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CHAPITRE XIV

n’en aura cependant jamais de représentations crues, c’est-à-dire dépourvues de cette frange de relations qui est tout autant que la chose elle-même une partie intégrante de l’objet mental. Nous arrivons, en passant par des étapes que tout le monde connaît, à concevoir aussi bien des classes que des individus, des qualités et des attributs abstraits des choses aussi bien que ces choses elles-mêmes en leur entier ; bref, et pour parler logique, nous en venons à penser Y universel, et Y abstrait. Nous allons même jusqu’à penser ce qui n’est que problématique, c’est-à-dire qui n’est pas encore « réalisable » en représentations précises, tout aussi bien que nous pensons des objets imaginés avec tous leurs détails. Un objet « problématique » n’est déterminé que par ses relations; car nous pensons très bien un objet comme Yeffet ou la cause inconnus de certains faits déterminés. Mais de dire quelle forme aura cet objet quand nous le pourrons représenter, c’est ce qui nous dépasse : nous le concevons bien, mais nous ne l’imaginons pas. Cependant ses relations suffisent à l’individualiser, à en faire un objet mental distinct de tous nos autres concepts. C’est ainsi que nous pouvons concevoir une machine à mouvement perpétuel : cette machine constitue un objet de recherches parfaitement délimité ; nous pouvons toujours dire si les machines actuelles concordent ou non avec l’idée que nous nous faisons de celle-là. La possibilité ou l’impossibilité physique d un objet n’ont rien à voir avec sa concevabilité. Ainsi encore « rond-carré » et « blancnoir » sont des concepts parfaitement précis : et en tant que concepts il leur est tout à fait accidentel de n être pas réalisés dans la nature, ni conséquemment représentés dans l’esprit.

Les nominalistes et les conceptualistes se querellent fort sur la question de savoir « si l’esprit peut former

LA CONCEPTION

des idées abstraites ou universelles » (mieux vaudrait dire des idées d’objets abstraits ou universels) ; mais en vérité, quand l’on songe à ce fait admirable que nos pensées, quelque différentes qu’elles soient par ailleurs, peuvent néanmoins porter sur un même objet, on doit considérer comme un détail oiseux la question de savoir si ce « même » est un individu ou une espèce, une qualité abstraite ou telle réalité inimaginable. Nous pensons pêle-mêle et au hasard le singulier, le particulier, l’indéfini, le problématique, l’universel, etc. Il y a conception dès que j’isole une chose du reste du monde et la fixe en son identité, que cette chose soit un individu ou la qualité la plus raréfiée et la plus généralisée de cet individu, sa qualité à.' être par exemple. A quelque point de vue qu’on se place, le principat monstrueux conféré aux concepts universels a de quoi surprendre. Que les philosophes depuis Socrate aient lutté à qui mépriserait le plus la connaissance du particulier, et vénérerait le plus la connaissance du général, voilà qui passe l’entendement. Car enfin la connaissance la plus vénérable ne doit-elle pas être celle des réalités les plus vénérables ? Et y a-t-il une réalité précieuse qui ne soit concrète et individuelle ? L’universel ne ^ vaut que dans la mesure où il nous aide, parle J : raisonnement, à découvrir des vérités nouvelles sur. i ; des objets individuels. D’ailleurs, il y a grande J I chance qu’il nous en coûte plus de processus nerveux, et de plus compliqués, pour restreindre un concept à un individu que pour l’élargir à tous les cas d’une espèce ; ainsi le mystère de la connaissance ne diminue pas quand on passe de la connaissance de l’universel à la connaissance du singulier. En somme, le culte traditionnel de l’universel mérite quelque peu d’être considéré comme du mauvais sentimentalisme métaphysique ; c’est une« idole » philosophique « de la caverne ».

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