CHAPITRE XI
La conscience s’intéresse inégalement aux divers éléments de son contenu, accueille les uns et rejette les autres : penser, c’est faire des sélections. — Les phénomènes d’attention, de choix ou de délibération nous fourniraient naturellement des exemples éclatants de cette activité de sélection. Mais on peut tout aussi bien la voir sans cesse à l’œuvre dans d’autres phénomènes où nous ne la soupçonnons guère souvent, non plus que l’attention d’ailleurs. Ainsi, percevoir c’est inévitablement souligner et mettre en valeur des détails dans l’objet perçu, car il nous est tout à fait impossible de répartir impartialement notre attention sur tout un ensemble d’impressions. D’une succession monotone de bruits égaux nous faisons une suite de rythmes brisés, qui diffèrent selon notre façon d’accentuer différemment les bruits ; le plus simple de ces rythmes est le rythme binaire : tic-toc, tic-toc, tic-toc. De même, nous percevons par rangs et par groupes des points dispersés au hasard sur un plan, et nous synthétisons en figures des lignes naturellement indépendantes. Enfin nous opposons à tout instant et à propos de tout ceci à cela, ici à là, maintenant à alors, tout simplement parce que nous avons pris 1 habitude de morceler l’expérience, l’espace et le temps et d’y souligner ce qui nous intéresse.
Mais nous faisons plus que de donner ainsi du relief aux choses, de les unifier ou de les séparer. Nous pratiquons l’art d'ignorer réellement la plupart de celles qui sont devant nous. Je vais essayer de montrer brièvement comment nous procédons en ceci.
1° Commençons par en bas. — Que sont nos sens eux-mêmes sinon, comme nous l’avons vu pages 12-14, de simples organes de sélection ? Dans le chaos infini de mouvements dont, selon la physique, le monde est composé, chaque organe sensible choisit ceux qui lui reviennent, c est-à-dire dont la vitesse ne dépasse
LE COURANT DE LA CONSCIENCE
pas certaines limites. Il n’est sensible qu’à ceux-là et ignore les autres aussi complètement que s’ils n’existaient pas. De ce qui n’est en soi qu’un continuum sans pièces ni morceaux, où tout se tient et rien ne ressort, nos sens, par leur partialité à accueillir certains mouvements et à ignorer les autres, fout un monde tout plein de contrastes, de vifs reliefs, de brusques changements, de lumières et d’ombres pittoresques.
Donc, première sélection ; de l’ensemble des mouvements extérieurs, chaque organe, grâce à sa conformation terminale, extrait à notre intention certains seulement,*qui deviennent les causes de nos sensations.
2® Deuxième sélection : de toutes les sensations qui ont ainsi obtenu droit d’entrée, l’attention extrait celles qui méritent qu’on les remarque et supprime toutes les autres. Méritent et obtiennent qu’on les remarque celles-là seules qui sont les signes à' objets doués d’utilité ou de beauté. Quant à ces objets, leur intérêt leur fait conférer des noms substantifs qui leur sont comme les lettres patentes de leurs privilèges d’indépendance et de dignité. Supprimez cet intérêt subjectif, considérez les choses^ en ellesmêmes ; un tourbillon anonyme de poussière pr un jour de grand vent présente autant d’individualité que votre propre corps, et mérite autant — ou aussi peu
— que lui la dignité d’un nom individuel.
30 Troisième sélection : parmi les sensations qui nous viennent d’un objet individuel, l’esprit choisit les unes pour leur faire représenter la vraie nature de cet objet, et considère les autres comme de pures apparences qui varient au gré des circonstances de temps et de lieu. Ainsi le dessus de ma table me donne une infinité d’impressions rétiniennes dont une a quatre angles droits, toutes les autres ayant deux angles obtus et deux angles aigus ; je dis que la seule