CHAPITRE XI
si VOUS voulez — il y a une multitude de pensees, vôtres et miennes ; les unes sont en cohésion réciproque, les autres pas. On ne peut pas plus leur attribuer une indépendance absolue, où chacune se suffirait seule, qu’une interdépendance absolue, où chacune appartiendrait à toutes les autres. Ni ceci, ni cela : aucune d’elles n’est séparée ; chacune est solidaire de certaines autres, mais de certaines seulement. Ma pensée est solidaire de mes autres pensées, et votre pensée, est solidaire de vos autres pensées. S’il existe en quelque coin de cette salle une pensée pare qui ne soit la pensée de personne, nous n’avons aucun moyen de nous en assurer, car nous n’avons aucune expérience de quoi que ce soit de semblable. Les seuls états de conscience auxquels nous ayons naturellement affaire appartiennent tous à des consciences personnelles, à des esprits, à des « moi » et à des « vous » concrets et individualisés.
Chacune de ces consciences garde pour soi ses propres états : il n’y a entre elles ni dons ni échanges. Pas même la vision directe d’une pensée d’un moi par la pensée d’un autre moi. Isolement absolu, irréductible pluralité : la loi est inexorable. Il semble que le fait psychique élémentaire n’est ni la pensée, ni cette pensée-ci, ni cette pensée-là, mais bien ma pensée, chaque pensée étant une propriété personnelle inaliénable. Ni la simultanéité, ni la proximité spatiale, ni la similitude de qualité ou de contenu ne sauraient amener à se fondre des pensées isolées les unes des autres par le mur infranchissable de la propriété privée du moi : il n’est pas dans la nature de séparation plus radicale que celle-là. C’est ce dont on conviendra toujours tant qu’on se bornera à affirmer le fait de l’existence de « consciences personnelles » et qu’on évitera d’introduire des discussions sur leur nature. En ce sens, c’est bien le moi, et non
LE COURANT DE LA CONSCIENCE
la pensée, qui mérite d’être considéré comme la première et immédiate donnée de la psychologie. La vraie formule du fait de conscience universel n’est pas « il y a des sensations et des pensées », mais « je pense » et « je sens ». En tous cas, aucune psychologie ne saurait mettre en question Vexislence de moi personnels, c’est-à-dire d’états de conscience solidarisés et perçus comme solidarisés: car c’est bien là ce que nous entendons par des moi. La plus grande faute que puisse commettre un psychologue c’est, en voulant expliquer ces moi, de leur enlever leur réalité et leurs fonctions.
La conscience ne cesse de changer. — Je ne veux pas dire par là qu’aucun état de conscience n’a de durée ; fût-il vrai, ce paradoxe serait bien difficile à établir. Je ne veux que mettre l’accent sur cette vérité qu’un étal une fois disparu ne peut jamais revenir identique à ce qu’il fut. Constamment nous passons d’une sensation visuelle à une sensation auditive, d’un raisonnement à une décision, d’un souvenir à une espérance, de l’amour à la haine, etc., bref, notre conscience revêt mille formes successives. « Mais c’est là ne parler, dira-t-on, que d’états complexes, f.’est-à-dire de combinaisons d’états , simples. Or les
états simples n’ échappent-ils pas à cette loi de trans formation ? Est-ce que, par exemple, un même objet ne nous donne pas indéfiniment la même sensation ? La touche d’un piano frappée toujours avec la même force ne nous fait-elle pas toujours entendre le même son^^ La même herbe ne nous donne-t-elle pas toujours la même sensation de vert? Le même ciel, la même sensation de bleu? Le même flacon d’eau de Cologne, la même odeur, la reépirât-on mille lois? » On s’expose à passer pour un sophiste dès que 1 on émet ici quelque doute. Et cependant regardez-y de près, toutes ces affirmations sont sans preuves :