CHAPITRE X
fleuret, et il s’aperçoit qu’il a paré et riposté juste ; un coup d’œil sur les hiéroglyphes musicaux, et les doigts du pianiste ont fait pleuvoir une ondée de notes. Ainsi l’hahitude se substitue- t-elle à notre volonté pour nous faire agir à temps — et aussi à contre-temps. Qui donc pourrait se vanter de n’avoir jamais remonté sa montre en enlevant son gilet pendant la journée, ou tiré ses des en arrivant devant la porte d’un ami? On cite des gens qui, allant dans leur chambre à coucher s’habiller pour le dîner, enlevèrent un à un tous leurs vêtements et finalement se mirent au lit : les premiers gestes avaient entraîné les autres ainsi qu’il arrive chaque soir. Vaquer à sa toilette, ouvrir et fermer un placard, etc., tous ces actes familiers sont pour nous des routines qui échappent à peu près complètement au contrôle de nos centres intellectuels. Qui peut dire au juste quelle chaussette, quel soulier, quel jambe de pantalon il met les premiers? Pour répondre à cette question il faut d’abord récapituler mentalement les actes — et . souvent même il faut les refaire. Ainsi de ces autres questions : quel est de mes volets celui qui s’ouvre le premier? Dans quel sens s’ouvre ma porte, etc.? Je ne le sais pas ; mais ma main le sait qui ne se trompe pas. Personne ne saurait décrire par le menu sa méthode pour se brosser les cheveux ou les dents : chacun a sa méthode cependant, et vraisemblablement toujours la même.
Formulons ces expériences. Dès qu’un acte devient habituel, l’ordonnance des contractions musculaires échappe à la pensée, à la perception : elle revient à la sensation causée par la dernière contraction. Ce sont les actes strictement volontaires que dirigent, pendant toute leur durée, des idées, des perceptions et des voûtions ; une simple sensation suffît à ce rôle dans les actes habituels : et c’est toujours
l’habitude
autant de liberté conquise aux régions supérieures du cerveau et de la pensée. — Un diagramme va nous illustrer ceci :
Soit une chaîne habituelle de contractions musculaires A,B,C, D, E, F, G, et a, b, c, d, e, f, g les sensations provoquées par ces contractions. Ces sensations sont généralement des sensations musculaires dans les organes intéressés ; elles peuvent être également des sensations visuelles ou auditives produites par les mouvements. Par elles, et par elles seules, nous sommes
avertis si oui ou non la contraction s’est faite. Quand nous apprenons à exécuter la série A, B, C, D, chacune des sensations est l’objet d un acte séparé d’attention. Nous pensons à mesure chaque mouvement pour vérifier s’il a été bien exécuté ; nous hésitons, comparons, choisissons, rappelons, rejetons, etc., et le « fiat » qui déclanche le mouvement suivant n’est donné par les centres intellectuels qu’après cette délibération achevée.
Dans l’action habituelle, au contraire, la seule impulsion qui doive venir de ces centres supérieurs est l’ordre de mise en marche, figuré par V dans le diagramme. V peut être la représentation du premier mouvement, ou celle du dernier résultat, ou simplement la perception de quelqu’une des conditions habituelles de la chaîne, de la présence du clavier sous la