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CHAPITRE XII

« Il n’y a pas l’ombre d’une difficulté, dit James Mili, à attribuer à l’association le pouvoir de composer une idée complexe avec les idées d’un nombre indéfini d’individus. C’est là un fait d’expérience dont tout le monde convient. N’avons-nous pas tous l’idée d’une armée ? Et n’est-ce pas précisément le cas d’une idée faite avec les idées d’un nombre indéfini d’hommes (1) ? »

On pourrait multiplier ici des citations analogues, — et sans doute les fortifier de votre propre assentiment, lecteur, si vous vous laissez aller à votre première impression. Supposons que vous pensiez : « le jeu de cartes est sur la table ». Si vous vous mettez à réfléchir, il y a bien des chances que vous disiez : « Eh ! n’est-ce pas là en effet la pensée d’un jeu de cartes ? et de cartes réunies en un jeu ? et de la table qui le supporte ? et des pieds qui supportent la table ? Ne trouvé-je point dans ma pensée les idées qui correspondent à ces divers éléments, une pour le jeu et une pour la table? dans l’idée du jeu une idée pour chaque carte, et dans l’idée de la table une idée pour chaque pied? S’il en est ainsi, la pensée peut-elle être autre chose qu'un assemblage et un jeu d’idées dont chacmne correspond à quelque élément de l’objet connu ? »

Voilà qui semble plausible, et qui est cependant sans la moindre portée. En vous donnant un jeu d’idées dont chacune connaît une partie de l’objet, vous avez oublié de vous donner une idée chargée de connaître tout l'objet d’un seul coup. Par hypothèse, l’idée qui connaît l’as de pique doit ignorer le pied de la table, qui ne sera connu que de l’idée à lui affectée ; ainsi toutes ces idées ignoreront les objets les unes des autres. Or considérez ce qui se passe

;1) James Mill, Analysis ofîhe Haman Mind, I, p. 264.

LE MOI

dans une conscience humaine vivante : ce qui connaît les cartes est aussi ce qui connaît la table, ses pieds, etc. ; car tous ces objets sont connus ensemble et relativement les uns aux autres. Nos conceptions des nombres abstraits, huit, quatre et deux constituent des états de conscience tout* aussi originaux que notre conception de l’unité. L’idée d’un couple n’est pas un couple d’idées. « Mais, direz-vous, la saveur de la limonade n’est-elle pas composée de la saveur du citron plus la saveur du sucre ? » Eh bien non ! Vous prenez une combinaison d’objets pour une combinaison d’états de conscience ; physiquement la limonade contient du citron et du sucre ; psychologiquement la saveur de celle-là ne contient pas les saveurs de ceux-ci. Car s’il y a deux choses qui sont certainement absentes de la saveur de la limonade, c’est bien la pure acidité du citron et la pure douceur du sucre. Il n’y a qu’une seule saveur, quelque peu analogue sans doute à ces deux saveurs, mais qui constitue un état de conscience parfaitement distinct.

Il n’y a pas de fusion possible d’états de conscience distincts. — La théorie qui fait de nos idées des combinaisons d’idées élémentaires n’est pas seulement improbable, elle est logiquement inintelligible : elle ne présente aucun des caractères essentiels à toute vraie combinaison. En effet, dans toutes les combinaisons que nous connaissons ce ne sont pas les éléments qui se combinent, mais bien LEURS EFFETS SUR UNE RÉALITÉ DISTINCTE DEUX. Si vous supprimez cette réalité-là, l’idée même de combinaison cesse d’avoir un sens intelligible.

Ainsi, prenez tel nombre d’éléments qu’il vous plaira ; appelez-les comme vous voudrez, forces, particules de matière, ou unités psychiques : jamais ces éléments ne pourront se réunir tout seuls ni se « sommer » eux-mêmes. Chacun reste dans la somme

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