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CHAPITRE XII

ont de plus important, nos vraies raisons pratiques de vivre. Nous avons tous une tendance aveugle à veiller sur notre corps, à le revêtir de tout ce qui peut l’orner, à aimer nos parents, notre femme et nos enfants, à nous chercher une maison bien à nous pour y vivre et l’embellir.

Un instinct tout aussi naturel nous pousse à acquérir des richesses qui deviennent des parties plus ou moins intimes de notre moi empirique. Les plus intimement nôtres sont celles que nous avons le plus saturées de notre travail. Où sont les hommes qui ne se sentiraient anéantis jusqu’au fond de leur être à la disparition soudaine de l’œuvre de toute une vie de labeur physique ou cérébral, qu’il s’agisse d’une collec-r tion d’insectes ou du manuscrit d’un grand ouvrage ? L’avare n’aime pas autrement son or. Sans doute, quand nous perdons nos biens, une partie de notre abattement s’explique par la conscience de perdre avec eux les jouissances que nous en attendions pour l’avenir; mais, par delà cette souffrance, il y a toujours celle d’un retour au néant d’une partie de nousmêmes et d’un rétrécissement de notre moi ; or cette souffrance-là constitue un phénomène psychologique véritablement autonome. C’est comme un écroulement soudain de toutes nos ambitions ; nous nous sentons à la fois rejetés parmi les vaggibonds et les pauvres diables que nous méprisons tant, et repoussés plus loin que jamais des favoris de la fortune à qui tout obéit sur terre et sur mer et que nous jalousons tant; car nous leur envions cette vie ardente et somptueuse qu assurent la richesse et le pouvoir ; et nous avons beau nous raidir devant eux à grand renfort de principes, faire les stoïciens revenus de tout snobisme, quand ils passent, nous n’échappons pas à quelque sentiment de crainte et de respect.

Le moi social. — Le moi social d’un homme est la

LE MOI

considération qu’il obtient dans son milieu. Nous ne sommes pas seulement des animaux qui vivent en groupes et qui aiment à se trouver parmi leurs semblables : nous avons en outre la tendance innée à vouloir être remarqués, et remarqués à notre avantage. Une punition d’une cruauté diabolique, si elle était physiquement réalisable, consisterait à abandonner un homme dans la société en empêchant que nul ne l’y remarquât. Si personne ne se retournait quand nous entrons, ne répondait quand nous parlons, ne prenait garde à ce que nous faisons, si tous ceux que nous rencontrons se conduisaient avec nous comme avec un mort, agissaient comme si nous n’existions pas, nous serions avant peu en proie a une sorte de rage et de désespoir d’impuissance auprès de quoi les pires tortures physiques seraient un soulagement ; car, si douloureuses fussent-elles, elles nous laisseraient au moins encore le sentiment de n’ être pas tombés assez bas pour ne plus mériter aucune attention-.

A proprement parler, an homme a autant de moi sociaux qu'il y a d’individus à a le connaître et à se faire de lui une idée ou une opinion quelconques. Toucher à ces idées, c’est le toucher lui-même. Mais comme les individus chez qui elles se trouvent se classent par groupes, on peut dire qu’en pratique un homme a autant de moi sociaux qu’il existe de groupes distincts d’hommes dont l’opinion lui importe. Généralement, il se montre sous un angle spécial a chacun de ces groupes. Tel jeune homme, modeste avec ses parents et ses maîtres, sacre et tranche du forban avec des amis lurons. Nous ne nous montrons pas à nos enfants comme à nos amis de clubs, à nos clients comme à nos ouvriers, à nos maîtres et a nos patrons comme à nos amis intimes. De là résulte pratiquement un morcellement de la personnalité en

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