CHAPITRE XI
jamais, pour peu qu’ils soient « pensés » à un degré quelconque. D’ordinaire nous admettons qu’une phrase a un sens dès que nous sentons confusément que tous ses mots appartiennent à la même langue, et au même vocabulaire spécial de cette langue, et qu’ils se groupent selon un ordre grammatical familier. Mais au premier mot étranger, à la moindre faute de grammaire, au moindre terme de vocabulaire imprévu, (comme seraient les expressions « piège à rat » ou « facture de plombier » dans un développement philosophique), la phrase détonne, nous recevons littéralement un choc, et c’en est fait de notre docilité somnolente. Dans tous ces cas le sentiment de rationalité semble être plutôt négatif que positif, c’est comme le sentiment que rien ne choque ni ne détonne dans la suite des expressions de la pensée.
Inversement, si les mots appartiennent à un même vocabulaire, si la construction est correcte, des phrases dépourvues de tout sens pourront être énoncées de bonne foi, et acceptées de bon gré. On en trouverait maints exemples dans les discours des réunions religieuses, où se ressassent les mêmes formules convenues, dans la littérature « à deux sous la ligne )> et les morceaux de bravoure des reporters. Voici une phrase que je me rappelle avoir lue dans un compte rendu de prouesses athlétiques à Jerome Park : « Les oiseaux remplissaient les cimes des arbres de leur chant matinal, qui donnait à l’atmosphère une fraîcheur et une vivacité délicieuses. » Soyez sûrs qu elle a échappé à un journaliste distrait et pressé, et qu elle n a pas choqué tous ceux qui l’ont lue.
On voit donc maintenant combien peu importe au cours de la pensée la nature de ses éléments ou la qualité de ses images. Les seules images qui aient une importance intrinsèque sont celles qui servent de halte à la pensée et lui fournissent des conclusions
LE COURANT DE LA CONSCIENCE
substantives, soit provisoires, soit définitives. Dans tout le reste du courant conscientiel les sentiments de rapports sont tout, et les images unies par ces rapports ne sont presque rien. Sentiments et rapports, harmoniques psychiques, halos, dégradés, franges : tout cela peut rester identique dans des systèmes -d’images très différents. Nous pouvons exprimer par un diagramme cette indifférence de la pensée aux divers moyens psychiques par lesquels elle poursuit un but qui ne change pas.
Soit A une expérience qui sert de point de départ à un certain nombre de personnes, et Z la conclusion pratique à en déduire rationnellement.
Pour aller à cette conclusion, l’un suit une ligne et l’autre une autre ligne ; celui-ci une série d’images verbales anglaises, celui-là une série d’images verbales allemandes ; les images visuelles domineront chez Pierre, les images tactiles chez Paul; tel courant de conscience sera teinté d’émotion, tel autre pas ; d’aucuns seront courts, synthétiques et rapides, d’autres lents, hésitants et saccadés. Mais puisque dans tous ces courants les dernières images aboutissent, tout en restant de nature très hétérogène, à une seule et même conclusion, nous disons, et à bon droit, que tout le monde a eu substantiellement la même pensée. Mais chacun serait sans doute extraordinairement étonné si, pénétrant la conscience de son voisin, il y pouvait voir combien les images y différent de celles qu’il trouve dans sa propre conscience.
Reste un dernier point à signaler dans notre esquisse du courant de la conscience.