CHAPITRE XII
nement chez nous. Il n’est personne sans doute que ne dégoûte chez le voisin la saleté physique, et presque autant la cupidité, la vanité, l’ambition, la jalousie, la tyrannie et l’orgueil. Cependant, abandonné à moi-même je laisserais probablement toutes ces tendances s’épanouir librement en moi, et il se passerait un long temps avant que j’en vienne à concevoir nettement la nécessité de les faire descendre au bas de l’échelle. Mais à chaque instant j’ai à les juger autour de moi, et, comme le dit Horwicz, j’arrive assez vite à voir mes défauts dans le miroir des défauts d'autrui, ce qui me les fait juger autrement que je les sens. Enfin, les maximes morales dont on nous sature depuis notre enfance ne peuvent que hâter extrêmement l’époque où l’on s’examine et se juge soi-même.
Tant il y a que, comme je l’ai dit, les hommes en sont venus à hiérarchiser leurs différents moi possibles d’après leurs valeurs. Une certaine dose d’égo'isme physique est le fondement nécessaire des autres moi : mais une sensualité exagérée s’attire le mépris ; tout au plus l’excuse-t-on en considération d’autres qualités. Au dessus du moi physique l’on place les autres moi matériels qui le dépassent : on tient pour un être inférieur l’homme qui ne sait pas souffrir quelque peu de la faim, de la soif, du froid et du manque de sommeil pour faire son chemin dans le monde. Au-dessus de tous les moi matériels viennent tous les moi sociaux : on doit faire passer les considérations d’honneur, d’amitiés et de relations avant celles de santé et de richesse. Enfin notre moi spirituel est à ce point notre plus précieux trésor que, plutôt que de le perdre, tout homme doit être prêt à sacrifier ses amis, sa réputation, ses biens et sa vie elle-même.
De plus, il n’est pas un seul de tous les moi matériels, sociaux , et spirituels qui ne prenne pratique-
LE MOI
ment deux aspects distincts, selon qu'on l’envisage dans le présent comme un moi actuel, immédiat et défini, ou dans l'avenir comme un moi virtuel, éloigné et indéterminé. Et toujours on convient d’avantager le moi virtuel aux dépens du moi actuel. Ainsi, on doit sacrifier le plaisir corporel présent à la santé future ; on doit se dessaisir du dollar qu’on a dans la main en vue des cent dollars à venir ; on doit se faire un ennemi de qui nous parle en ce moment si l’on se prépare à ce prix des amis dans des cercles plus élevés ; on doit sacrifier science, élégance, esprit pour assurer le salut de son âme.
De tous les moi indéterminés et virtuels, c’est le moi social virtuel qui est le plus intéressant, en raison d’abord de certains paradoxes qu’il introduit dans notre conduite, en raison aussi de ses rapports avec notre vie morale et religieuse. Quand, pour des motifs d’honneur et de conscience, je brave le jugement de ma famille, de mon club ou de mon « monde », quand de protestant je me fais catholique, ou de catholique libre-penseur, ou de médecin de faculté médecin homéopathe, etc., ce qui me fortifie dans ma résolution et me cuirasse contre la perte de mon moi social actuel, c’est la pensée d’une autre société où j’espère trouver de meilleurs juges que ceux qui me “Condamnent maintenant. En appeler à cette décision future c’est, de ma part, aspirer à un nouveau moi social, qui peut être très éloigné, que je puis même ne concevoir que comme simplement possible. Peutêtre même n’espéré-je pas le voir réalisé de mon vivant ; bien plus, je puis m’attendre à n’être jamais connu après ma mort des générations qui m approuveraient si elles venaient à me connaître. N’importe ; ce qui m’émeut et m’attire, c’est incontestablement la perspective d’un moi social idéal à réaliser, d’un moi tout au moins digne d’être approuvé par le meilleur