CHAPITRE XIII
Cette attention automatique et réflexe fait que 1 enfant, selon la remarque d’un écrivain français, s appartient moins qu’il n’appartient au premier objet qui le captive ; elle est pour le maître le premier obstacle à vaincre, — obstacle qui ne sera jamais vaincu chez certaines gens, dont le travail se fera, pour ainsi dire, jusqu’à la fin de leur vie dans des éclaircies de vagabondage intellectuel.
L’attention sensorielle spontanée est dérivée lorsqu’elle a pour objet une impression qui nous intéresse non par sa propre force, ou par une attraction naturelle qu’elle devrait à nos instincts, mais grâce à la force ou à l’attraction naturelle d’autres objets auxquels l’associèrent antérieurement l’expérience et l’éducation. C’est dans ces objets qu’il faut alors voir les vrais motifs de l’attention ; c’est d’eux que l’impression dérive son intérêt ; peut-être même se fond-elle avec eux en un objet unique et complexe : toujours est-il que par là elle pénètre jusqu’au foyer de la conscience. Un léger choc est bien, en soi, le bruit le plus insignifiant : il a mille chances de se perdre pour nous dans tout le bruit de l’univers. Mais s’il est un signal, v. g. celui d’un amoureux frappant à la vitre, il passera bien difficilement inaperçu.
« Comme un solécisme, dit Herbart, blesse l’oreille du puriste ! Comme une fausse note choque le musicien, et un manque aux bonnes manières l’homme du monde I Comme nous faisons de rapides progrès dans une science quand nous nous en sommes assez assimilé les éléments et les principes pour pouvoir nous les répéter mentalement avec une aisance et une précision parfaites ! Combien, par contre, est lente et incertaine l’assimilation de ces éléments et ,de ces principes quand on n’y est pas préparé par une connaissance familière des notions plus simples et plus élémentaires sur lesquelles ils se fondent! On peut
l’attention
déjà remarquer nettement des phénomènes d’attention aperceptive chez les petits enfants qui, entendant les propos encore inintelligibles pour eux de grandes personnes, saisissent à la volée un mot qu’ils connaissent déjà et se le répètent machinalement et comme ils peuvent. Bien mieux, il n’est pas jusqu’à nos chiens eux-mêmes qui ne témoignent d’une attention analogue et ne tournent la tête en fixant sur nous leur regard quand nous parlons d’eux et prononçons leur nom. C’est à cet ordre de faits qu’appartient l’aptitude des écoliers musards et distraits à dresser l’oreille sitôt que le maître se met à raconter une histoire. J’ai gardé le souvenir de certaines classes où régnait du commencement à la fin ‘un bourdonnement continu, tant l’enseignement était peu intéressant et la discipline relâchée : or ce bourdonnement cessait invariablement tant que durait le récit de l’anecdote. Comment les bambins, qui certainement n' écoulaient pas, pouvaient-ils percevoir l’instant où commençait ce récit? Sans aucun doute la plupart d’entre eux entendaient toujours quelques bribes de l’enseignement donné, mais comme tout cela n’avait guère de rapport avec leurs connaissances et leurs occupations antérieures, les paroles du maître tombant une à une dans leur conscience n’arrivaient pas à s’y fondre et n’y étaient pas « comprises ». Par contre les premiers mots de l’anecdote éveillaient de suite d’anciennes représentations fortement enchaînées et susceptible d’incorporer à leurs séries les impressions nouvelles ; et tout cela se fondant constituait un état psychique puissant et intéressant qui refoulait les distractions sous le seuil de la conscience et monopolisait toute l’attention (1). »
(1} Herbart, Psychologie als Wissenschaft, §128. (Sâmmtliche Werke. Ed. Harîenstein, 1850, Tome VI, p. 201.)