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CHAPITRE XIII

formaient une phrase, ils en discernaient deux fois plus que dans les combinaisons inintelligibles. « La phrase était alors saisie comme un tout : qui ne la saisissait pas ne percevait à peu près rien des mots la composant ; et qui la saisissait comme un tout en percevait distinctement les mots (1). »

Un mot est un système conceptuel composé de lettres qui pénètrent en bloc dans la conscience, et non pas séparément ainsi qu’il arrive quand on les perçoit comme lettres isolées. Une phrase qui frappe l’œil tout d’une fois avec l’instantanéité d’un éclair est un semblable système conceptuel composé de mots. Un système conceptuel peut avoir un sens assez riche pour envelopper divers objets qu’on pourra détailler ensuite, mais au moment où on* le pense il est un état de conscience indivis, et qui n’est pas la somme des diverses consciences de ces divers objets. Quand, par exemple, je pense le mot homme comme un tout, le contenu de ma conscience est tout différent de ce qu’il est quand je pense h, o, m, m, e comme autant de données distinctes.

Mais dès que les données sont tellement incohérentes que nous ne pouvons les embrasser toutes dans une seule conception, il devient beaucoup plus difficile d’en saisir plusieurs à la fois, et l’esprit tend spontanément à négliger l’une pour faire attention à quelque autre. Cependant il y a des limites à cette impuissance de « faire attention à plusieurs choses à la fois », comme le prouvent certaines expériences de M. Paulhan. C’est ainsi qu’il a pu déclamer une poésie à haute voix et en même temps s’en réciter intérieurement une autre, ou encore écrire une phrase et en parler une autre, ou enfin écrire des calculs tout en récitant des vers. Il a trouvé que « la condi-

(1) Philosophische Studien, III, pp. I2I sq.

l’attention

tion la plus favorable au dédoublement de l’esprit paraît être l’application simultanée de l’esprit à deux opérations faciles et d’espèce différente. Des opérations de même espèce, deux multiplications, deux récitations (ou une récitation combinée avec le fait d’écrire une autre poésie), rendent l’opération plus incertaine et moins facile (1). »

M. Paulhan compare ensuite les temps nécessaires aux deux opérations, dans le cas où on les fait simultanément et dans le cas où on les fait successivement ; il arrive à ce résultat qu’il y a souvent gain de temps à les faire simultanément. Par exemple : « Je multiplie 421 312 212 par 2, l’opération me prend 6 secondes ; la récitation de 4 vers de 12 pieds me prend également 6 secondes. Les deux opérations faites à la fois ne prennent aussi que 6 secondes. 11 n’y a donc aucune perte de temps pour une des deux opérations à la combiner avec l’autre (2). »

Si donc par « faire attention à plusieurs choses à la fois » on entend « mener de front plusieurs processus distincts de pensées systématisées », on peut • établir les conclusions suivantes : normalement la conscience ne comporte qa an seul de ces processus , mais exceptionnellement, et difficilement, elle en peut mener deux de front, voire même trois, et ce sans trop d’oscillations de l’attention, mais à condition toutefois que ce seront des processus habituels. Ils se développent alors comme d’eux-mêmes ; tandis que, dès qu’ils cessent d’être habituels (comme dans le cas classique de Jules César dictant quatre lettres / et en écrivant une cinquième), 1 esprit est obligé de les développer lui-même, partant d’osciller rapide-

(1) Paulhan, La simultanéité des actes psychiques. Dans Revue scientifique, tome XXXIX, p. 687 (28 mai 1887).

(2) Ibid.

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