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CHAPITRE X

éloquence excitait toutes les mères de France à suivre la nature et à allaiter elles-mêmes leurs enfants, tandis qu’il envoyait les siens aux Enfants-Trouvés. Mais tous nous ressemblons plus ou moins à Rousseau, quand nous nous échauffons pour un idéal abstrait que nous méconnaissons ensuite dans les cas concrets où il s’enveloppe de détails déplaisants. Tout idéal, en ce bas monde, est masqué par la vulgarité des circonstances où il se réalise ; mais malheur à celui qui ne peut le reconnaître qu’à l’état pur et abstrait ! L’abus des romans et du théâtre produit en ce sens de véritables monstres. Les larmes que verse la grande dame russe sur les personnages irréels d’une tragédie, tandis qu’au dehors son cocher meurt de froid sur son siège, sont le symbole de mille faits journaliers de même nature, quoique de moindre éclat. Même l’amour excessif de la musique chez des gens qui ne sont ni des virtuoses ni des amateurs assez délicats pour y goûter un plaisir purement intellectuel, ne peut guère qu’amollir le caractère. On se sature d’émotions qui d’ordinaire s’évanouissent sans aboutir à l’action, et l’on se crée ainsi un fonds de sentimentalité inerte. Le remède serait de ne jamais se permettre au concert une émotion sans l’exprimer ensuite dans une action quelconque, si petite soit-elle : dites un mot aimable à votre grand’mère, cédez votre place dans la voiture, que sais-je encore? L’héroïsme n’est pas ici nécessaire, ce qui l’est c’est d’exprimer l’émotion dans un acte : n’y manquez jamais.

Ces derniers exemples nous signalent un point d’importance : l’habitude ne s’en tient pas à creuser dans le cerveau des voies particulières de décharge, correspondant à des actions déterminées, elle y détermine aussi des dispositions et comme des méthodes générales de réaction nerveuse. C’est ainsi que si nous laissons s’évaporer nos émotions elles tendent

l’habitude

bientôt à s’évaporer d’ elles-mêmes ; de même, si nous reculons souvent devant l’effort, ces lâchetés répétées tuent en nous, avant que nous nous en apercevions, la faculté de faire effort ; de même encore, si nous laissons vagabonder notre attention, elle prendra vite le pli de vagabonder tout le temps. Attention et effort sont deux noms différents d’un même fait psychique, comme nous le verrons plus tard. Nous ignorons leur substratum nerveux ; ils en ont un cependant et ne sont pas des actes d’esprit pur ; la meilleure raison que nous ayons de le croire, c est précisément qu’ils apparaissent toujours soumis en quelque degré à la loi d habitude, qui est une oi

physique.

D’où une quatrième et dernière maxime relative aux habitudes de la volonté, et que nous pouvons à peu près formuler ainsi : Maintenez vivante en rons la faculté de l’effort en la soumettant chaque jour à un petit exercice sans profit. C’est-à-dire : faites un peu d’ascétisme et d’héroïsme systématique et mutile ; tous les jours ou tous les deux jours faites un acte pour cette unique raison que vous préféreriez ne pas le faire ; ainsi, lorsque sonnera l’heure de 1 angoisse ou de la détresse, elle ne vous trouvera pas sans énergie et sans préparation à l’épreuve. Un tel ascétisme est comme la prime d’assurance qu un homme paie sur sa maison et ses biens. Cette taxe ne rapporte rien pour le moment, et peut-etre ne rappoitera-t-elle jamais. Mais de l'avoir payée sauve de la ruine au jour de l'incendie. Ainsi de 1 homme qm chaque jour a fortifié en lui des habitudes d attention concentrée, de vouloir énergique et de renoncement dans les petites choses : il restera debout comme une tour quand tout vacillera autour de lui et que ses compagnons d’infortune moins solides seront balayes par la tourmente comme de la balle d’avoine.

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