CHAPITRE II
pour l’anatomiste, autant de sillons plus ou moins permanents de la structure du cerveau, et, pour le physiologiste, autant de canalisations de son activité future.
Chaque nerf afférent vient d’un point déterminé de la périphérie ; une force particulière du monde extérieur provoque et règle son activité interne. 11 reste d’ordinaire insensible aux autres forces ; ainsi les nerfs optiques ne peuvent être impressionnés par les ondes sonores, ni les nerfs de la peau par les ondes lumineuses ; le nerf lingual n’est pas excité par des effluves odorantes, et la chaleur n’affecte point le nerf auditif. Chaque nerf se choisit parmi les vibrations du monde extérieur une catégorie à laquelle seule il répond. 11 résulte de là que nos sensations forment une série discontinue, brisée par d’énormes brèches. Nous n’avons aucune raison de supposer que l’ordre des vibrations du monde extérieur est aussi discontinu que l’ordre de nos sensations. Entre les dernières ondes sonores perçues et les premières ondes calorifiques perceptibles, c’est-à-dire entre les 40.000 vibrations à la seconde, qui sont le maximum sensibile de l’audition, et les billions probables qui constituent le minimum sensibile de la sensation thermique, la nature doit avoir réalisé quelque part d’innombrables séries intermédiaires que nous ne percevons pas, faute de nerfs appropriés. Le processus des fibres elles-mêmes est très vraisemblablement identique ou à peu près pour tous les différents nerfs. C’est le « courant nerveux ». Mais ce sont des catégories différentes de vibrations extérieures qui déclanchent ce courant : celles de la rétine ne sont pas celles de l’oreille ; chaque sens a les siennes qu’il recueille à l’aide d’un appareil terminal ad hoc. De même que nous nous servons d’une cuiller pour prendre la soupe et d’une fourchette pour prendre la
DE LA SENSATION EN GÉNÉRAL
viande, ainsi nos fibres nerveuses se servent de tel appareil terminal pour prendre les ondes aériennes et de tel autre pour prendre les ondes éthérées. Chacun de ces appareils se compose de cellules épithéliales modifiées qui sont en continuité avec la fibre. Celleci ne peut être excitée directement par l’agent extérieur qui impressionne son organe terminal ; les fibres optiques sont insensibles aux rayons directs du soleil, et on ne provoquerait pas de sensation de froid en appliquant de la glace sur un tronc nerveux cutané (1). Les fibres sont de simples fils de transmission. Leurs organes terminaux sont autant de téléphones imparfaits où parle le monde extérieur, mais qui n’enregistrent qu’une partie de ce qu’il dit. A f autre extrémité des fibres les cellules des centres jouent le rôle des « récepteurs >> où fesprit tend l’oreille à des communications lointaines.
Les énergies « spécifiques » des différentes parties du cerveau. — Les anatomistes nous donnent jusqu à un certain point un tracé définitif des voies que les fibres nerveuses sensorielles suivent après leur entrée dans les centres jusqu’à leur terminaison dans la substance grise des circonvolutions cérébrales (2). Nous ferons voir bientôt que la conscience accompagnant l’excitation de cette substance grise varie d’un endroit
(1) Cependant, le sujet peut sentir de la douleur dans cette expLience. Ainsi faut-il admettre que les fibres nerveuses de n’importe quelle forme, et de même tous les organes terminaux, présentent une excitabilité quelconque aux chocs
mécaniques et aux courants électriques.
(2) On suit les fibres optiques jusqu aux lobes occipitaux, les fibres olfactives jusqu’à la partie inférieure du lobe temnoral (circonvolution de l’hippocampe). Les fibres auditives passent d’abord dans le cervelet, puis probablement dans la partie supérieure du lobe temporal. (Ces termes anatomiques et ceux employés dans ce chapitre seront expliqués plus tard — L’écorce est la surface grise des circonvolutions.)