CHAPITRE XV
SIVEMENT, le même organe sensoriel. Il est plus facile de comparer des sons successifs que des sons simultanés, deux pesées ou deux températures se succédant sur la même main que deux pesées ou deux températures simultanément et séparément éprouvées par les deux mains. De même, il est plus facile de discerner des nuances de lumière ou de couleur en tournant alternatimentles yeux de l’une à l’autre, afin que toutes viennent exciter successivement les mêmes points rétiniens. Quand on détermine le pouvoir de discrimination de la peau avec l’aide des pointes d’un compas, on trouve qu’elles donnent plus vite la sensation de « deux » lorsqu’elles sont appliquées successivement que lorsqu’elles sont appliquées simultanément. Dans ce dernier cas, elles peuvent être distantes de 50 ou de 75 millimètres sur la peau du dos ou de la cuisse, et continuer à ne donner encore qu’une seule sensation. Enfin, il est à peu près impossible de comparer deux odeurs ou deux saveurs simultanées. Si des impressions successives favorisent à ce point la discrimination, c’est sans doute qu’elles donnent lieu à une réelle sensation de différence, déterminée par le choc que produit dans la conscience le passage d’une perception à une autre qui ne lui ressemble pas. Cette sensation de différence a sa qualité particulière, indépendante des impressions qu’elle oppose l’une à l’autre. Elle est un de ces faits de conscience transitifs, de ces sentiments de relation dont j’ai parlé précédemment (page 208). Une fois éveillée, son objet reste dans la mémoire avec les représentations substantives qui le précèdent et le suivent, et peut ainsi servir de base à nos jugements de comparaison.
Quand la différence entre deux sensations successives est faible, il importe de passer le plus rapidement possible de l’une à l’autre et d’établir les comparaisons dans la mémoire, si l’on veut obtenir les
LA DISCRIMINATION
meilleurs résultats possibles. On ne peut pas bien juger de la différence entre deux vins semblables quand on a encore le second dans la bouche. Ainsi de la différence entre des sensations de son, de chaleur, etc. ; on la perçoit mieux en faisant porter l’attention sur les deux sensations prises au moment où elles s’évanouissent. Cette condition n’a toutefois aucune .importance quand il s’agit d apprécier de grandes différences, et l’on peut alors comparer une sensation présente à un simple souvenir de sensation ; mais plus s’élargit l’intervalle de temps entre les deux termes, plus leur discrimination devient chanceuse.
Cette sensation immédiate de différence entre deux termes est parfaitement indépendante de ce que nous pouvons savoir sur les termes eux-mêmes. Les pointes d’un compas peuvent très bien me donner la sensation de deux points touchés sur la peau sans que je sache lequel des deux est au-dessus et lequel au-dessous. Je puis différencier deux notes voisines sans savoir laquelle est la plus aiguë. Pareillement, je puis différencier deux teintes voisines et ne pouvoir dire avec certitude laquelle des deux est la plus jaune ou la plus bleue, ni comment elles diffèrent 1 une de l’autre.
J’ai dit qu’en passant immédiatement de m à n leur différence produit comme un choc, qui est ce que je perçois alors. Je puis même le percevoir à diverses reprises, en repassant de u à m et de m à n ; c est ce qui arrive en particulier dans les cas où l’on a affaire à des différences ténues et presque imperceptibles ; l’attention se bande alors et se porte alternativement de l’un à l’autre des termes. Mais, non seulement on perçoit la différence, pour ainsi dire, à 1 état pur entre les deux termes, on la perçoit encore dans le second auquel elle s’incorpore, et qui, tant qu il dure.