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CHAPITRE XII

grande Babylone que j’ai bâtie ? » Par contre, celui qui a entassé bévues sur bévues, que ses échecs retiennent au pied de la colline enlizé dans une vie médiocre, sera la proie naturelle de la défiance maladive de soi et se dérobera devant des entreprises cependant proportionnées à ses forces.

La satisfaction et la honte de soi sont donc des émotions originales, tout aussi primitives et spécifiques que le sont par exemple la colère et la douleur. Elles ont chacune leur expression physiognomonique particulière. L’innervation des muscles extenseurs, l’œil largement ouvert et brillant, la démarche souple et élastique, les narines dilatées, un sourire particulier se jouant sur les lèvres, traduisent le contentement de soi-même. On trouve tous ces signes réunis avec un relief extraordinaire dans les hôpitaux d’aliénés, où l’on ne manque jamais de rencontrer quelques malades littéralement fous d’orgueil, dont le visage arrogant et la démarche absurdement conquérante et fanfaronne forment un contraste tragique avec la misère de leur personnalité. C’est encore dans ces maisons du désespoir que l’on trouve les types physiognomoniques les plus saillants des sentiments opposés, chez des braves gens convaincus d’avoir commis « le péché sans miséricorde » et qui se croient irrémédiablement damnés : ils se blottissent, se recroquevillent, se glissent furtivement dans des coins et sont incapables de vous parler à haute voix ou de vous regarder dans les yeux. Dans ces cas morbides, il en est de ces sentiments contradictoires du moi comme de la peur et de la colère : leur intensité est sans rapport avec l’excitation qui les provoque. D’ailleurs, n’expérimentons pas nous-mêmes l’instabilité du baromètre intérieur où se marque l’étiage de notre confiance en nous et de notre estime pour nous? D’un jour à l’autre ce baromètre monte et descend sous l’in-

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fluence de causes plutôt viscérales et organiques qu’intellectuelles, et sans le moindre rapport avec l’estime où nous tiennent nos amis.

c) Il nous faut parler maintenant des actes par lesquels le moi tend à se réaliser et à se défendre. Nous avons à signaler ici un grand nombre d’instincts fondamentaux, instincts de conservation, d’expansion et de défense, que l’on peut tous ramener à Vamour et à la recherche du moi. Examinons-les successivement dans leurs applications au moi physique, au moi social et au moi spirituel.

Amour et recherclie du moi physique. — Nous rencontrons d’abord l’instinct de conservation, qui se manifeste par toute une catégorie de réflexes et de mouvements normalement subordonnés à l’alimentation et à la défense du corps, et même par les réactions que provoquent la colère et la peur. Si de la conservation du présent nous passons à la préparation de l’avenir, nous retrouvons encore la peur et la colère à côté d’autres instincts, tels que l’instinct de la chasse, l’instinct de propriété, l’instinct de construction de maisons, l’instinct de fabrication d’outils, toutes tendances engendrées par l’amour du moi physique. Cependant, il faut se garder ici des divisions et des spécialisations trop nettes, car les derniers instincts dont nous venons de parler tendent en fait à se rapprocher d’autres tendances, telles que 1 amour paternel et maternel, l’amour proprement dit, la curiosité et l’émulation, pour poursuivre avec elles par delà le développement de notre moi physique le développement de toute notre personnalité empirique, c’est-à-dire de notre moi matériel pris en son sens le plus large.

L’amour et la recherche du moi social se révèlent soit par des manifestations directes, soit par des

manifestations indirectes. Parmi les premières, il faut relever l’amour proprement dit, l’amitié, le désir de plaire, d’être remarqué et admiré, l’émulation, la jalousie, les passions de la gloire, de l'influence et du pouvoir ; il faut ranger parmi les secondes toutes les tendances de l’amour du moi physique qui peuvent nous servir à réaliser nos fins sociales. Les tendances directement issues de l'amour du moi social sont probablement de purs instincts, comme il est facile de s’en rendre compte. En effet, ce qui frappe le plus dans notre désir d’être « connu », c’est le manque de proportion qu’on relève entre son intensité extraordinaire et l’insignifiance de l’objet. qu’il poursuit: il importe si peu à notre raison et à nos sens que nous soyons connus ! Cependant nous avons naturellement la marotte d’allonger notre carnet de visites, d’être à même de dire, quand on parle de quelqu’un : « Ah oui ! un tel ! je le connais fort bien » ; nous voudrions être salué dans la rue par la moitié des passants. Naturellement nos préférences vont aux amis distingués et aux marques de déférence les plus admiratives : Thackeray demande quelque part à ses lecteurs s’ils ne goûteraient pas un plaisir exquis à ce qu’on les vît descendre Pall-Mall avec un duc à chaque bras. A défaut de l’amitié des ducs et des saluts envieux, beaucoup se contentent de presque rien ; il y a aujourd bui toute une espèce de gens qui ne brûlent que de lire leurs noms dans les journaux, peu importe sous quelle rubrique : . « arrivées et départs », « mondanités », « interviews », même sous la rubrique « indiscrétions et scandales », faute de mieux. Le cas de Guiteau, l’assassin de Garfield, montre jusqu’où peut aller, quand elle devient morbide, cette soif de voir imprimer son nom. Tout l’horizon mental de ce malheureux se limitait aux journaux, et dans la prière qu’il fît sur l’échafaud, ce mot entre tous lui

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venait du cœur : « La presse de ce pays a un rude compte à régler avec vous, Seigneur ! »

Mon moi s’élargit donc à mesure que je connais des hommes, à mesure aussi que je connais des lieux et des choses qui entrent pour ainsi dire dans ma personnalité sociale. « Ça me connaît », dit l’ouvrier français en parlant du travail où il excelle. Nous en venons même à désirer d’être connus de gens dont l'opinion nous est plus qu’indifférente ; et tel vrai grand homme, telle femme au goût généralement difficile, se donneront bien du mal pour éblouir un groom insignifiant qu’ils méprisent cordialement.

Par amour et recherche du moi spirituel il faut entendre toutes les tendances qui ont pour objet notre perfectionnement psychique, intellectuel, moral, ou enfin spirituel au sens étroit du mot. Cependant, il est évident que beaucoup pensent tendre à leur bien spirituel en ce sens étroit, qui tendent en réalité à leur bien social ou matériel poursuivi par delà le tombeau. Ce sont très certainement des biens matériels que le mahométan espère trouver en son paradis, et des maux matériels que le chrétien désire éviter en évitant l’enfer. Dans la conception plus positive et plus raffinée que nous nous faisons du ciel, il y a place pour de purs biens sociaux, en dépit de leur qualité supérieure, ne fût-ce que la compagnie des saints et de nos morts et la présence de Dieu. Seule la recherche de la sanctification de notre âme et de sa purification de tout péché, soit en ce monde, soit dans l’autre, mérite de représenter le pur amour de biens spirituels sans alliage.

Cette revue sommaire et toute extérieure des faits de la vie du moi resterait incomplète si nous ne mentionnions maintenant

La rivalité et les conflits des différents moi. — La

plupart du temps, quand nous désirons plusieurs choses à la fois, la nature nous contraint à opter pour l’une à l’exclusion des autres. Nous retrouvons ici ce genre d’alternatives : il me faut souvent accepter de ne réaliser l’une de mes personnalités empiriques qu’en renonçant aux autres. Ce n’est pas que je n’aimerais à cumuler: je voudrais au contraire, si c’était possible, être à la fois un joli homme bien en chair et élégamment habillé, un athlète de renom, un businessman gagnant son million tous les ans, un homme d’esprit, un « bon vivant », un don Juan irrésistible, tout en restant un philosophe ; je voudrais réunir en moi le philanthrope, l’homme d’État, le grand capitaine, l’explorateur africain, le poète inspiré et le saint. Je ne puis: c’est absolument impossible. Les occupations du millionnaire iraient à l’encontre de celles du saint ; le philanthrope et le bon vivant se donneraient des crocs-en-jambe ; le philosophe et le don Juan ne pourraient cohabiter dans le même corps fait de boue. Au seuil de la vie, un homme peut concevoir tous ces caractères opposés comme également possibles; mais réaliser l’un, c’est plus ou moins supprimer tous les autres. Qui veut sauver son moi le plus vrai, le plus fort, le plus profond, doit donc examiner soigneusement toute la liste, choisir un numéro et y jouer sa vie. Dès lors, tous les autres moi se volatilisent ; toute la réalité est pour le moi choisi et ses diverses fortunes : ses échecs sont de vrais échecs qui engendrent de vraies hontes, ses triomphes de vrais triomphes qui engendrent de vrais bonheurs. Il n’y a pas de plus forte illustration de cette activité de sélection que nous avons antérieurement soulignée dans ia conscience (pp. 224-5). La conscience qui ne cesse de choisir, parmi la multitude des objets qui la sollicitent ceux qui deviendront des réalités pour elle, choisit ici dans

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une série de moi ou de caractères possibles celui qui sera sa propre réalité; c’est pourquoi elle n’éprouve aucune honte à échouer dans les autres.

Cela nous vaut ce paradoxe : un homme qui meurt de honte parce qu’il n’est que le second boxeur ou le second rameur du monde. Qu’il puisse battre tous les hommes moins un, voilà qui ne compte pas : battre celui-là est son idée fixe ; et il n’aura rien fait tant qu’il ne l’aura pas battu. A ses propres yeux il est comme s’il n’existait pas ; et en réalité son moi élu n’est pas. Au contraire, tel méchant gringalet que tout le monde pourrait battre ne souffre aucunement de ce désavantage ; il y a longtemps qu’il a renonce à « faire fortune dans ce rayon », comme disent les marchands. Qui n’essaie pas n’échoue pas ; qui n’échoue pas n’encourt pas d’humiliation. Ainsi nous nous estimons en ce monde exactement d apres ce que nous prétendons être et prétendons faire ; nous prenons ici pour mesure de notre valeur le rappor qu’il y a entre les résultats que nous obtenons et ceux que nous pensons pouvoir obtenir. Cela nous donne une fraction dont nos prétentions fournissent le dénominateur et nos succès le numérateur, soit:

estime de soi :

prétentions

On peut augmenter cette fraction en diminuant le dénominateur tout aussi bien qu’en augmentant le numérateur. Il y a gain égal à renoncer à des prétentions ou à les réaliser. Et c’est au renoncement que mènent régulièrement les déceptions qui s’accumulent et les luttes qui ne finissent pas. L’exemple le plus saisissant que je connaisse de cette résignation se trouve dans fhistoire de la théologie évangélique, allant de la conscience du péché à la désespérance de soi-même et à l’abandon du salut par les oeuvres.

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