CHAPITRE XIII
impression étrangère vient de nouveau distraire l’esprit ; un nouvel effort le ramène alors à la question, etc. : et ce chassé-croisé peut se continuer pendant des heures, pour peu que les circonstances s y prêtent. Notez que durant tout ce temps 1 attention ne se fixe point sur un seul objet, c’est-à-dire sur un état de conscience immobile, mais bien sur un seul sujet, c’est-à-dire sur une succession d’objets ou d états de conscience apparentés et solidaires. V attention continue à un même objet qui ne change pas est une pure impossibilité.
Or il y aura toujours des objets qui refuseront de se développer à un moment donné, et qui rie pourront alors que s'en aller de la conscience. Forcer l’esprit à les y. maintenir et à les y envisager obstinément sous .toutes leurs faces exige une telle accumulation d’efforts renouvelés, que la volonté la plus énergique finit bientôt par s’abandonner de guerre lasse à des pensées plus attrayantes, après avoir résisté, pour l’honneur, aussi longtemps que possible. 11 y a pour tout homme de ces sujets effarants ; mis en face d’eux l’esprit se cabre et saute de côté comme un cheval apeuré ; les entrevoir, c’est déjà les fuir. Telle, pour un prodigue qui mène grand train, la marée montante de ses dettes. Tout homme vraiment passionné ressemble à ce prodigue ; les idées qui contredisent sa passion ne font guère que traverser son esprit l’espace d’un instant ; ainsi du « memento mori » faisant tinter son glas dans un cœur grisé de l’orgueil de la vie. La nature se dresse alors et chasse les visions déplaisantes ; — dites-moi, lecteur plein de santé, combien de temps pourriez-vous soutenir en ce moment la pensée de votre tombeau? 11 peut être tout aussi difficile de fixer des perspectives moins tragiques, surtout quand le cerveau est épuisé. C’est ainsi qu’on se précipite
l’attention
sur le premier prétexte venu, si futile et si artificiel qu’il soit, uniquement pour échapper à une^ occupation qui vous ennuie. Je connais un homme qui tisonnera le feu, rangera les chaises, fera la chasse aux grains de poussière du parquet, mettra de l’ordre sur sa table, feuilletera les journaux, prendra à la bibliothèque le premier livre qui attirera sa vue, se taillera les ongles, bref, gaspillera nhmporte comment sa matinée, et tout cela sans préméditation aucuixe, — simplement parce qu’il n’a qu’une chose à
faire : préparer pour midi un cours de logique formelle qu’il abhorre. Tout plutôt que cela!
Donc, encore une fois, l’objet de la pensée doit évoluer et se transformer. Il suffit de l’immobiliser pour le faire évanouir ; une couleur qu’on fixe intensément devient invisible, un son qu’on écoute sans distraction se perd graduellement. Helmholtz, qui a soumis son attention sensorielle aux épreuves les plus difficiles, qui habituait ses yeux à observer que nos yeux à tous dédaignent de voir, a consign des remarques intéressantes sur ce point dans son chapitre sur la « rivalité rétinienne ». Ce mot désigne