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CHAPITRE XII

ce qu’il a toujours été ; et la somme n’existe que sous les espèces d’une addition des unités faite par quelqu’un qui les voit et les synthétise du dehors, ou encore sous les espèces d’une combinaison des effets produits par les unités sur une réalité qui leur reste extérieure. Quand, par exemple, je dis que H2 et O se combinent en « eau » et présentent sous cette nouvelle forme des propriétés nouvelles, il faut savoir que l’eau n’est que les anciens atomes dans une position nouvelle H-O-H ; et les « nouvelles propriétés » ne sont qüe les effets combinés que produisent les atomes dans cette nouvelle position soit sur nos sens, soit sur d’autres corps dont les réactions manifestent alors et font connaître les propriétés de l’eau. C’est exactement dans le même sens qu’on parle de « combinaisons de forces » quand différents hommes tirent sur une corde, ou quand différentes fibres musculaires tirent sur un tendon.

Dans le parallélogramme des forces, ce ne sont pas les « forces » qui se combinent d’elles-mêmes en une diagonale : il faut un corps auquel elles puissent s’appliquer pour que leurs effets se somment en cette résultante. Pareillement, les sons musicaux ne se combinent pas d’eux-mêmes en accords et en désaccords : accords et désaccords ne sont que les noms donnés aux effets combinés des sons sur une réalité qui leur est extérieure, l’oreille.

Supposez maintenant que ces unités et ces éléments sont des états de conscience ; le cas reste absolument le même. Prenez une centaine d’états de conscience, mêlez-les, faites-en un paquet bien serré (je suppose que ceci ait un sens) : chacun n’en demeurera pas moins exactement ce qu’il a toujours été, enserré dans sa peau, sans porte ni fenêtre, sans la moindre connaissance de la nature ni du sens des autres états ses voisins. Mais si, en plus de la série

LE MOI

vous posez la conscience de la série, du même coup vous ajoutez aux cent états un cent-unième qui est un fait absolument nouveau. Il se peut sans doute que, par une curieuse loi physique, la réunion des cent états individuels serve de signal à la création de ce cent-unième (c’est ainsi que nous devons souvent étudier séparément des objets avant de les envisager dans un ensemble), mais même alors il n’y a entre eux et lui aucune identité de nature ; et il faut renoncer soit à le déduire d’eux, soit à le faire procéder d’eux par évolution (si ceci présente un sens quelconque).

Prenez une phrase de douze mots ; prenez douze hommes, et dites à chacun d’eux un de ces mots; rangez vos hommes en ligne ou pressez-les en tas ; puis faites penser à chacun son mot aussi attentivement qu’il voudra ; cela ne fera jamais que vous réalisiez ainsi quelque part la conscience de la phrase entière. Nous parlons, il est vrai, de !’« esprit du temps », du « sentiment populaire », et nous personnifions de maintes façons !’« opinion publique » ; mais ce ne sont là que des « manières de dire » et des symboles. Et nous le savons fort bien ; car jamais nous n’irons, jusqu’à rêver que cet esprit, ce sentiment ou cette opinion constituent une conscience nouvelle et distincte de celles des individus suggérés par les mots « temps », « populaire » ou « publique » : des esprits individuels ne s’agglutinent pas de façon à composer un esprit supérieur à eux. Nous retrouvons ici l’invincible objection que les spiritualistes ont toujours opposée aux associationnistes en psychologie. L’associationnisme fait de l’esprit le résultat d’une multiplicité d’idées distinctes unifiées par V association ; il y a, dit-il, une idée de a et une idée de 6, et par conséquent une idée de a-j-à qui n’est que les idées de a et de 6 réunies. C’est comme si l’on disait en

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