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CHAPITRE XII

que j’appelle miennes maintenant. Malgré tout ce que j’en peux connaître les expériences d’autrui ne portent jamais cette marque vive et particulière ; c’est pourquoi Pierre, s’éveillant dans le même lit que Paul et se rappelant ce que tous deux avaient à l’esprit avant de s’endormir, reconnaît et s’approprie comme siennes les idées « chaudes », et n’est jamais tenté de les confondre avec les idées froides et exsangues dont il abandonne la propriété à Paul. Il ne fera pas plus la confusion des idées que la confusion des corps, la confusion de son corps qu’il voit et sent avec le corps de Paul qu’il voit et ne sent pas. Chacun de nous à son réveil pense « revoici mon ancien moi », de môme qu’il pense « revoici mon ancien lit, mon ancienne chambre, mon ancien univers ».

Tout ceci se retrouve également dans la vie éveillée. Sans doute chaque pulsation de conscience meurt et cède la place à une autre ; mais cette autre retrouve sa devancière parmi les objets qu’elle connaît, et la retrouvant « chaude », ainsi que nous l’avons dit, elle 1 accueille et lui dit « tu es mienne ; nous participons au même moi ». Chaque pensée ultérieure, connaissant et enveloppant ainsi les pensées précédentes, se trouve devenir le dernier réceptacle de leur contenu, et puisqu’elle se les approprie, le dernier possesseur de leurs possessions.

C est, dit avec raison Kant, comme si des balles élastiques recevaient avec un mouvement la connaissance de ce mouvement ; la première balle transmettrait son mouvement et sa conscience à la seconde, qui les recevrait en sa propre conscience, les transmettrait ensuite à une troisième, etc., si bien que la dernière contiendrait tout le contenu des autres et se le représenterait comme parfaitement sien. Grâce à ce jeu de furet, chaque pensée expirante passe immédiatement dans la pensée naissante qui l’adopte ; et

LE MOI

ainsi se fait l’appropriation de la plupart des éléments les plus lointains du moi. Qui possède le dernier moi possède également l’avant dernier, car qui possède le possesseur possède le possédé. II est impossible de découvrir dans l’identité personnelle un seul attribut, j’entends attribut expérimental et vérifiable, qui n’ait sa place dans cette esquisse. Il est impossible également d’imaginer qu’un principe transcendant d’Unité, à supposer qu’on le trouve ici, puisse organiser différemment les choses et se manifester par une activité différente. Car il ne pourrait évidemment que produire un courant de conscience où chaque segment successif aurait à connaître, et par là à s’attacher et à adopter tous les segments antérieurs ; au fond il ne serait que le représentant de tout un courant conscientiel passé avec lequel tout nous défend absolument de l’identifier.

Altérations et dédoublements du moi. — Comme tout être complexe, le moi change à mesure qu’il évolue ; ses états de conscience instables, qui devraient

en se succédant maintenir intégrale la connaissance de son passé, manquent souvent à leur devoir ; ils pebdent

de vue et laissent tomber de larges tranches de ce passé, tandis qu’ils représentent mal ce qu ils en conservent. Si nous suivons la longue procession des états, l’identité que nous y découvrons est toute relative ; c’est l’identité d’un organisme qui change lentement, mais où certains éléments se conservent toujours les mêmes. Le plus constant de tous ces éléments est la possession de souvenirs communs L’homme fait a beau différer du jeune homme qu il fut, tous deux en regardant en arrière retrouvent une même enfance, leur commune enfance.

Ainsi donc l’identité que le Je découvre dans son Moi est assez lâche et artificielle ; c’est une identité d’ensemble, exactement analogue à celle qu’un obser-

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