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CHAPITRE XII

différents moi qui peuvent se démentir les uns les autres, comme chez l’homme soucieux de cacher à une classe de ses amis la figure qu’il fait ailleurs, mais qui peuvent aussi s’harmoniser et présenter une sorte de division du travail, comme chez l’homme qui réserve sa tendresse à ses enfants et sa sévérité aux soldats ou aux prisonniers placés sous ses ordres.

Il est un moi social qui prime tous les autres: celui que constitue à un homme 1 idée que se fait de lui la personne qu’il aime. Les succès et les insuccès de ce moi jettent l'amant dans des états d’exaltation et de dépression incroyables, déraisonnables même, si l’on veut chercher leurs raisons ailleurs que dans des émotions organiques. En sa conscience, l’amant refuse l’existence à son vrai moi, tant que son moi social tarde à obtenir droit d’existence : mais à peine l’obtient-il que le contentement de son heureux possesseur passe toutes les bornes.

La réputation bonne ou mauvaise d’un homme, son honneur ou son déshonneur sont les noms d’un de ses moi sociaux. Celui qu’on appelle honneur est ordinairement le résultat d’un de ces morcellements de la personnalité dont nous avons parlé. C’est l’idée que se fait de lui son « monde », idée flatteuse ou méprisante selon qu’il se conforme ou ne se conforme pas à certaines exigences qu’on n’aurait pas nécessairement vis-à-vis d’un homme d’un autre rang. C’est ainsi qu’un homme privé pourra abandonner une ville atteinte du choléra : un prêtre ou un médecin regardera cet abandon comme incompatible avec son honneur. L’honneur d’un soldat veut qu’il se batte ou meure dans telle circonstance où un civil peut s’excuser et fuir sans entacher son moi social. Un juge, un homme d’État doivent également à l’honneur de leur toge de ne pas se mêler à des affaires d argent parfaitement compatibles avec l’honneur des

LE MOI

hommes privés. Rien de plus commun que d’entendre les gens distinguer leurs différents moi sociaux :

« comme homme, j’ai pitié de vous ; comme fonctionnaire, je dois vous refuser toute pitié » ; « comme politicien, je ne vois en lui qu’un allié ; comme honnête homme, je le méprise », etc., etc. Ce qu’on peut appeler « l’opinion du club » est une des plus grandes forces dans la vie. Le voleur , ne doit pas voler les voleurs ; le joueur doit payer ses dettes de jeu, lui qui ne paie pas un liard de ses autres dettes. Partout et toujours le code d’honneur de la « bonne société » a toujours été plein de prescriptions sur « ce qui se fait » et sur « ce qui ne se fait pas », prescriptions qu’on observe uniquement pour avantager un de ses moi sociaux. Il ne faut généralement pas mentir : mais vous ne mentirez jamais trop si l’on vous interroge sur vos relations avec une dame. Votre égal vous provoque : il faut accepter le duel ; si c’est un inférieur, vous pouvez lui rire au nez. Ces exemples expliquent toute ma pensée.

Le moi spirituel. — Par « moi spirituel », dans la mesure où ce moi appartient à notre personnalité empirique, je n’entends pas l’un ou Faure des états qui traversent notre conscience, mais bien plutôt l’ensemble de tous ces états totalisés, nos facultés et nos tendances psychiques envisagées comme une réalité concrète. Cet ensemble peut à tout instant servir d’objet à notre pensée, nous donner des émotions analogues à celles qu’éveillent les autres éléments de notre moi empirique. Il a sur ces éléments le privilège de nous être plus intérieur qu’eux : il est « nous », tandis qu’ils sont plutôt « nôtres ». Cependant, jusqu’au dedans de ce moi spirituel, il y a des degrés divers d’intériorité : nos émotions et nos désirs sont pour ainsi dire à des couches plus profondes que nos perceptions du monde extérieur ; de même nos déci-

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