CHAPITRE XII
Moi d’hier peut prendre corps et être jugé identique en un sens particulièrement subtil au Je qui porte aujourd’hui ce jugement d’identification. En tant que phénomène subjectif, ce jugement ne présente rien de mystérieux ; il appartient à la grande classe des jugements d’identité, qui ne sont ni plus ni moins remarquables qu’on les fasse à la première, à la seconde ou à la troisième personne. Psychologiquement parlant, c’est grâce à une même opération intellectuelle que je pense ces deux phrases : « je suis le même que j’étais », et « cette plume est la même qu hier ». Il n y a pas plus de difficulté à penser cela qu’à penser le contraire et à dire : « aucun de nous n’est le même qu’hier ». La seule question à examiner est de savoir si ce jugement est vrai : l’identité pensée est-elle une identité réelle ?
Identité du Moi. — Si dans la phrase « je suis le même que j’étais hier », nous prenons Je au sens large, il est clair qu’à bien des points de vue je ne suis plus le même. Le moi concret que je suis est assez différent du moi concret que j’étais ; celui-ci avait faim et se promenait, celui-là est rassasié et se repose ; celui-ci était plus pauvre et plus jeune, celuilà est plus riche et plus vieux , etc. Cependant à d’autres points de vue je suis le même ; et rien n’empêche de penser que ces points de vue-là sont les plus importants. Ni mon nom, ni ma profession, ni mes rapports avec le monde n’ont changé ; mon visage, mes facultés, mon stock de souvenirs sont pratiquement aujourd’hui ce qu’ils étaient alors. Bien plus, il y ‘A continuité entre mon moi d’aujourd’hui et mon moi d alors : de 1 un à Lautre il n’y a eu que des modifications graduelles qui n’ont jamais affecté le moi tout entier ni tout d’un coup. En ce sens, mon identité personnelle ne diffère pas de l’identité que l’on attribue aux autres objets complexes ; c’est toujours
LE MOI
une affirmation fondée soit sur la ressemblance de certains traits essentiels, soit sur la continuité de phénomènes rapprochés et comparés. Cette affirmation ne saurait outrepasser son fondement, ce qui arriverait si l’on parlait d’une Unité métaphysique et absolue où toutes les différences seraient anéanties. L’identité des moi présent et passé se mesure à ce qu’il y a en effet d’identique en eux : c’est une identité générique, qui n’exclut pas des différences génériques également réelles ; si d’un point de vue je suis un moi, d’un autre point de vue j’en suis plusieurs, et ceci est tout aussi vrai que cela. Ainsi de la continuité : elle ne donne au moi qu’une unité purement empirique, celle qui résulte de la liaison des états de conscience, de l’ininterruption de leur courant, — et pas un iota, pas un degré d’unité de plus.
Identité du Je. — Mais tout ceci doit s’entendre du moi objet, du moi connu. Dans le jugement « Je suis le même, etc. », nous avons pris « Je » au sens large où il signifie une personnalité concrète ; prenons-le maintenant dans son sens étroit, pour ce je ne sais quoi qui pense, à qui appartiennent et de qui sont connues toutes les déterminations concrètes du moi : ne présente-t-il pas alors une identité absolue, et n’est-il pas parfaitement le même à des époques différentes? Ce je ne sais quoi, qui à chaque instant se dégage du moi passé pour se l’approprier et le connaître, et qui s’oppose au non moi, n’est-il pas un principe permanent d’activité spirituelle constamment identique à lui-même, où qu’on le rencontre ?
Les philosophes et le sens commun réservent leurs faveurs à la doctrine qui attribue la pensée à ce principe ; cependant cette doctrine ne laisse pas de présenter des difficultés à la réflexion. Sans doute, s’il n’y avait pas d’états de conscience, nous pourrions attribuer à un principe d’une unité et d’une identité abso-