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CHAPITRE XII

vateur pourrait remarquer du dehors dans un groupe donné de phénomènes. Souvent nous disons d’un homme : « il est tellement changé qu’on ne le reconnaîtrait pas » ; c’est encore ce que l’on dit parfois — moins souvent — de soi-même. Ces changements du Moi perçus par le Je ou par un observateur externe peuvent être plus ou moins importants; ils méritent de nous arrêter un instant.

On peut les ramener à deux classes principales ;

a) les altérations de la mémoire, et

b) les altérations du moi présent, qu’il s’agisse du moi physique ou du moi spirituel.

a) Altérations de la mémoire. — Il est inutile d’y insister : tout le monde les connaît. Les pertes de mémoire font partie de la vie courante, surtout à un âge avancé ; le moi réel et concret d’un homme se rétrécit à mesure qu’il s’appauvrit de souvenirs. Il est bien rare que nous conservions la mémoire de nos rêves, ou que l’hypnotisé se ressouvienne de son expérience hypnotique.

De même les cas de fausse mémoire ne sont rien moins qu’exceptionnels; et à chaque fois iis ne laissent pas d altérer en nous la conscience de notre moi. Bien des gens, je crois, doutent de certaines choses qu’ils trouvent dans leur passé ; les ont-ils vraiment vues, dites ou faites, ou ont-ils simplement rêvé ou imaginé qu’ils les ont vues, dites ou faites ? Un rêve vient souvent s insérer dans le courant de la vie et nous rendre étrangement perplexes. Les cas les plus fréquents de fausse mémoire ont pour origine les récits que nous faisons aux autres de nos propres expériences. Ces récits présentent presque toujours une simplicité et un intérêt que n’aurait pas la vérité. Nous racontons plutôt ce que nous voudrions avoir dit ou fait que ce que nous avons réellement dit ou fait , peut-être, lors d’un premier récit, pouvons-nous

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distinguer encore la réalité de la Action ; mais bientôt celle-ci élimine celle-là de la mémoire où elle règne seule désormais. Il y a là une grande cause d’erreurs dans des témoignages que l’on tient d’ailleurs pour honnêtes, — en particulier dès qu’il est question de merveilleux ; les faits contés se prêtent alors d’euxmêmes à la Action et la mémoire se laisse aller sur cette pente.

b) Si nous passons des altérations de la mémoire aux altérations du moi présent, nous rencontrons des troubles autrement graves que l’on peut ramener à trois types principaux. (Nous sommes encore si mal renseignés sur la nature et les causes de tous ces phénomènes qu’on aurait grand tort de chercher quelque sens profond à cette classiAcation.)

Voici ces types ;

a) les illusions causées par la folie ;

S) les personnalités alternantes ;

y) les cas de médiumnité ou de possession.

a) Illusions causées par la folie. — Les fous déforment souvent leur passé et y projettent des illusions auxquelles leur maladie imprime son caractère de dépression ou d’exaltation. Mais les pires altérations de leur moi ont leurs causes dans des perversions actuelles de la sensibilité et de l’impulsivité, perversions qui, sans toucher au passé des malades, transforment leur moi présent et leur font croire qui» sont devenus de tout autres personnages. Meme dans la vie normale, on retrouve des traces de semblables métamorphoses lors de ce rapide épanouissement du caractère tout entier, de l’intelligence ^ussi bien que de la volonté, qui suit l’époque de lapuberte.Mais les cas pathologiques sont assez curieux pour nous retenir quelque temps.

. La base de notre personnalité, comme le remarque

M. Ribot, est le sentiment de notre vitalité, sentiment toujours présent et qui reste pour cela à l’arrière plan de la conscience.

(( Il est [la base véritable de la personnalité] parce que, toujours présent, toujours agissant, sans repos ni trêve, il ne connaît ni le sommeil ni la défaillance, et qu’il dure autant que la vie, dont il n’est qu’une forme. C’est lui qui sert de support à ce moi conscient que la mémoire constitue ; c’est lui qui rend les associations possibles et les maintient... Supposons maintenant qu’on puisse d’un seul coup changer notre corps- et en mettre un autre à la place : squelette, vaisseaux, viscères, muscles, peau, tout est neuf, sauf le système nerveux, qui reste le même avec tout son passé enregistré en lui. Il n’est pas douteux en ce cas que l’afflux de sensations vitales insolites ne produise le plus grand désordre. Entre l’ancienne cénesthésie gravée dans le système nerveux et la nouvelle agissant avec l’intensité de tout ce qui est actuel et nouveau, il y aurait une contradiction inconciliable (1). »

Il est généralement à peu près impossible à un homme d’esprit sain de concevoir ce que peuvent être les perversions de sensibilité physique qui donnent lieu à ces contradictions. Tel malade possède un second moi qui répète toutes ses pensées. D’autres, parmi lesquels on rencontrerait les plus grands noms de l’histoire, ont des « démons » qui leur parlent intérieurement et avec lesquels ils conversent. L’un sent en lui quelqu’un qui « fait » ses pensées à sa place. L’autre a deux corps, chacun en un lit différent. 11 en est qui ont le sentiment d’avoir perdu certaines parties de leur corps, qui les dents, qui le cerveau, qui l’estomac, etc. D’aucuns ont un corps de

(1) Ribot, Les Maladies de la Mémoire, p.. 85, 6* édition, 1889»

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bois, ou de verre, ou de beurre, etc. Quelques-uns n’ont plus de corps du tout, ou ont un corps mort, ou considèrent leur corps comme un objet parfaitement étranger à leur personnalité. Tel malade ne perçoit plus aucun lien entre son corps et certains de ses membres, qu’il considère comme les membres d’une autre personne, ou qu’il croit au pouvoir d’une volonté hostile ; c’est ainsi que sa main .droite pourra se battre avec sa main gauche comme avec un ennemi. Tel autre malade attribuera ses propres gémissements à une personne pour laquelle il éprouve de la sympathie. La folie a donné lieu à une littérature toute remplie de ces sortes d’illusions. — Taine cite le récit qu’un malade du docteur Krishaber a fait de ses propres souffrances : rien ne saurait mieux marquer toute la distance qu’il y a entre de telles impressions et celles d’un homme normal, distance qui peut être franchie en un instant.

« A partir du premier ou du second jour, il me fut impossible pendant quelques semaines de m’observer et de m’analyser. La souffrance (angine de poitrine) m’accablait ; ce fut seulement vers les premiers jours du mois de janvier que je pus me rendre compte de ce que j’éprouvais. Les symptômes étaient continus avec des accès souvent répétés et qui duraient quelques heures. Voici le premier de ceux dont j’ai gardé un souvenir net. J’étais seul, lorsque, atteint déjà de troubles visuels permanents, je fus pris subitement d’un trouble de la vue infiniment plus accusé. Les objets paraissaient se rapetisser et s’éloignera l’infini : hommes et choses étaient à des distances incommensurables. Moi-même j’étais très loin. Je regardais autour de moi avec terreur et étonnement ; le monde m’échappait... Je remarquais en même temps que ma voix était extrêmement éloignée de moi, que du reste elle ne ressemblait pas à ma propre voix. Je frappai

du pied le sol et me rendis compte de sa résistance; mais cette résistance me semblait illusoire ; il ne me semblait pas que le sol fût mou, mais que le poids de mon corps fût réduit à presque rien... ; j’avais le sentiment de n’avoir pas de poids... » Non seulement les objets semblaient éloignés, mais encore ils « paraissaient plats. Quand je causais avec quelqu’un, je le voyais comme une image découpée ; son relief m’échappait; cette dernière sensation a duré... pendant deux ans d’une manière intermittente... Constamment il m’a semblé que mes jambes n’étaient plus à moi; il en était à peu près de même de mes bras ; quant à ma tête, elle me semblait ne pas exister... Il me semblait que j’agissais par une impulsion étrangère à moi-même, automatiquement... Il y avait en moi un être nouveau et une autre partie de moimême, l’être ancien, qui ne prenait aucun intérêt à celui-ci. Je me souviens très nettement de m’être dit quelquefois que les souffrances de ce nouvel être m’étaient indifférentes. Jamais, du reste, je n’ai été réellement dupe de ces illusions ; mais mon esprit était souvent las de corriger incessamment les impressions nouvelles, et je me laissais aller à vivre de la vie malheureuse de ce nouvel être. J’avais un ardent désir de revoir mon ancien monde, de redevenir l’ancien moi. C’est ce désir qui m’a empêché de me tuer... J’étais un autre, et je haïssais, je méprisais cet autre ; il m’était absolument odieux ; il était certain que c’était un autre qui avait revêtu ma forme et pris mes fonctions (1). »

Dans des cas comme celui-ci, le Je reste inaltéré et le Moi seul change, c’est-à-dire que la conscience actuelle du malade connaît aussi bien (tant que la

(1) Taixe, De V Intelligence, 7® édition (1895), vol. II, pp 469 sq.

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mémoire subsiste) son moi ancien que son moi nouveau ; seulement elle les « reconnaît » et se les approprie bien moins facilement. Cette appropriation, qui se faisait autrefois comme d’elle-même, donne lieu maintenant à d’étranges perplexités : le présent et le passé se rencontrent dans la conscience et n’arrivent pas à s’intégrer l’un à l’autre. « Où donc est mon ancien moi, et qu’est-ce que ce moi nouveau ? Ne fontils qu’un? En ai-je deux? » La folie commence avec ces questions que le malade résout de son mieux en son for interne, pâi' des explications plus ou moins plausibles.

<p) Personnalités alternantes. — Ce phénomène, dans ses formes les plus simples, semble n’être qu’un cas de perte de mémoire. Nous taxons à' incohéi^ence un homme qui oublie ses engagements, ses promesses, ses connaissances, ses habitudes, etc., et si ce phénomène atteint une certaine intensité, nous parlons de changement de personnalité ; il n’y a là qu’une question de degrés. Mais dans les cas pathologiques classés sous les rubriques de dédoublements et d’alternances de personnalités, la perte de la mémoire est soudaine et fait généralement suite à une période d’inconscience ou à une syncope de plus ou moins longue durée. Il est facile de provoquer dans des expériences hypnotiques une altération de la personnalité ; on dit par exemple au sujet d’oublier tout ce qui lui est arrivé depuis telle ou telle date, et alors il redevient, ou peut redevenir un enfant; ou encore on lui suggère qu’il est tel personnage imaginaire, et alors tous les faits qui le concernent personnellement semblent s’échapper de sa conscience, tandis qu’il entre dans son nouveau caractère avec plus ou moins d’entrain, selon son aptitude à jouer la comédie. Mais cette transformation est toute spon-

tanée dans les cas pathologiques. Le plus célébré est sans doute celui de Félida X., tel que le rapporte le docteur Azam de Bordeaux. A l’âge de quatorze ans cette femme commença à entrer dans un « état second » caractérisé par un changement de ses dispositions générales ; on eût pu croire que son caractère se libérait alors subitement d’« inhibitions » qui entravaient auparavant son épanouissement naturel. Quand elle atteignit l’âge de vingt-quatre ans, cet état Second, qui d’ailleurs était supérieur à l’« état premier», empiéta tellement sur celui-ci qu’il finit par l’évincer presque totalement. Dans 1 état second Félida se rappelait les événements de l’état premier ; mais revenue à celui-ci elle oubliait totalement les événements de l’état second, ce qui ne laissait pas de lui créer des embarras fort désagréables ; c’est ainsi que suivant un jour en voiture un convoi funèbre elle revint subitement à son état premier, sans la moindre idée de' l’ami quelle venait enterrer. Étant devenue enceinte lors d’un état second, elle ignorait dans son état premier comment cela lui était arrivé. Ces manques de mémoire la poussaient parfois à un tel désespoir qu’elle en vint à une tentative de suicide.

M. Pierre Janet raconte ainsi un cas encore plus remarquable. « Léonie B., dont l’existence est tout un roman bien invraisemblable quoique réel, a eu des accès de somnambulisme naturel depuis l’âge de trois ans. Elle a été endormie constamment par toutes sortes de personnes depuis l’âge de seize ans et elle a maintenant quarante-cinq ans. Tandis que sa vie normale se développait d’une façon dans son milieu campagnard et pauvre, sa seconde vie se passait dans les salons ou dans les cabinets d’étude et naturellement prenait une tout autre direction. Aujourd’hui cette pauvre paysanne est, dans son état normal, une femme sérieuse et un peu triste, calme et lente,

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très douce avec tout le monde et extrêmement timide ; on ne soupçonnerait pas, en la voyant, le personnage qu’elle renferme en elle. A peine endormie, après la période de transition, survient le « réveil à une autre existence », la voici métamorphosée; la figure n’est plus la même, les yeux restent fermés, mais l’acuité des autres sens compense la perte de la vue. Elle est gaie, tapageuse et remuante, d’une manière quelquefois insupportable ; elle reste bonne, mais elle a acquis une singulière tendance à l’ironie et à la plaisanterie mordante. Rien n’est plus curieux que de causer avec elle à la fin d’une séance, quand elle a reçu la visite de quelques personnes nouvelles qui désiraient la voir endormie. Elle me fait leur portrait, singe leurs manières, prétend connaître leurs petits ridicules, leurs petites passions, et invente un roman sur chacune d’elles. Il faut ajouter à ce caractère nouveau une quantité énorme de souvenirs nouveaux qu’elle ne soupçonne même pas pendant la veille, car l’oubli a toujours été complet au réveil (1). » Léonie « refuse son nom ordinaire et prend celui de Léontine auquel ses premiers magnétiseurs l’avaient habituée. « Cette brave femme n’est pas moi, dit-elle, elle est « trop bête. » Ce nouveau personnage, Léonie 2, s’attribue toutes les sensations et toutes les actions, en un mot, tous les phénomènes psychologiques qui ont été conscients pendant le somnambulisme, et elle les réunit pour former l’histoire de sa vie déjà fort longue ; elle attribue au contraire à Léonie 1, c’est-à-dire à la personne normale pendant la veille, tous les phénomènes qui ont été conscients pendant la veille. J’avais été d’abord frappé d’une exception importante à cette règle et j’étais disposé à penser qu’il y avait

(1) Pierre Janet, V auiomatiTme psychologique, édition,

1899, pp. 128-129.

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