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CHAPITRE XI

y a vide et vide : celui d’un mot ne donne pas la même impression que celui d’un autre, encore que les deux s’accordent à n'avoir pas de contenu. Quand je m'épuise à retrouver le nom de Spalding, ma conscience est loin d’être ce qu’elle est quand je m épuise à retrouver le nom de Bowles. Nous avons nne infinité de consciences à'absence, tontes innommées, toutes différentes les unes des autres. Et ne confondez pas avec l’absence de sensation la sensation d’absence, qui est une sensation très intense. Nous pouvons avoir présent à la conscience le rythme d’un mot perdu sans qn’un son habille ce rythme, ou le sentiment flon d’nn je ne sais quoi qui est la voyelle ou la consonne initiale du mot, impalpable lutin dont le rire aigu et saccadé sonne à nos oreilles sans que nous le puissions voir ni saisir. Tout le monde doit connaître ce supplice de Tantale : le rythme vide d’un vers oublié qui danse désespérément dans la conscience à la recherche des mots qui viendront lui donner corps.

On nous explique une idée ou une théorie, et soudain nous nous écrions : « J’y suis, j’ai saisi 1 » Quel est donc cet éclair qui vient tout à coup d’illuminer notre intelligence ? C’est, sans aucun doute, un phénomène psychique parfaitement original. De même, vous êtes-vous jamais demandé à quel ordre d’états de conscience appartient V intention de dire une chose avant qu’on ne l’ait dite ? C’est nne intention parfaitement définie, et distincte de toute autre, et donc un état de conscience tout à fait à part : of, combien y trouvez-vons d’images sensorielles déterminées, de mots on de choses ? Y trouvez-vous même quelque chose ? Cependant patientez un peu : voici que mots et choses vous viennent à l’esprit; mais déjà l’intention anticipatrice, la divination n’est plus. Toutefois, avant de céder la place aux mots, elle les a « reçus »,

LE COURANT DE LA CONSCIENCE

accueillant et authentiquant ceux qui s'harmonisent avec elle, disqualifiant et rejetant les autres. Son vrai nom à elle, c’est intention de parler en tel et tel sens. On peut admettre qu’un bon tiers de notre vie psychique passe dans ces revues rapides, dans ces examens « prospectifs » de pensées encore inarticulées et cômme perçues à distance. Comment un homme, qui pour la première fois lit à haute voix une page, pourrait-il donner à tous les mots leur intonation juste s’il n’avait dès le début des phrases en cours au moins un sentiment de leur forme générale ? Ce sentiment ne fait qu’un avec la conscience du mot prononcé, dont il détermine la valeur et auquel il fait donner l’accent qui lui convient. Cette valeur spéciale des mots dépend presque entièrement de la construction grammaticale : « pas plus » appelle immédiatement « que » ; après un « encore que », nous attendons un « cependant », un « néanmoins » ou un « toutefois ». Ce pressentiment du mot ou de la tournure qui viennent peut être assez parfait pour permettre à un lecteur, d’ailleurs incapable de comprendre quatre mots du livre qu’il lit, de donner l’impression d’en pénétrer les nuances les plus délicates.

La restauration en leurs place et dignité psychiques de ces états de conscience flous et inarticulés : tel est, on le remarquera de plus en plus, mon constant souci et mon programme. Déjà Galton et Huxley ont préparé les voies, comme nous le verrons dans le chapitre de l’imagination, en rejetant la ridicule théorie de Hume et de Berkeley selon laquelle toutes nos images auraient nécessairement un contenu et des contours néts et précis. On fera un pas de plus en rejetant également l’idée non moins ridicule d’ « états de conscience » qui nous révéleraient des qualités simples objectives, mais ne pourraient nous révéler des rapports. Mais il faut aller plus loin encore, car

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