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CHAPITRE XII

un peu d’arbitraire dans cette répartition des souvenirs. Léonie 1, à l’état normal, a un mari et des enfants ; Léonie 2, pendant le somnambulisme, attribue le mari à l’autre, mais s’attribue à elle les enfants. Ce choix était peut-être explicable, mais il ne semblait pas régulier. J’ai, fini par apprendre que les magnétiseurs anciens, tout aussi audacieux que certains hypnotiseurs d’aujourd’hui, avaient provoqué le somnambulisme au moment des premiers accouchements, et que l’état second était revenu de luimême au moment des derniers. Léonie 2 n’avait pas tort de s’attribuer les enfants, car c’était bien elle qui les avait eus ; la règle était donc intacte et le premier somnambulisme amenait bien chez elle un dédoublement de l’existence. Mais, chose curieuse, il en est de même du second. Quand, après la léthargie et la catalepsie, elle arrive dans l’état que j’ai décrit sous ce nom, elle n’est plus la même. Sérieuse et grave au lieu d’être une enfant remuante, elle parle lentement et remue peu. Elle se distingue alors de Léonie 1 à l’état de veille ; « C’est une hrave femme assez bête, « dit-elle, mais ce n’est pas moi. » Et elle se distingue aussi de Léonie 2 : « Comment pouvez-vous croire «que je ressemble à cette folle? Je ne suis rien du « tout pour elle, heureusement ! (1) »

Y Médiumnité et possession. — Chez las médiums et les possédés l’état second apparaît et disparaît assez brusquement et ne dure d’ordinaire que fort peu de temps, de quelques minutes à quelques heures. Quand il s est bien développé, il ne laisse derrière lui aucun souvenir au retour de l’état premier. Tant que dure l’état second, le sujet parle, écrit ou agit comme sous l’impulsion d’une personne étrangère, qu'il nomme

(1) Op. cil. pp. 132-133.

bien souvent et dont il conte lui-même Fbistoire. Autrefois !’« esprit » étranger était généralement un démon ; ainsi en est-il encore dans les milieux favorables à cette interprétation. Chez nous, il se donne, au pis aller, pour un Indien ou tel autre personnage au langage grotesque, mais inoffensif. Le plus souvent il s’annonce comme l’esprit d’un mort connu ou inconnu des assistants ; et le sujet est alors ce que nous appelons un « médium ». A tous ses degrés la possession médiumnistique semble réali-ser un type spécial, mais parfaitement naturel, de personnalités alternantes ; et d’y être prédisposé sous une forme ou sous une autre ne constitue aucunement une prérogative extraordinaire, car on la rencontre chez des gens d’ailleurs exempts de toute tare nerveuse. Les phénomènes spirites, très complexes, commencent seulement à faire l’objet d’études vraiment scientifiques. Le plus humble de ces phénomènes est celui dit d’« écriture automatique », qui présente des formes diverses ; la plus simple est l’écriture consciente, où le médium a conscience des mots à mesure qu’ils lui viennent, mais se sent poussé comme par une force extérieure à les écrire. Puis vient l’écriture inconsciente, qui peut coïncider et aller de front avec une lecture ou une conversation. Les discours inspirés, les morceaux de musique exécutés sur divers instruments, etc., appartiennent également à la catégorie des phénomènes inférieurs de la possession ; car le moi normal n’est pas exclu de toute participation consciente à l’expérience, encore que l’initiative paraisse venir du dehors. Dans la phase la plus élevée la possession est complète ; la voix, le langage, etc., sont changés ; et tout est oublié jusqu’à la possession suivante. Une des singularités des discours spirites est l’uniformité de leurs thèmes chez des médiums différents. En Amérique, nos « esprits » sont souvent

de grotesques hâbleurs au jargon saugrenu ; rien de plus commun que les esprits « indiens » qui appellent les dames des « squaws », les hommes des « braves » et les maisons des « wigwams », etc., etc. Quant aux esprits qui d’aventure s’essaient à de plus hauts vols, ce ne sont que des philosophes fadasses développant un optimisme nébuleux en des discours où reviennent périodiquement des clichés sur l’esprit, l’harmonie, la beauté, les lois, le progrès, l’évolution, etc. On a tout à fait l’impression qu’un seul auteur a dû composer plus de la moitié de ces messages spirites, quels qu’en soient les messagers. Tous les moi subconscients seraient-ils particulièrement prédisposés à s’imprégner de « l’esprit du temps » et à y puiser leurs inspirations? Je l’ignore. Au moins faut-il constater que les moi secondaires qui se développent dans les cercles spirites ne se privent pas de le faire. Il est impossible de ne pas reconnaître dans les phénomènes initiaux de l’extase médiumnique les effets ordinaires de la suggestion hypnotique. Le sujet entre dans son rôle de médium parce que c’est celui que les assistants attendent de lui ; et il le joue avec plus ou moins de naturel et de vie selon son tempérament d’acteur. Mais le curieux vraiment est que des gens sans traditions spirites se conduisent si souvent comme des médiums entraînés, parlent au nom des morts, en reproduisent et revivent les agonies diverses, débitent des messages sur leur bonheur dans les « pays d’été », et décrivent les maladies des assistants.

Je n’ai pas de théorie à vous offrir sur le spiritisme, encore qu’il m’ait été donné à diverses reprises d’en pouvoir observer les phénomènes initiaux. Toutefois, en suivant les expériences d’un médium, j’ai acquis la conviction que « l’esprit » peut être absolument différent de tous les moi possibles du médium à l’état de

veille. Dans le cas auquel je fais allusion il se présente comme l’esprit d’un docteur français décédé ; il est, j’en suis persuadé, au courant des faits relatifs à la vie, aux amis et parents, vivants et morts, d’une infinité de personnes qui cependant n’ont pas passé l’océan, que le médium n’a jamais rencontrées et dont il n’a jamais entendu prononcer les noms. Je ne vous donne que mon opinion, à l’appui de laquelle je ne puis apporter des preuves ‘expérimentales. Je vous la donne telle quelle, sans vouloir certes l’imposer à qui que ce soit ; mais je suis convaincu que l’absence d’études sérieuses sur les phénomènes spirites est une des plus grandes lacunes de la psychologie ; et si je risque ici un avis et un aveu personnels, c’est dans l’espoir qu’ils pourront orienter l’un ou l’autre de mes lecteurs vers un domaine que les soi-disant « hommes de science » se refusent d’ordinaire à explorer (1).

Récapitulation et conclusion psychologique. — Résumons ce long chapitre. La conscience de la personnalité enveloppe un courant de pensées dont chacune, à titre de « je », peut se rappeler ses devancières, connaître les objets qu’elles ont connus, témoigner une préférence spéciale à un certain nombre de ces objets comme à autant d’éléments qui constituent le « moi », et enfin envisager les autres comme les possessions de ce moi. Le Moi est donc un agrégat empirique d’états à connaître objectivement. Le Je qui lès connaît ne saurait, lui, être un agrégat ; cependant la psychologie n’a aucun besoin d’en faire une entité métaphysique invariable, telle que l’âme, ni un principe extérieur au temps, tel que le moi

(1) On trouvera établis sur des faits ces pouvoirs anormaux des médiums dans les procès-verbaux de la « Société des recherches psychiques ». The Proceedings of the Society for Psychical Research ; vol. VI, p. 436, et vol. VII, dernière partie (1892).

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