles un dialogue, à voix basse ou même à haute voix, comme avec un interlocuteur réel.

f. Diagnostic. — Lorsque les malades conversent avec leurs voix, il est facile de constater qu'ils ont des hallucinations de l'ouïe. Ce diagnostic n'est pas toujours aussi aisé dans les autres cas. Les hallucinés actifs de l'ouïe, cependant, ont souvent une physionomie spéciale qui permet, avec une certaine habitude, de les reconnaître. Le signe caractéristique est l'aspect de leurs yeux, grands ouverts, fixes et brillants, regardant sans voir, avec une position, une attitude, une expression de visage qui sont celles d'un homme qui écoute (voir fig. 46, p. 463).

g. Fréquence. — L'hallucination de l'ouïe est la plus fréquente des hallucinations, surtout dans les vésanies. Elle est, pour ainsi dire, le symptôme caractéristique de la folie systématisée progressive. Elle coexiste souvent avec d'autres hallucinations.

Généralement rhallucination de l'ouïe est secondaire au délire et ne le précède pas. Dans certains cas cependant, elle est primitive et le délire semble se greffer sur elle. Il en est ainsi pour les autres hallucinations.

B. Hallucinations de la vue. — U hallucination de la vue consiste dans la perception objective d'images visuelles irréelles.

a. Division. — Comme dans l'hallucination de l'ouïe; on peut distinguer : des hallucinations visuelles élémentaires (couleurs, flammes, ombres vagues, etc.) ; des hallucinations visuelles différenciées (objets, animaux, fantômes, etc.) ; des hallucinations visuelles verbales (écrits).

b. Caractères. — Les hallucinations de la vue peuvent être agréables, ce qui est rare (visions des extatiques), ou pénibles, ce qui est beaucoup plus fréquent. Dans certaines psychoses névropathiques et surtout toxiques, elles affectent même un caractère terrifiant pathognomonique.

Les hallucinations de la vue varient suivant que les images perçues sont nettes ou confuses, grandes ou petites, lumineuses ou obscures, colorées ou non colorées, uniques ou multiples, mobiles ou fixes.

Elles varient aussi suivant qu'elles se produisent le jour ou, ce qui est plus fréquent, la nuit, les yeux ouverts ou les yeux fermés, suivant que le sujet peut ou non les provoquer à volonté.

Elles peuvent être unilatérales, comme les hallucinations de l'ouïe, et même hémiopiques, c'est-à-dire restreintes à une moitié du champ visuel.

Les hallucinations de la vue nocturnes, animées, mobiles et changeantes, celles que j'appelle hallucinations cinématographiques, appartiennent surtout au délire hystérique, au délire alcoolique et, de façon générale, aux psychoses d'intoxication.

Dans certains cas, les images visuelles hallucinatoires peuvent être influencées par l'interposition soit d'un écran qui les supprime, soit d'un prisme qui les renverse, soit d'un miroir qui les reflète, soit par Vocclusion des paupières, leur réouverture ou la pression d'un des deux globes oculaires qui les fait disparaître, réapparaître ou les dédouble.

90 SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE DES l'.SYCIIOSES

Les hallucinations de la vue existent souvent chez les délirants aveugles.

Les hallucinations de la vue sont moins fréquentes, d'une façon générale, que les hallucinations de l'ouïe, particuhèrement dans les vésanies pures. Elles le sont en revanche bien davantage dans les psychoses névropathiques et toxiques, où elles dominent la scène.

Elles sont d'un pronostic moins grave que les hallucinations de l'ouïe et, comme elles, peuvent coexister avec d'autres genres d'hallucinations.

C. Hallucinations de l'odorat et du goût. — Les hallucinations de V odorat et du goût sont, de toutes, les plus rares. Ce sont aussi les moins nettes et les moins perfectionnées.

Elles consistent en odeurs et saveurs, rarement agréables, presque toujours pénibles, d'arsenic, de cuivre, de soufre, d'ammoniaque, d'œufs pourris, de brûlé, de fumée, de cadavre, etc.

Ces sensations morbides diffèrent, suivant qu'elles paraissent au malade venir de Vextérieur ou de son propre intérieur. Daas le premier cas, il rapporte les odeurs à la malveillance d'autrui, au passage du démon, les saveurs à des substances nuisibles ou toxiques introduites dans ses ahments ou ses boissons (délire de persécution, délire mystique). Dans le second cas, il attribue les mauvaises odeurs qu'il sent et le mauvais goût qu'il éprouve à des maladies, à la pourriture de son corps, etc. (psychoses mélancohques). •

Les hallucinés du goût et de l'odorat réagissent souvent dans le sens de leurs hallucinations. Ceux qui éprouvent des saveurs mauvaises refusent de manger, de crainte d'être empoisonnés (délire de persécution), ou parce que l'état de leur corps ne le leur permet pas (déhre hypocondriaque) ; ceux qui éprouvent des odeurs mauvaises se bouchent le nez ou, s'ils croient dégager eux-mêmes ces odeurs, s'écartent des autres, pour ne pas les incommoder.

Les hallucinations du goût et de l'odorat s'observent surtout, on le voit, dans les psychoses systématisées et dans les psychoses hypocondriaques .

TllOUDLES DKS PERCEPTIONS 91

Elles coexistent fréquemment avec des troubles gastro- intestinaux : état saburral, dyspepsie, constipation, etc., en un mot avec de V auto-intoxication des voies digestives. C'est pourquoi il est difficile et parfois même impossible de les séparer nettement des illusions internes et des interprétations délirantes cènes thésiques.

D. Hallucinations du toucher. — Les hallucinations du toucher ou du tact ont été jusqu'ici confondues, ou à peu près, sous le nom à' hallucinations de la sensibilité générale, avec les hallucinations cénesthésiques et les hallucinations motrices. C'est qu'il n'est pas toujours facile, il s'en faut, de distinguer les fausses sensations du sens du tact ou de la snrface cutanée, des fausses sensations internes, motrices ou viscérales. Comme Séglas, nous les isolerons cependant ici des deux autres.

Les hallucinations du sens du toucher, du toucher actif, s^nt relativement rares dans les psychoses. Elles peuvent s'y observer cependant, par exemple dans les cas où les malades sentent le corps d'un individu à côté d'eux, croient toucher objectivement des organes génitaux, des objets, des animaux (délire mystique, délire toxique).

Beaucoup moins rares sont les hallucinations du toucher passif. Elles se traduisent par la sensation sur la surface cutanée ou sous le tégument externe, de fourmillement, de frôlement, de pincement, de frottement, de piqûre, d'arrachement, de choc, de froid, de chaleur, de brûlure, de mouvement, de glissement, de reptation, etc., etc. Ces sensations sont rapportées, suivant les cas, à des contacts manuels, à des soufïlements, à des électrisations, à des araignées, à des poux, à des vers, etc., etc. On les trouve tout particulièrement dans les délires toxiques, dans les délires mystiques, dans les délires de persécution.

Les hallucinations du tact peuvent être élémentaires ou nettement différenciées. Elles peuvent être unilatérales et, dans ce cas, correspondent généralement à des altérations particulières, l'hémiplégie, l'hémianesthésie ou l'hémihyperesthésie. Au reste, même bilatérales, elles sont parfois en rapport avec des modi-

92 ï>VMPT0MArOL0GIE GENERALE DES PSYCHOSES

fications de la sensibilité cutanée, et par suite sont susceptibles d'être confondues avec les illusions tactiles.

2'-' Hallucinations cénesthésiques. — Les hallucinations cénesthésiques sont celles de la sensibilité interne, dont nous avons déjà parlé (p. 68).

a. Caractères. — Ces hallucinations, jusqu'ici peu étudiées et confondues d'une part avec les hallucinations tactiles, de l'autre avec les illusions et interprétations organiques, méritent en réalité une place propre, non seulement en raison de leurs caractères spéciaux, mais aussi et surtout en raison de leurs conséquences psychiques.

Séglas fait en effet remarquer avec beaucoup de raison que ce sont principalement les hallucinations cénesthésiques qui donnent lieu aux altérations de la personnalité dans les psychoses (dédoublement, transformation), ce qui ne saurait surprendre, la constitution de la personnalité ayant son fondement normal dans les sensations de la cénesthésie.

Les hallucinations cénesthésiques sont générales ou partielles, suivant qu'elles intéressent la totalité ou une région du corps. Elles sont aussi soit élémentaires, soit plus ou moins nettes et différenciées. Elles se manifestent par les sensations les plus diverses : douleurs, brûlures, commotions, changements de place, de forme, de fonctionnement, obstruction, lacération, destruction d'organes ; inexistence d'un viscère ou de plusieurs ; présence de corps étrangers, d'animaux, d'enfants, d'individus humains ou surnaturels dans le corps ; état de mort, transformation en matière inanimée : verre, bois, pierre, etc., ou en être vivant quelconque. Ces hallucinations s'observent plus particulièrement dans les délires systématisés et dans les délires hypocondriaques. Ce sont elles, notamment, qui forment l'élément constitutif principal du délire de négation et du délire métabolique ou de transformation de la personnalité, dont nous avons parlé plus haut.

b. Hallucinations génitales. — Parmi les hallucinations cénesthésiques, une mention spéciale doit être réservée aux hallucinations génitales ou du sens génésique dont mon élève

Bellamy (Th. B. 1900) a fait une bonne étude sémiologique. Ces hallucinations peuvent être extra- génitales, c'est-à-dire se manifester par l'intermédiaire d'un sens étranger, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, ou bien génitales proprement dites et affecter directement les organes de la génération. Bien que les premières jouent un rôle important dans les psychoses, notamment dans l'hystérie, l'alcoolisme, les délires systématisés, nous n'avons à parler ici que des dernières.

Celles-ci présentent une infinité de formes et font éprouver aux malades les sensations les plus variées : depuis la sensation la plus légère de contact jusqu'aux voluptés et aux douleurs qui peuvent accompagner les actes sexuels normaux ou anormaux, l'état de grossesse, la parturition. On les rencontre surtout dans les délires hystériques, mystiques, toxiques, sous forme de sensations oniriques, voluptueuses ou douloureuses, et aussi dans les délires systématisés, où elles constituent un mode de persécution spécial contre lequel les malades emploient des moyens de défense caractéristiques.

c. Hallucinations autosco piques. — On peut aussi ranger parmi les hallucinations cénesthésiques les hallucinations autoscopiques, bien étudiées récemment par Sollier, Bain, etc. Ces hallucinations autoscopiques ont été, comme on sait, distinguées en internes et externes, suivant que le sujet se voit lui-même pour ainsi dire au dedans de son corps, au point d'en préciser les détails anatomiques ou pathologiques, ou qu'il aperçoit sa propre image au dehors, extériorisée comme en un miroir.

Ces phénomènes, très intéressants et constatés surtout jusqu'ici chez les hystériques, ont besoin d'être étudiés encore avant d'être acceptés et classés d'une façon définitive.

Pailhas (E., 1908) en a observé quelques cas sous forme d'hallucinations autoscopiques externes, dans des états d'anémie profonde d'origine hémorragique et dyscrasique.

3' Hallucinations motrices. — Les hallucinations motrices dont la connaissance est due pour la majeure part à Séglas, auquel nous empruntons ces quelques considérations,

consistent dans la perception de mouvements imaginaires du corps, partiels ou généraux. « Une hallucination de ce genre, observée souvent dans les rêves, est celle de tomber dans un précipice ou de voler. On en rencontre d'analogues dans certaines intoxications, le hachischisme, par exemple ; chez les persécutés qui se plaignent d'être bousculés, secoués dans leur lit, chez certains mélancoliques, chez les délirants à idées de possession, comme les démoniaques d'autrefois, les sorciers qui affirmaient s'être rendus au sabbat en traversant l'espace sur un manche à balai. Dans la même catégorie rentrent aussi les sensations décrites par Weir-Mitchell, Pitres, etc., chez les amputés « qui ont la sensation d'accomplir un mouvement dans les parties enlevées et peuvent décrire ce mouvement et la position qu'ils se figurent donner aux organes absents • (Séglas).

On peut distinguer avec Séglas, dans les hallucinations motrices : 1° des hallucinations motrices élémentaires, correspondant à des mouvements indéterminés ; 2^ des hallucinations motrices différenciées (préhension, saut, marche) ; 3° des hallucinations motrices verbales, orales ou graphiques, caractérisées non plus par les images visuelles mais par les images motrices du langage parlé ou écrit. Un mot seulement de ces dernières.

a. Hallucinations motrices verbales orales. — Baillarger avait déjà observé que certains aliénés percevaient des paroles sans le secours d'aucun sens, ce qu'ils exphquaient en disant qu'on leur parlait d'âme à âme, de pensée à pensée ou dans l'intérieur du corps. Il désigna et décrivit ces hallucinations sous le nom di' hallucinations psychiques.

Aujourd'hui on distingue dans les hallucinations psychiques 'fausses hallucinations (Michéa), hallucinations aperceptives (Kahlbaum)^, plusieurs catégories de faits : 1° les pseudohallucinations de Hagen, qui sont de simples erreurs de rêverie ou d'imagination n'ayant de l'hallucination que l'apparence et les pseudo-hallucinations de KANDiNSKY,qui consistent en des représentations mentales vives, animées, sensorielles, se rapprochant davantage de l'hallucination vraie, mais sans

TROUBLES DES PERCEPTIONS Oo

on avoir le caractère pathognomonique d'extériorité et que l'on rencontre soit à l'état d'image limitée, circonscrite, comme dans les obsessions, soit à l'état d'un rapide et vaste tableau d'ensemble qui semble se dérouler à la vue, comme chez les noyés, les mourants (hallucinations panoramiques de Féré) ; 2'^ les hallucinations motrices verbales de Séglas.

Les hallucinations motrices verbales, que Séglas a détachées du groupe des hallucinations psychiques, ont été ainsi désignées par lui pour marquer la part prépondérante que prend dans leur production l'élément moteur verbal.

Cet élément moteur se révèle à la fois par l'attitude des malades qui n'ont plus l'air de personnes qui écoutent, mais de personnes qui parlent leur pensée ; par les mouvements d'articulation qu'ils perçoivent en eux, mouvements parfois visibles pour l'observateur et qui peuvent aller jusqu'à la parole distincte ; par l'arrêt enfin de ces hallucinations lorsqu'ils parlent eux-mêmes ou lisent à haute voix, et inversement (ce qui s'exphque par la remarque de Stricker qu'on ne peut penser en même temps à deux images verbales motrices différentes).

Séglas établit trois degrés dans l'hallucination verbale motrice : 1° V hallucination verbale kinesthétique simple, celle où le malade n'a que la sensation de mots prononcés sans mouvements d'articulation perceptibles ; 2^ V hallucination verbale motrice proprement dite, qui s'accompagne de mouvements d'articulation perceptibles, suivant leur intensité, soit pour le malade seul, soit aussi pour l'observateur ; 3'^ Y hallucination verbale impulsive ou impulsion verbale, dans laquelle les mots sont nettement articulés.

Les hallucinations verbales motrices peuvent être, comme les autres hallucinations, conscientes, et le sujet se rend compte alors qu'il s'agit d'un phénomène pathologique. Le plus souvent elles sont inconscientes, et il a recours pour les expHquer à toutes sortes d'interprétations.

Dans certains cas, les paroles perçues paraissent provenir de V extérieur, de personnes étrangères. Cela a lieu notamment, comme l'a montré mon élève Prouvost (Th. B. 1896), dans la

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forme de délire prophétique où le sujet s'incorpore à son inspirateur. (Voir p. 940.)

Dans d'autres cas, les paroles perçues paraissent émaner de l'individu lui-même qui, le plus souvent, sent sa pensée se formuler verbalement en lui et malgré lui, au fur à mesure qu'elle se produit (fuite de la pensée de Pieraccini). Gela l'amène à croire ou qu'il répète involontairement sa pensée ou qu'on la répète en lui, parce qu'il est devenu <( homme phonographe », qu'il a un phonographe ou un téléphone dans le corps, etc.

La partie du corps dans laquelle le sujet localise ses hallucinations motrices orales est variable. Le plus souvent, c'est dans les organes mêmes de l'articulation, lèvres, langue, bouche, gorge, larynx. Ce peut être ailleurs, cependant, par exemple dans le cerveau, dans l'épigastre (voix épigastriques), dans l'abdomen (voix abdominales).

Les hallucinations verbales motrices peuvent, ainsi que nous le verrons plus loin, se combiner ou s'associer à d'autres.

Les hallucinations psychiques comprennent encore d'autres phénomènes, notamment les représentations automatiques aperceptives et exogènes ou plus brièvement les auto représentations aperceptives, récemme it décrites par G. Petit (Th. B. 1912). [h. Hallucinations motrices verbales graphiques. — Les hallucinations verbales graphiques sont de tous points semblables aux hallucinations verbales orales, à cette différence près que l'élément moteur est ici celui des représentations des mouvements de l'écriture.

Elles comprennent aussi trois degrés : 1° V hallucination kinesthétique graphique simple, celle oîi le malade a la perception exacte des mots à l'aide des représentations des mouvements adaptés de l'écriture ; 2° V hallucination motrice graphique proprement dite, celle où il a en même temps la sensation que sa main exécute les mouvements nécessaires à l'écriture ; 3*^ V hallucination graphique impulsive ou impulsion graphique, dans laquelle il se sent même poussé à écrire malgré lui.

Comme pour l'hallucination orale, le sujet peut s'imaginer que c'est lui-même qui écrit malgré lui ou un autre personnage qui écrit par sa main. C'est le cas chez certains délirants mys-

tiques, dans le somnambulisme et chez beaucoup de médiums. 11 peut arriver que Tindividu n'ait même pas conscience qu'il écrit, d'où le phénomène appelé écriture automatique ou inconsciente.

Il en était ainsi chez un malade atteint de folie religieuse systématisée avec hallucinations verbales motrices, orales et graphiques, dont j'ai publié l'observation et qui se sentait parler et écrire sous l'influence du Saint-Esprit. « A certains moments, mue par une force supérieure, sa main prenait inconsciemment un crayon, un caillou, et se mettait spontanément à tracer des caractères écrits auxquels il demeurait si étranger qu'il n'en prenait connaissance qu'en les relisant. » (Voir p. 468.)

Les hallucinations graphiques sont rarement isolées. Le plus ordinairement elles se combinent ou s'associent à d'autres.

4" Combinaisons et associations hallucinatoires. — a. Hallucinations combinées. — Séglas désigne sous le nom à' hallucinations combinées, des hallucinations soit de même espèce, soit d'espèce différente, mais concernant an même moment le même objet. Ainsi un ahéné voit une personne et en même temps l'entend lui parler ou la sent le toucher, il y a là réunion de sensations hallucinatoires diverses se combinant les unes aux autres.

Tous les genres d'hallucinations peuvent se combiner entre eux. La combinaison la plus fréquente est celle des hallucinations motrices avec les autres.

Les hallucinations motrices orales font souvent corps avec les hallucinations auditives. Les malades entendent alors les paroles qu'ils sentent s'articuler en eux. Ce sont là les hallucinations mixtes ou sensorio-motrices de Séglas, dans lesquelles il distingue celles qui n'arrivent pas et celles qui arrivent à l'extériorisation sensorielle.

b. Hallucinations associées. — Les hallucinations associées de Séglas sont celles qui, tout en ayant un lien direct entre elles, n'ont pas rapport au même objet. Exemple : Un malade entend une voix lui annoncer qu'il va voir, sentir telle ou telle

PRÉCIS DE PSYCHIATRIE. O*^ édil . fi

chose ; aussitôt, il voit, sent cette chose. Il y a là réunion d'hallucinations différentes mais associées chez un même sujet, l'une étant dans son esprit, comme dit Séglas, le signal de l'autre.

Les hallucinations associées sont souvent contradictoires et même antagonistes. C'est le cas dans les hallucinations auditives bilatérales à caractère différent dont nous avons parlé ; c'est le cas aussi entre hallucinations verbales motrices et auditives qui peuvent représenter l'une l'attaque, l'autre la défense.

c. Hallucinations coexistantes. — Les diverses hallucinations coexistent parfois sans être combinées ni associées ; elles n'ont alors aucun lien entre elles.

Combinées, associées ou simplement coexistantes, les hallucinations sont loin d'apparaître simultanément ; d'ordinaire, les unes précèdent les autres. Il n'y a aucune règle fixe dans cette succession, même en ce qui concerne les hallucinations auditives et les hallucinations motrices verbales, celles-ci regardées pourtant de façon générale comme postérieures et d'un pronostic plus grave. J'ai vu des psychoses commencer par des hallucinations motrices verbales, les hallucinations auditives ne survenant que plus ou moins longtemps après.

d. Hallucinations transposées. — Rappelons enfin, bien qu'il ne s'agisse plus ici à proprement parler d'hallucinations multiples, que les hallucinations sensorielles peuvent être provoquées par des sensations afférentes à d'autres sens, par exemple les hallucinations auditives par des sensations tactiles. Ce sont des hallucinations en quelque sorte transposées et que Kahl- BAUM appelle hallucinations réflexes.

e. Hallucinations extra-campines. — De ces hallucinations indirectes on pourrait rapprocher les hallucinations étudiées par Bleuler sous le nom d'hallucinations extra-campines, dans lesquelles le sujet transporte l'origine de ses sensations en dehors du champ sensoriel, lorsque, par exemple, il sent courir sur sa peau des rats qu'il croit être dans les murs.

5" Pathogénie des hallucinations. — L'hallucination a été d'abord considérée comme un phénomène purement intel-

lectuel, comme la reviviscence d'une idée {théorie psychique).

Plus tard, avec Baillarger, l'hallucination est devenue un phénomène mixte ou psycho-sensoriel, c'est-à-dire constitué à la fois par un élément sensoriel et un élément psychique (théorie psycho-sensorielle).

Enfin aujourd'hui, envisagée à la lumière de l'anatomie et de la physiologie cérébrales, l'hallucination est regardée par la majorité des auteurs, avec Tamburini et Séglas, comme ayant sa cause fondamentale dans un état d'excitation des centres sensoriels corticaux (théorie physiologique).

« Il faut admettre une excitation morbide constante des centres sensoriels corticaux ayant pour point de départ aussi bien les organes périphériques de la sensibilité que les voies conductrices ou les centres eux-mêmes. Un état irritatif siégeant sur l'un ou l'autre de ces points aura pour résultante une sensation morbide qui sera d'autant plus simple que la lésion sera plus périphérique, d'autant plus compliquée que la lésion sera plus centrale. » (Tamburini.)

La théorie de Tamburini n'est cependant pas unanimement acceptée et tous les jours il s'en formule de nouvelles. Citons, entre autres, celle de Roncoroni, qui assimile le phénomène hallucinatoire au phénomène épileptique et celle de Tanzi, pour qui l'hallucination naît comme une idée dans la région associative, reflue aux. centres de la sensibilité d'où elle était immigrée quand elle était sensation et redevient ainsi ce qu'elle était : une sensation, mais une sensation de caractère pathologique par son origine insolite. Tanzi compare ingénieusement le mécanisme de l'hallucination, telle qu'il la conçoit, à celui du phonographe. Le cylindre est le centre représentatif ; la lame est le centre sensoriel ; l'onde sonore est la réalité extérieure quand elle entre dans le phonographe et l'hallucination quand elle en sort. La lame vibrante est privée de mémoire, et à la façon du centre sensoriel, elle ne vibre que lorsqu'une voix parle dans le phonographe ou quand le cylindre est mis en mouvement. Le cyhndre tournant est parfaitement aphone et ne contient ni sons, ni images de sons, mais des symboles graphiques qui ne ressemblent point aux sons. Et cepen-

dant la lame est capable de parler sous l'action motrice du cylindre tournant, se comportant de la même manière que si elle avait été exposée aux vibrations d'une voix extérieure ; et si la lame est touchée autrement, il se produira un son élémentaire, mais non une parole. La similitude est complète ; l'instrument physique est même plus parfait que l'appareil physiologique. La pathogénèse des hallucinations peut donc se comprendre concrètement ainsi dans toutes ses phases, malgré sa difficulté.

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