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CHAPITRE XI

La conscience ne s’apparaît donc pas à elle-même comme hachée en menus morceaux. Les mots de « chaîne » et de « suite » expriment encore fort mal sa réalité perçue à même ; on n’y saurait marquer de jointure : elle coule. Si l’on veut l’exprimer en métaphores naturelles, il faut parler de « rivière » et de « courant ». C’est ce que nous ferons désormais ; et nous parlerons du courant de la pensée, de la conscience et de la vie subjective.

2° Mais voici qu’apparaissent, jusqu’au dedans d’un même moi et entre des pensées qui toutes se sentent interdépendantes, des séparations et des jointures dont notre exposition ne semble tenir aucun compte. N’y a-t-il pas solution de continuité du fait de brusques contrastes qualitatifs entre segments successifs du courant de la pensée ? Si les mots de « chaîne » et de « suite » ne retrouvaient ici leur emploi naturel , leur adoption même serait une énigme. Est-ce qu’une forte explosion ne partage pas en deux la conscience dans laquelle elle éclate brusquement ? Eh bien non ! Car jusque dans notre aperception du tonnerre se glisse, pour s’y continuer, l’aperception du silence antérieur ; ce que nous entendons dans un coup de tonnerre, ce n’est pas le tonnerre pur, mais le « tonnerre - qui - rompt - lesilence- et -contraste -avec -lui ». Supposez un seul et même coup de tonnerre objectif : nous le percevrons différemment selon qu’il rompra le silence ou continuera un autre coup de tonnerre. Objectivement, nous pensons que le tonnerre tue le silence; subjectivement, la conscience du tonnerre enveloppe la conscience du silence et de sa disparition. Il serait bien difficile de trouver dans une conscience concrète un état si limité au présent qu’on n’y découvre aucun lambeau du passé immédiat.

États de conscience « substantifs » et « transitifs ». —

LE COURANT DE LA CONSCIENCE

Quand nous jetons un coup d’œil d’ensemble sur le merveilleux courant de notre conscience, ce qui nous frappe dès l’abord, c’est une succession d allures très différentes. Il semble que la conscience, tel un oiseau, vole et se perche tour à tour. Ce rythme s’exprime dans le rythme du langage, où chaque pensée se meut dans une phrase et chaque phrase s’arrête à un point. Les haltes de la pensée sont généralement consacrées à quelques images sensorielles, qui ont ici le privilège de pouvoir rester indéfiniment sous le regard de la conscience qui les contemple sans les altérer. Et les vols de la pensée sont consacrés aux rapports, statiques ou dynamiques, qui, pour la plupart, tendent à relier les objets contemplés pendant les périodes de repos relatif.

Appelons « étais substantifs » ceux où la pensée s’arrête, et « états transitifs » ceux où la pensée yo/g. Nous voyons immédiatement que la pensée, délogée d’un état substantif, tend toujours à un autre également substantif ; ce qui nous permet de dire que les états transitifs ne sont que les intermédiaires mobiles nous menant d’un terme substantif à un

autre.

La grande difficulté est maintenant de se rendre compte par l’introspection de la vraie nature des états transitifs. Us ne sont, disons-nous, que des vols vers une conclusion, et cela même les rend insaisissables : les arrêter en plein élan, c’est les anéantir ; attendre qu’ils aient atteint la conclusion, c’est attendre que cette conclusion les éclipse, dévoré en son éclat leur pâle lueur, et les écrasé de sa masse solide. Essayez de tenir cette gageure : faire Tne « coupe transversale » d’une pensee qui évolué et L examiner la section ; cela vous fera comprendre et sentir la difficulté d’observer des courants transits La pensée met une telle fougue en son élan, que

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