‹ Précis de psychiatrieChapitre 82 sur 278 · MÉLANCOLIE AIGUË TYPIQUE · texte numérisé non relu

MÉLANCOLIE AIGUË TYPIQUE

La mélancolie aiguë est une psychose généralisée caractérisée par une concentration psychique douloureuse d'origine cénesthésique, avec réaction adéquate de l'activité générale et de toutes les fonctions de l'organisme.

A — ÉTIOLOGIE

A rencontre de la manie, qui atteint de préférence les sujets! expansifs, exubérants et naturellement excités, la mélancolie j survient plutôt chez les individus timides, timorés et scrupu-j leux. C'est pourquoi elle est beaucoup plus fréquente chez lai femme que chez l'homme. La proportion serait de 2.038 femmes]

MÉI-ANCOLIE OU LYPÉMAME SIMPLE 267

pour 1.099 hommes, tandis qu'elle est pour la manie de 2.988 femmes pour 2.679 hommes (Planés). ,

Les causes les plus ordinaires de la mélancolie, en dehors de l'hérédité, sont : les émotions violentes, les chagrins prolongés, les fatigues corporelles, les affections des viscères, c'est-à-dire, d'une façon générale, les causes débilitantes et dépressives. Plus souvent qu'on ne le croit, elle est le résultat immédiat d'une auto- intoxication, surtout gastro-intestinale.

Bi — SYMPTOMATOLOGIE

La mélancohe présente une période d'invasion ou de début, une période d'état et une période de terminaison.

1*^ Période de début. — L'invasion de^la mélancolie est plus lente encore que celle de la manie. Elle peut débuter par des troubles gastro-intestinaux tels qu'état saburral, constipation, anorexie, etc., ou même être consécutive à une dyspepsie plus ou moins ancienne. Il existe en même temps des malaises généraux, de l'abattement, de la tristesse, de l'insomnie, du dégoût de tout, de l'anxiété. Dès les premiers jours, quelquefois, on voit apparaître un retour obstiné de certaines préoccupations relatives à la santé, à la position de fortune, aux affaires, à la famille, à la conduite passée. Mais, à part la fixité de ces idées et l'inquiétude outrée qu'elles provoquent, l'intégrité de la raison paraît encore complète, et ce n'est souvent que lorsque le malade en arrive à exécuter quelque tentative de suicide qu'on commence à croire dans l'entourage à l'existence de la folie.

Cette période prémonitoire dure plus ou moins longtemps, mais peu à peu les symptômes s'aggravent et la période d'état se trouve constituée.

2^ Période d'état. — Nous décrirons ici : 1° les troubles psychiques ; 1^ les troubles somatiques ; 3° les formes cliniques.

A. Troubles psychiques. — Pour se faire une idée exacte de la mélancohe, il faut se la représenter comme étant essen-

2Ô8 PSYCHOSES GEXEUALlSEliS

tiellement une psychose non pas intellectuelle, mais affective. Le délire, en effet, peut y manquer : ce qui n'y fait jamais défaut, c'est le trouble affectif.

Ce trouble affectif consistant. daiLs la mélancolie, en un sentiment de tristesse plus ou moins inquiète, n'est donc pas le résultat d'idées maladives, souvent absentes ; il a sa source, ici plus qu'ailleurs encore peut-être, dans des modifications de la sensibilité externe et surtout interne. La mélancolie est, avant tout, une maladie de la cénesthésie.

Le processus de la mélancolie peut donc être établi de la sorte : troubles de la sensibilité perceptive, en rapport probable avec des altérations, toxiques ou autres, du fonctionnement organique, particulièrement dans le domaine du grand sympathique ; consécutivement et comme conséquence, troubles de l'affectivité, delà iîonscience et de la personnalité, ainsi atteintes dans leur fondement essentiel ; finalement et comme simple conséquence aussi de l'état cénesthésique pénible, idées délirantes en rapport avec lui.

Telle nous paraît être, en partant du trouble de la sensibilité, élément primitif, la succession des phénomènes psychiques de la mélancolie.

Nous devons donc, d'après cela, énumérer ces phénomènes dans leur ordre même, c'est-à-dire envisager tour à tour : 1» les troubles de la sphère affective ; 2*^ ceux de la sphère intellectuelle ; 3'' ceux de la sphère psycho-motrice.

a. Sphère affective. — La plupart des auteurs, depuis Esqui- ROL, ont constaté que tous ou presque tous les mélancoliques se plaignaient de ne plus sentir, de ne plus être, de ne plus voir comme auparavant. C'est comme si quelque chose était changé en eux ou autour d'eux. Chez les uns, ces sensations portent sur le corps, en particulier sur les viscères abdominaux, dont le fonctionnement n'arrive plus à la conscience cénesthésique ou n'y arrive que troublé. Chez les autres, ce qui apparaît modifié à la conscience, c'est le cerveau et le cœur, en tant qu'organes des idées et des sentiments. Ils déclarent ne plus penser normalement, librement, ne plus être impressionnés par rien de ce qui devrait les toucher, les émouvoir, ne plus éprouver

d'affection pour les êtres qui leur étaient les plus chers, etc. Chez certains enfin, ce trouble des sensations porte aussi ou tout particuhèrement sur les personnes et les choses extérieures. Ceux-là disent que rien ne leur apparaît comme avant ; les individus qui les entourent présentent un autre aspect, d'autres traits, une autre voix ; le chant des oiseaux est tout différent ; les arbres et les plantes ont quelque chose d'insohte, etc.

« Je souffre constamment, mon existence est incomplète; dit un malade d'EsouiROL ; je n'ai aucune sensation humaine... ; il me manque la faculté de jouir des choses et de les ressentir... : quelque chose d'affreux est certainement entre moi et les jouissances de la vie... ; chacun de mes sens, chaque partie de moimême est, pour ainsi dire, séparée de moi et ne peut plus me procurer aucune sensation ; il me semble que je n'arrive jamais jusqu'aux objets que je touche. » ' J'entends, je vois, dit un autre, je touche, mais je ne suis pas comme autrefois ; les objets ne viennent pas à moi. ils ne sïdentifient pas avec mon être ; un nuage épais, un voile change la teinte et l'aspect des corps... »

( Ces malades, ajoute Esquirol, perçoivent mal les impressions ; un abîme les sépare, pour ainsi dire, du monde extérieur. )

Beaucoup d'auteurs, notamment Loi yer-Villermay, Jules Falret, Cotard, Séglas, Vallon et Marie, etc., ont insisté sur cet ordre de symptômes de la mélancolie.

CoTARD, qui a vu en eux, avec grande raison, le point de départ de ces formes de délire hypocondriaque anxieux qu'il a si bien décrites, les attribuait à la perte de la vision mentale. Vallon et Marie les rapportent plus exactement à des troubles cénesthésiques. Il est évident, en effet, qu'ils ne peuvent être dus qu'à des altérations dans cette sensibihté perceptive qui nous donne la notion exacte de nos sensations, internes ou externes, morales ou physiques. Ce sont, suivant le cas, des hyperesthésies, des anesthésies ou des paresthésies cénesthésiques, peut-être liées à des modifications, primitives ou secondaires, dans l'état anatomique du grand sympathique.

Depuis que nous écrivions ces lignes, dans Fédition de 1906,

270 PSYCHOSES GENERALISEES

Laignel-Lavastine et A. Vigouroux (S. A., 1907) ont publié deux cas très intéressants d'inflammation interstitielle chronique des ganglions semi-lunaires chez des mélancoliques anxieux et hypocondriaques et font remarquer avec raison qu'une lésion du sympathique de ce genre peut assez troubler la cénesthésie pour orienter le délire.

Tels sont les troubles des perceptions qui dominent dans la mélancolie. D'autres peuvent venir s'y joindre, comme les hallucinations psycho-motrices par exemple, qui font entendre aux malades des voix dans différentes parties du corps, en général dans celles mêmes où ils ressentent le plus de perturbations. Séglas considère ces hallucinations psycho-motrices comme les seules vraiment fréquentes dans la mélancolie, ce qui est généralement exact, sauf, peut-être, dans les cas à prédominance de troubles de l'idéation, où des hallucinations sensorielles plus ou moins nombreuses accompagnent le déhre, ainsi que nous le noterons en parlant de ce dernier.

Les phénomènes morbides existant du côté de la sensibilité ont naturellement pour premier résultat de retentir sur Vaffectivité et d'y déterminer un état émotif pénible et douloureux, d'autant plus facilement que les mélancoliques sont presque toujours, par nature, des gens impressionnables, timorés, inquiets, susceptibles de se tourmenter pour un rien.

La tristesse, tristesse morbide, profonde, insurmontable, accompagnée d'hyperesthésie émotive, d'impuissance morale, d'abattement, de découragement est donc un symptôme constant de la mélancolie, même (et cela se conçoit avec l'idée que nous nous faisons du processus morbide de cette psychose) dans les formes purement dépressives, conscientes, sans dé-" Hre.

Suivant les individus et suivant les cas, ce symptôme affectif] fondamental peut se manifester de façon prédominante sous forme de tristesse simple, muette et passive, ou bien sous forme | de tristesse agitée et inquiète, c'est-à-dire d'anxiété.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'avec ce fond de souffrance, beaucoup de mélancoHques se plaignent justement de ne pouvoir éprouver aucune peine, aucun chagrin, aucun

sentiment et s'en affectent au plus haut point (Cantix, Th. B.. 1907).

Quelle que soit l'idée qu'ils se font de l'état de leurs sentiments affectifs, les mélBUcoliques se divisent en réalité, à cet égard, en deux catégories. Les uns sont apathiques, indifférents

Fie. 23.

Mélancolie aiguë : dépression (d'après A. Voisin, in Leçons clini(jnes).

non seulement pour ce qui les regarde, mais aussi vis-à-vis de leur famille et des êtres qu'ils aimaient le plus, allant même parfois jusqu'à les prendre en aversion ; d'autres, au contraire, ont leurs sentiments affectifs exaltés, ils se préoccupent sans cesse et d'une façon maladive de leurs parents, de leurs amis, voire d'indifférents et d'inconnus.

Si les troubles organiques de la sensibilité dont nous avons parlé retentissent sur l'affectivité, on comprend qu'ils exercent aussi leur action sur la conscience et la personnalité qui relèvent

272 PSYCHOSES GENEIÎALISEES

directement, nous le savons, de la cénesthésie. Vallon et Marie ont très justement insisté sur ce point.

Les troubles de la conscience, dans la mélancolie, appartiennent naturellement à la catégorie de' ceux que nous avons appelés troubles par altération des perceptions, soit externes, soit surtout internes. Sous l'influence de l'altération de leurs perceptions cénesthésiques, les malades n'ont plus, en effet, qu'une conscience troublée, parfois même nulle, de leur vie organique. Et lorsque l'altération de ces perceptions est très profonde, elle s'accompagne en même temps d'une altération dans l'appropriation personnelle des sensations, qui ne sont plus, dès lors, rapportées au fnoi.

C'est de cette façon et par cette voie que la personnalité se trouve atteinte à son tour dans la mélancolie. Déjà les malades légèrement touchés dans leur cénesthésie, ceux chez qui tout se borne à ne plus sentir ou à ne plus voir comme auparavant, ont leur personnahté entamée. Eux-mêmes se trouvent différents, et ce sentiment de modification personnelle les tourmente, nous l'avons vu, au plus haut point.

Mais ce n'est là qu'un premier degré. En réalité les altérations les plus grandes de la personnalité peuvent s'observer dans la mélancolie : perte de la personnahté propre, changement de la personnalité propre, dédoublement, etc., suivant que la cénesthésie donne au sujet la conscience qu'il existe, mais qu'il est traasformé en un autre être vivant, en une substance quelconque, ou qu'une autre individualité, animale, humaine, diabo'. 4ue, divine, existe en lui ou avec lui.

Ces troubles de la conscience et de la personnahté s'observent tout particuhèrement, comme les troubles cénesthésiques auxquels ils se rattachent, dans les variétés anxieuse et hypocondriaque de la mélancolie, dont nous dirons un mot plus loin.

b. Sphère intellectuelle. — Le trouble dominant de l'idéation, dans la mélancolie, est la concentration pénible de V es prit. Cette concentration pénible de l'esprit se traduit par la hmitation et la fixité des idées, contrastant avec la mobilité et la diffusion que l'on trouve daas la manie. Ici, l'être tout entier se replie douloureusement sur une série de pensées et s'absorbe dans

MÉI.ANCOLIR OC LYPÉMANIE SIMPLE 273

leur incessante méditation. Animi angor in una cogitatione de fixas atque inherens, avait déjà dit excellemment Arétée. Avec cela, lucidité plus ou moins complète sur tout ce qui n'est pas le délire, en sorte que l'intelligence ne paraît lésée que sur un point. C'est ce qui expliqua» pourquoi la mélancolie a pu être

Fig. 24.

La même malade gui'rie uraprès A.Yoïsix, in Lerons cliniques).

rangée, jusqu'à Baillarger, parmi les folies partielles ou monomanies (lypémanie ou monomanie triste d'EsQuiROL).

Le délire, trouble de Fidéation non moins important, est caractéristique dans la mélancolie aiguë. Il peut être très variable comme expression, mais le fond en est toujours le même : c'est un composé d'idées tristes, telles qu'idées de ruine, d'impuissance, d'hypocondrie, de damnation, de persécution vague, d'empoisonnement, de déshonneur, surtout de culpabilité et de criminalité imaginaires. Les malades se croient

274 PSYCHOSES GENERA LI> lies

perdus, couverts de honte ; ils repassent les mille détails de leur vie et y trouvent des forfaits impardonnables pour lesquels ils sont condamnés à de terribles supplices ou à la mort ; ils se reprochent tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils disent ; ils s'accusent de manquer d'affection pour leurs parents, d'être cause de leur ruine, de leur mort ; ils ont offensé Dieu, fait de mauvaises confessions, commis des sacrilèges, perdu le monde, mérité l'enfer ; ils sont pour tous un objet de réprobation. Pusillanimes et craintifs au plus haut point, ils n'osent faire un pas tout seuls, redoutent constamment quelque chose, sans savoir quoi, se croient mourants, en prison, entourés de geôliers, de bourreaux, etc. Bien différents des persécutés, qui rapportent leurs tourments au monde extérieur et accusent les autres de tout ce qu'ils souffrent, les mélancohques rapportent à eux-mêmes ce qui se passe de mal autour d'eux et s'en accusent, d'où le nom de délire d'auto-accusation donné à leur déUre. La distinction est caractéristique et permet, en dehors de tout autre symptôme, d'étabhr un diagnostic qui n'est pas sans présenter, parfois, certaines difficultés.

Masselon, qui a fait une étude psychopathologique très fouillée du déhre mélancolique (vol., 1906), fait ressortir avec raison que c'est un composé de sentiments tristes plutôt que d'idées tristes, un délire affectif plutôt qu'un délire idéatif.

'< Les idées déhrantes des mélancohques, dit-il, sont le résultat de l'efflorescence d'états affectifs qui se précisent peu à peu, qui envahissent de plus en plus la conscience et qui ordonnent à leur profit le contenu intellectuel, extrêmement pauvre d'ailleurs. Cette organisation se fait d'une façon latente par le jeu des associations affectives.

(' Deux grands groupes affectifs se montrent chez ces ma- ' lades- : des états passifs, simples sentiments de la transformation cénesthésique, et des états affectifs qui sont caractérisés par l'inquiétude, l'attente, la crainte, etc. Chacun de ces groupes engendre des idées délirantes un peu différentes. Mais, le plus souvent, ils s'entre-pénètrent et les conceptions du malade revêtent des caractères qui reflètent leur double origine.

« En général, ces idées naissent spontanément et indépen-

Mli:LANÇOLIE OU LVPliMAXIE SIMPLE 27o

damment les unes des autres. Elles ne sont pas, au moins dans la grande majorité des cas, le résultat de raisonnements intellectuels.

« Le plus souvent l'idée délirante naît directement de l'état affectif, et ce n'est que secondairement que l'esprit, qui a con-

Fig. 2;..

Mélancolie aiguë : excitation (cliclié du D'' Lalannei.

Le malade se proslerne à terre, tout nu, dans lalliUide dun suppliant.

serve son besoin de logique intérieure, relie les conceptions ainsi produites. Secondairement aussi, l'idée délirante vient renforcer l'état affectif, le préciser et le justifier. »

Avec ces troubles de l'idéation coexistent assez souvent des hallucinations sensorielles. Nous avons vu que, d'après Séglas, les hallucinations sensorielles étaient tr^ rares dans la mélancolie. Elles existent cependant, surtout dans les formes nette-

276 l'SYCHOSES GENERALISEES

ment délirantes. Dans ces cas, elles peuvent être multiples et affecter divers sens, en particulier celui de l'ouïe. Les malades entendent nuit et jour, surtout la nuit, des voix qui les accusent, leur reprochent leur conduite, les menacent de divers supplices ; ils voient des fantômes, des morts, des personnages célestes, l'enfer, des flammes, des scènes dramatiques ou terrifiantes, telles que batailles, égorgements, etc. Ils disent respirer de mauvaises odeurs ; leurs aliments ont goût de chair humaine, ils sentent mauvais, sont pourris, etc. Parfois aussi, ils éprouvent les illusions internes, génitales ou intestinales, les plus bizarres et les plus variées.

c. Sphère psycho-motrice. — Si les troubles de V activité générale et de la mimique sont caractéristiques, dans la manie, ils le sont peut-être davantage encore dans la mélancolie.

Le tableau diffère suivant qu'il s'agit de mélancoliques déprimés ou exaltés.

Les déprimés sont ceux qui concentrent en eux-mêmes toute leur douleur sans que rien en transpire au dehors, de sorte que leur activité générale est en raison inverse du degré de leur mélancohe ; ils ont l'aspect triste, la tête baissée, les bras pendants, les mouvements lents, les gestes rares, la physionomie altérée, les traits tirés, le visage amaigri et blafard, l'expression douloureuse, le regard morne, éteint, les sourcils et les plis du front dessinant une sorte d'w (oméga mélancoHque de Schule), le front ridé, la bouche contractée ; ils sont immobiles, inertes et passifs ; il faut les habiller, les faire lever, marcher, manger, sans cela ils ne bougeraient pas. Quelques-uns sont plongés dans une immobilité de statue (stupeur). Ce n'est qu'à de rares moments qu'ils sont pris tout à coup d'une espèce de crise impulsive pendant laquelle il se livrent à des violences automatiques (raptus mélancoliques).

Chez les exaltés, au contraire, la souffrance s'extériorise sous forme d'agitation inquiète ou anxieuse, et cette réaction de l'activité générale et de la mimique est alors en raison directe de l'intensité de l'accès. Ils ont le visage inquiet, le regard brillant, l'air anxieux ou terrifié. Leur émoi se traduit par des pleurs, des cris, des gémissements, des plaintes entrecoupées,

des gestes saccadés, des actes purement mécaniques et toujours les mêmes. Ils se déshabillent, se déchirent, s'épilent, se tordent les doigts, les lèvres, s'écorchent la face et les mains, fouillent violemment leurs cavités naturelles, se mutilent sans rien sentir et sans y prêter, pour ainsi dire, attention. Quelques-uns, dans leur tendance à se diminuer, à s'avilir, se prosternent tout nus, hiver comme été, et s'anéantissent dans la poussière en une attitude d'effacement qui trahit au plu-^ haut point leur délire d'indignité (voy. fig. 25».

Les troubles du langage sont à l'avenant. Les déprimés parlent peu, d'une voix sourde, lente et dolente. Fréquemment même ils restent plongés dans un mutisme absolu et dont aucune solUcitation ne peut les faire sortir. Leurs écrits sont de même, naturellement, nuls ou presque nuls.

Les exaltés ne suivent pas davantage une conversation, et il est tout aussi difficile de les faire parler. Ils ont cependant un langage spontané, automatique, correspondant à leur attitude générale et à leur mimique. Ce sont les plaintes et les gémissements dont nous venons de parler, avec des onomatopées, des exclamations, des phrases inachevées tout à fait significatives et répétées constamment : '< Oh ! » — « Ah ! mon Dieu ! '> — « Je suis perdu ! » — '< Je suis un misérable ! > — < Tout est fini !» — « Damné ! » — " L'échafaud ! >)

Les troubles des actes ne sont pas moins caractéristiques, dans la mélancofie, que ceux que nous venons de signaler.

Nous avons déjà vu que, chez les déprimés, les actes étaient réduits au minimum, parfois même suspendus, sauf daas les moments de raptus impulsifs et que, chez les exaltés, ils se traduisaient par les manifestations les plus variées de l'agitation anxieuse.

Indépendamment de ces particularités, il existe dans la mélancofie aiguë, quefie qu'en soit la forme, deux tendances à peu près constantes et pathognomoniques. Ce sont le refus d'aliments, la tendance au suicide.

Le refus d'aliments, à un degré quelconque, est presque la règle. Il prend sa source dans les idées délirantes des malades qui se croient déshonorés, ruinés, dans l'impossibifité de payer

PRÉCIS DE PSYCHIATRIE, o' cdit. 16

278 PSYCHOSES GENEUALISEES

leur nourriture, ou qui afTirment n'avoir pas faim, être indignes de manger et veulent faire pénitence. Ce refus d'aliments est d'ailleurs entretenu par des troubles gastro-intestinaux qui existent presque toujours. La sitiophobie présente ici des caractères spéciaux qu'il faut connaître. Les mélancoliques, étant incapables de vouloir énergiquement, n'opposent pas, en général, un refus obstiné et invincible, comme les persécutés, par exemple. C'est un refus inerte, passif, sans consistance ; aussi en vient-on quelquefois à bout en faisant manger les malades comme les enfants ; on est souvent obligé, cependant, de recourir d'une façon continue à V alimentation artificielle. Quant à la tendance au suicide, elle existe, à des degrés divers, à peu près constamment dans la mélancolie aiguë et elle s'y présente avec les mêmes caractères d'inertie et d'indécision que le refus de nourriture. Les mélancoliques voudraient bien mourir et, pour toutes les raisons morbides qui hantent leur cerveau, la vie leur est à charge ; mais ils sont souvent incapables de faire un effort sérieux pour se tuer et de déployer, dans l'exécution de leur projet, la moindre énergie. Il faudrait, semble-t-il, que la mort leur arrivât toute seule. Aussi, dans bien des cas, leurs tentatives sont-elles incomplètes et ridicules. Les uns se bornent à s'enfoncer des épingles dans la peau, à avaler un corps étranger inoffensif ; d'autres s'entourent le cou d'une corde ou d'un mouchoir et les laissent là sans avoir la force de les serrer. La plupart ruminent très longtemps leur projet, ils prennent et reprennent, sans s'en servir, l'arme ou le poison qu'ils ont choisi ; en un mot, ils manifestent un manque absolu d'initiative et de décision. Tels sont les caractères habituels de la tendance au suicide chez les mélancoliques ; mais il ne faut pas oubher qu'on ne peut tracer à cet égard de règle absolue, et qu'on voit trop fréquemment aussi ces malades, sous l'influence d'une impulsion subite, d'un appel' imprévu à l'énergie ou^mème d'une lente préparation, en finir sans hésiter avec la vie.

A côté de la tendance au suicide, il faut noter chez les mélancohques la tendance aux auto- mutilations qui est de même nature et procède de la même mentalité. Ces auto-mutilations,

assez fréquentes, peuvent se traduire par les blessures les plus variables ; elles portent surtout, comme nous l'avons déjà dit plus haut (p. 162), sur l'abdomen, les organes génitaux, la langue, la main et les yeux.

h'homicide est exceptionnel chez les mélancohques. Il en est une forme, cependant, qui n'y est pas rare et qui y est spéciale. C'est Vhomicide familial consistant, de la part du malade, à entraîner dans la mort avec lui, pour les empêcher de souffrir les maux qui les attendent ou les soustraire à la honte dont il est cause, un conjoint, des enfants, un père, une mère, une sœur, etc.

En analysant les mobiles psychologiques de tels actes, on peut dire que les mélancoliques suicAdent plutôt qu'ils ne tuent leurs proches.

Il en est de même dans cet autre acte morbide, également spécial aux mélancohques, et qui porte le nom significatif de suicide indirect.

Ici, le sujet n'osant pas se détruire lui-même, de peur, par exemple, d'être damné, tue quelqu'un afin d'être puni de mort et d'avoir le temps de se mettre en état de grâce avant de comparaître devant Dieu. Inutile d'ajouter que le suicide indirect est, en somme, assez rare.

Nous reviendrons, dans la partie consacrée à la médecine légale, sur l'homicide des mélancohques, bien étudié récemment par EvENO (Th. P., 1905) et plus récemment encore par mon élève Roussy (Th. B., 1908).

B. Troubles somatiques. — Chez tous les mélancohques, le sommeil est troublé, douloureux, pénible, coupé par des rêves, des cauchemars et des hahucinations.

La sensibilité générale est très obtuse, quelquefois, pour ainsi dire, abolie. Les sens spéciaux fonctionnent également avec plus de paresse et de lenteur. Il en est de même des réflexes. KovALEWSKi remarque que cette insensibilité des mélancoliques aux impressions, d'abord purement fonctionnelle, peut à la longue devenir organique.

Malgré cette diminution de la sensibihté à tous les modes.

280 PSYCHOSES GENERALISEES

les malades se plaignent souvent de douleurs variées, notamment de névralgies, de courbature, de lassitude, etc.

La fonction génitale est amoindrie et souvent l'impuissance complète.

La force musculaire subit aussi une dépression plus ou moins marquée.

Dans beaucoup de cas, il existe une fine trémulation des extrémités et aussi de la langue où s'observe ce tremblement heureusement dénommé « gélatineux » par Parant.

La parole, en dehors de ses caractères d'assourdissement, d'hésitation, peut être également tremblée.

La résistance électrique est augmentée (Séglas, A. Vigou-

Page 1