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CHAPITRE XI

presque toujours elle est déjà arrivée à sa conclusion quand l’on songe encore à l’arrêter en chemin. Et si l’on est assez vif pour l’arrêter, elle cesse immédiatement d’être elle-même : on veut saisir un cristal de neige, et l’on n’a sur la main qu’une goutte d’eau ; on veut saisir la conscience d’un rapport allant vers son terme, et l’on ne tient qu’un état substantif, généralement le dernier mot prononcé, d’où se sont évaporés la vie, le mouvement, le sens précis qu’il avait dans la phrase. Tenter une analyse introspective dans ces conditions reviendrait à saisir un rouet pour en surprendre le mouvement, ou à allumer le gaz assez vite pour voir l’obscurité. Et, sans doute, il se trouvera des psychologues sceptiques pour nous porter le défi de produire ces états de conscience transitifs : défi dont la loyauté vaut celle de Zénon sommant les partisans du mouvement de déterminer la place où est une flèche qui se meut. Comment répondre tout de go à de si absurdes questions ? Et c’est ainsi que Zénon triomphait du mouvement !

Ces difficultés particulières de l’introspection engendrent de déplorables conséquences. S’il est réellement si malaisé de fixer et d’observer les états transitifs du courant de la conscience, le grand danger qui guette toutes les écoles est évidemment d’oublier ces états dans leurs nomenclatures, et d’exagérer le rôle des états plus substantifs. On retrouve cette bévue à la fois chez les Sensualistes et chez les Intellectualistes. Chez les Sensualistes d’abord. Jout le problème porte ici sur les innombrables et multiformes rapports et connexions qui relient les objets sensibles de l’nnivers ; impuissants d’une part à mettre la main sur des états substantifs où se concrétisent ces rapports, ne trouvant d’autre part dans leur catalogue aucun état de conscience étiqueté qui les reflète, les Sensualistes s’entendirent en général à nier absolument l’existence

LE COURANT DE LA CONSCIENCE

de semblables états; quelques-uns même, avec Hume, allèrent jusqu’à refuser à nombre de rapports toute réalité, aussi bien au dehors qu’au dedans de 1 esprit. Des « idées simples » et substantives, sensations et images, juxtaposées comme des dominos sur une table, mais réellement séparées, voilà le dernier mot du Sensualisme ; le reste, selon lui, n’est qu’illusion verbale. Les Intellectualistes', de leur côté, ne se résignent pas à sacrifier la réalité extramentale des rapports ; mais eux aussi se trouvent impuissants à les faire penser par des états substantifs assignables et aboutissent à la même négation d’états de conscience correspondant aux rapports. Ils tirent de là une conclusion toute opposée à celle des Sensualistes : les rapports, disent-ils, doivent être connus ; mais l’instrument de cette connaissance n’est ni fait de conscience, ni état psychique consubstantiel au tissu subjectif dont sont faits les sensations et les autres états substantifs. Il le faut cbercber dans un tout autre plan': c’est Vaclivilé pure de la Pensée, de l’Entendement, de la Raison (n’oubliez pas les majuscules !), c’est-à-dire de facultés qu’on ne saurait placer trop au-dessus d’une sensibilité dont les phénomènes ne font que passer et périr.

Il nous faut ici donner tort à la fois aux Sensualistes et aux Intellectualistes.. Si vraiment les états de conscience ne sont pas des mythes, aussi sûrement quil q a dans la nature des rapports entre les divers objets, aussi sûrement et plus sûrement encore, il y a des étais de conscience qui connaissent ces rapports. Dans toute langue humaine il n’y a pas une conjonction, ni une préposition, ni sans doute une locution adverbiale, une forme syntaxique ou une inflexion de voix, qui n’expriment quelque nuance d’un rapport, rapport que nous percevons réellement entre les principaux objets de notre pensée. Si l’on se place au point de Ame

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