CHAPITRE XII
Mais chaque pas que nous faisons dans la vie nous fait rencontrer des exemples analogues : une étrange clarté inonde notre âme quand nous acceptons de bonne foi notre néant dans un ordre quelconque. 11 n’y a pas que de l’amertume dans le cœur de l’amoureux renvoyé définitivement avec un « non » inexorable. Bien des gens de Boston, experto crede, et sans doute aussi (j’en ai peur) d’autres villes, augmenteraient dès aujourd’hui leur bonheur s’ils voulaient bien, hommes et femmes, renoncer une fois pour toutes à se développer un moi musicien, et consentir à dire publiquement et sans respect humain qu’une symphonie est une calamité. Quel jour agréable que celui où nous renonçons à être jeunes ou sveltes ! Dieu merci, disons-nous, c’en est fait de ces illusions. Tout ce qu’on surajoute au moi est autant un fardeau qu un ornement. Un homme qui avait perdu jusqu’au dernier penny dans notre guerre civile entra dans un tas de poussière et s’y roula posiüvement, disant que depuis sa naissance il ne s’était jamais senti si libre ni si heureux.
Il est donc bien vrai que nous sommes maîtres de nos satisfactions intérieures. « Réduis à zéro tes ambitions, dit Carlyle, et tu auras l’univers à tes pieds. Le plus grand sage des temps modernes a bien eu raison de le dire: e’est avec le , renoncement que la vie commence vraiment. »
Ni menaces, ni prières ne sauraient émouvoir un homme tant quelles ne touchent pas à l’un de ses moi actuels ou virtuels. Ce n’est que par là que nous avons normalement « barre » sur la volonté d’autrui. Aussi le premier soin des diplomates, des monarques et de tous ceux qui veulent gouverner ou avoir de influence, est-il de découvrir dans leur victime le principe essentiel de son amour-propre, et de faire porter la tous leurs arguments. Mais qu’un homme
renonce à toutes les choses qui relèvent d’un destin extérieur, leur refusant absolument toute participation à son moi, et il nous enlèvera à peu près tout pouvoir sur lui. La recette stoïcienne du bonheur est de se déposséder par avance de tout ce qui n’est pas en notre pouvoir; les coups de la fortune peuvent alors pleuvoir, on ne les sentira plus. Épictète nous exhorte à rendre notre moi invulnérable en le rétrécissant et en le durcissant à la fois. « Il me faut mourir ? Bien. Mais me faut-il mourir en gémissant? — Je dirai ce qui me semble juste, et si le tyran me dit : je vais te faire mourir, je lui répondrai : quand donc t’ai-je dit que j’étais immortel ? Tu accompliras ta fonction, et moi la mienne : la tienne est de tuer, la mienne est de mourir sans peur ; la tienne d’exiler, la mienne de partir sans trouble. — Que faisons-nous dans un voyage ? Nous choisissons le pilote, les matelots, l’heure. Survient la tempête. Qu'ai-je à m’en soucier ? J’ai fait ce que je devais faire. Geci regarde le pilote. Mais le vaisseau sombre ; que me faut-il faire ? L’unique chose que je puisse faire ; consentir à être noyé sans craindre, ni crier, ni accuser Dieu, en homme qui sait que ce qui est né doit mourir. »
Cette méthode stoïcienne, évidemment efficace et héroïque quand elle est de saison, exige une certaine étroitesse et une certaine rudesse de caractère chez les âmes qui en veulent faire leur habitude constante. Elle ne procède que par exclusions. Si je suis un stoïcien, les biens que je ne puis m’approprier cessent d’être des biens pour moi, et de là à dire qu’ils ne sont aucunement des biens, il n’y a qu’un pas, bien vite franchi. Cette façon de protéger son moi par des exclusions et des négations est coutumière à des gens qui, à d’autres égards, ne sont rien moins que des stoïciens. Les esprits étroits rétrancheni et rétractent leur moi en le dégageant des
biens dont ils ne peuvent escompter la pleine et tranquille possession. On aura beau avoir tout le mente possible, si l’on n’est de même tempérament qu eux, ou leur ami, leur client ou leur dirigé, on n’existe pas pour ces cœurs froids, si ce n’est parfois comme objet d’une haine qui est alors bien réelle. Ou être mien, ou n’être pas, tel est leur dilemme ; et autant qu’il dépend d’eux on n’existe pas si on ne leur appartient pas. Ainsi peut-on trouver dans le caractère absolu et la fermeté de contours du moi une compensation à la pauvreté de son contenu.
Tout au contraire les gens de naturel sympathique procèdent par la méthode antithétique d expansion et d’inclusion. La richesse de contenu de leur moi fait plus que compenser l’incertitude fréquente de ses frontières. Nil humani a me alienum. « Ces fiers esprits méprisent ma petite personnalité et me donnent juste autant d’importance qu’à un chien : je ne leur refuserai néanmoins pas l’existence tant que j’aurai l’âme au corps. Ils sont tout autant des réalités que moi ; tout le bien qui est en eux sera également mon bien», etc., etc. Ces natures expansives sont généreuses à un degré qui souvent ne laisse pas d’émouvoir. Elles éprouvent je ne sais quel ravissement très délicat à penser qu’en dépit de leurs maladies, de leurs revers, de leur médiocre condition et de leur délaissement, elles sont cependant de cet excellent monde comme les parties sont du tout, qu'elles participent fraternellement à la force des chevaux d’omnibus, au bonheur des jeunes gens, à la sagesse des vieillards, et que même elles ne sont pas sans avoir quelque part à la prospérité des Vanderbilt, voire des Hohenzollern. — Ainsi donc le moi peut assurer lui-même sa réalité, soit en s’ouvrant, soit en se fermant. Quiconque peut vraiment) dire avec Marc-x\urèle « O Univers, je désire tout ce' que
tu désires », possède un moi qui ne sait plus rien nier ni repousser : le moindre rent ne saurait souffler sans gonfler ses voiles.
La hiérarchie des moi. — On s’accorde assez généralement à ranger les différents moi qu’un homme peut posséder, et les différents degrés d’estime que leur répartit son amour-propre, le long d’une échelle hiérarchique dont le moi physique occupe le bas, le moi spirituel le haut, tandis que les moi matériels distincts du moi physique et les différents moi sociaux occupentles échelons intermédiaires. Laissé à lui-même, notre égoïsme naturel nous ferait réaliser et élargir tous ces moi' ; si nous en sacrifions délibérément quelques-uns, ce sont ceux que nous ne saurions garder. Pratiquer ce détachement, c’est donc « faire de nécessité vertu » ; aussi les Cyniques citent-ils à ce propos, et non sans quelque apparence de raison, la fable du renard et des raisins. C’est un progrès néanmoins que ce sacrifice, un progrès qui contribue à l’éducation morale de la race; et pnisque nous admettons qn’en fait, et à tout prendre, les moi que nous pouvons garder sont encore intrinsèquement les meilleurs, ne nous plaignons pas trop du chemin détourné qui nous mène à reconnaître leur supériorité.
Il y a d’ailleurs d’autres chemins menant à la même conclusion, et nous avons heureusement plus d’un moyen d’apprendre à subordonner nos moi inférieurs à nos moi supérieurs. Très certainement nous sommes aidés en ceci par des principes moraux immédiats ; viennent ensuite, derniers en date mais non en importance, les jugements que nous portons d’abord sur la conduite des autres, et que nous finissons par nous appliquer ensuite à nous-mêmes. C est une des plus étranges lois de la nature que cette habitude où nous sommes de trouver repoussantes chez les autres tant de tendances qui ne nous déplaisent aucu-