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CHAPITRE XII

lues le cours incessant de nos pensées. Mais nous n’avons que faire de ce « penseur » et de son identité substantielle si les états de conscience sont vraiment des réalités. Car il n’y a aucune identité substantielle entre ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui : ceux-là sont irrévocablement morts et disparus quand ceux-ci apparaissent. Mais tous présentent une identité fonctionnelle, puisque la conscience d’hier et celle d’aujourd’hui connaissent les mêmes objets ; et pour autant que le moi passé soit un de ces objets, toutes deux le traitent de même façon, c’est-à-dire l’accueillent, l’appellent « mien » et l’opposent à ce titre à tous les autres objets soumis à leur expérience. On ne voit pas que les faits nous obligent à reconnaître dans le « penseur » une autre identité que cette identité fonctionnelle. Dès lors il suffira, pour rendre compte de toutes nos vraies expériences d’unité et d’identité personnelles, d’en appeler à une série continue de « penseurs » successifs et numériquement distincts, pourvu que tous connaissent de même façon le même passé. Or précisément nous trouvons cette suite continue de penseurs successifs dans le courant de nôs états psychiques, dont chacun enveloppe à la fois la connaissance d’objets complexes et les émotions et sélections que ces objets provoquent en nous ; et ce courant est la donnée même de la psychologie envisagée comme science naturelle (cf. p. 2).

La conclusion logique de tout ceci, c’est que les états de conscience suffisent à tous les besoins de la psychologie. C’est à la métaphysique et à la théologie à prouver l existence de l’âme ; en psychologie, ce principe substantiel d’unité constitue une hypothèse superflue.

Comment le Je s’approprie le Moi. — Mais pourquoi les états de conscience successifs s’approprient-ils le

LE MOI

même moi passé ? J’ai dit précédemment que mes propres expériences passées m’apparaissaient pénétrées d’une « chaleur » et d’une « intimité » qui manquent à ma pensée des expériences d’autrui. Cette remarque va nous fournir la clef du mystère. Si mon moi présent me donne le « sentiment » de chaleur et d’intimité, c’est grâce à la présence simultanée de la masse pesante et chaude de mon corps et du sentiment d’activité intime où nous avons vu le noyau du moi spirituel (p. 234). Il nous est impossible de nous représenter vraiment notre moi présent sans percevoir en même temps en nous l’une ou l’autre de ces deux choses. N’importe quel objet qui les possédera en pénétrant dans la conscience verra donc sa représentation bénéficier d’une chaleur et d’une intimité analogues à celles qui s’attachent au moi présent. Fût-il un objet à' autrefois : pourvu qu’il remplisse cette condition, il sera pensé avec cette chaleur et cette •intimité. — Reste à savoir quels sont les objets d’autrefois qui remplissent en fait cette condition lors de leur retour dans la conscience. C’est évidemment ceux-là, et ceux-là seuls, qui l’ont remplie quand ik étaient vivants. Ils reviendront avec leur chaleur animale d’autrefois ; ils pourront garder encore comme une senteur d’activité interne puisée à l’acte primitif. Naturellement alors nous serons amenés à les rapprocher les uns des autres, et à les assimiler à ce moi chaud et intime dont nous avons la perception intérieure pendant que nous les pensons ; nous les rassemblerons et les distinguerons de tous les objets qui n’ont pas ce critérium. Ainsi, dans un troupeau de bétail lâché pour l’hiver en quelque large prairie de Fouest, un propriétaire, lors des rondes faites au printemps, distingue et rassemble toutes les bêtes sur lesquelles 'il trouve sa propre marque. Et ce sont en effet ces objets qui constituent les expériences passées

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